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Full text of "Un Parisien à Madagascar; aventures et impressions de voyage"

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'^^ôr'a?^^ 




3gle 



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Un Parisien 

à Madagascar 



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COULOMMIERS 
Imprimeris Paui. Brodahd. 



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ET. GROSCLAUDE 

Un Parisien 

à Madagascar 

— AVENTVRES ET IMPRESSIONS DE VOYAGE — 



OUVRAGE ILLUSTRÉ DE ISS GRAVURES 



TROISIÈME ÉOITIO 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET C» 

79, BOULEVARD SAINT-CERUAIN, 79 
1898 



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A 
ALPHONSE DAUDET 

Etf SOUVENIR DE « TARTAHlIf ) 
— Pén des BxploratanrB — 

JE DéniB AFFECTUECSBMBNT 

CB rAcit 
d'un votacb pans le midi 

E. G. 



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Digilizcd by VJ OOQ I C 



PRÉFACE 



La France produit-elle encore des hommes? 
. On s'évertue à nous persuader qu'il n'en est rien. Ce sont, bien 
entendu, des Français qui le prétendent, puisque nos compatriotes ont 
le fâcheux privilège des appréciations désobligeantes sur les choses et 
sur les gens de ce pays. 

J'ai toujours espéré que ces entrepreneurs de découragement 
étaient dans le faux, et je te crois fermement depuis que j'ai vu h 
l'œuvré nos troupes coloniales et les hommes d'ad,ion qui marchent 
avec elles : ingénieurs, planteurs, agents commerciaux, prospecteurs, 
— peut-être même quelques aventuriers.... Et pourquoi pas? il 
y aurait, ce me semble, tout avantage à les voir quitter nos grandes 
cités, dansJlesquelles ils n'ont rien de bon à. faire, pour s'en aller en 
ces pays de risque, où les gens de bureau, tels que les notaires en 
exercice, n'exposent pas volontiers leur personne, tant qu'ils n'y 
sont pas contraints par d'impérieux motifs. Et puis, on sait bien 
qu'il suffit à un aventurier d'avoir quatre sous de côté pour devenir, 
tout d'un coup, l'homme le plus rangé du monde. 

Les personnes casanières qui, selon le mot de Jules Noriac, envi- 
sagent la campagne comme « un endroit humide où il y a des oiseaux 
crus », et quelques petits-fils à. ce Voltaire, dont les plaisanteries 
faciles dégoûtèrent nos aïeux — au grand profit de l'Angleterre — des 



dbyGoot^Ie 



VUI PRÉFACE. 

« arpents de neige » du Canada et de toutes les richesses de l'Inde, 
« abondante seulement, assurait-il, en tigres et en serpents », ont 
depuis longtemps décidé que le Français était radicalement incapable 
de coloniser. Ils l'ont dit, ils l'ont répété, et à force de les entendre 
on a fini par le croire. 

J'ai mieux aimé y aller voir, et ce que j'ai vu, je le rapporte avec 
ce volume d'impressions au jour le jour, fidèlement recueillies et 
notées sans apprêt dans ma course rapide à travers une existence de 
plein air et d'aventures, où des gaietés imprévues s'entremêlent à 
chaque instant aux émotions parfois violentes de l'action. 

La conclusion qui, j'en ai l'espoir, se dégagera de cette lecture, 
c'est que le Français est injustement vilipendé par lui-même, et que, 
somme toute, nos concitoyens, quand ils se mettent en route, valent 
à peu de chose près tous les Anglo-Saxons de la terre. Mais quelle 
peine ils ont à démarrer! C'est en cela que les gens d'outre-Manche 
sont nos maîtres, et c'est aussi par l'admirable esprit de suite qui 
leur fait réduire tôt ou tard les innombrables difficultés de la car- 
rière coloniale, dont les facteurs sont ceux-là mêmes que M. Thiers 
déclarait indispensables à la marine : suite, temps et volonté. 

Dans son ouvrage si remarqué, M. Demolins, le clairvoyant ana- 
lyste de la suprématie anglaise, établit péremptoirement que nous 
réalisons le type ethnographique le plus rapproché de l'Anglo-Saxon, 
mais avec un esprit plus clair et plus méthodique, précieux ressort 
pour l'aiguillage « des intelligences vers les voies nouvelles où il faut, 
dit-il, engager les peuples attardés de l'Occident ». 

Et l'esprit aventureux! et l'énergie s'exaltant jusqu'à la témérité! et 
l'endurance ! et la sobriété ! n'est-ce point là des qualités de notre race, 
et peut-on considérer comme négligeables les avantages qu'elles nous 
confèrent pour l'assimilation des contrées lointaines, où le Français 
est également servi par sa droiture, qui lui conquiert très vite la 



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PRÉFACE. IX 

confiance et la sympathie des indigènes, et encore par sa bonne 
humeur qui l'aide ii passer les mauvais moments? 

La méconnaissance de tant de vertus endormies en nous est un des 
flC'aux les plus désastreux qui se soient abattus sur notre pays, et, 
s'il est enrayé quelque jour — bientôt, je l'espî're, — ce sera par 
l'efTort persévérant des hommes de haut esprit et de vigoureuse initia- 
tive qui, bouleversant les préjugés les plus enracinés parmi nous, ont 
ouvert au relèvement desénergics individuelles le champ vaste, fécond 
et prestigieux de raclivilé coloniale, où nous entraînait, il y a déjà 
vingt ans, l'ardeur prophétique de trois patriotes, arrêtés par la mort 
au seuil de cotte terre promise : Gambetta, Ferry et Paul Bert. 

Comment ne pas fonder les plus nobles espoirs sur le lendemain 
d'une race qui voit des Brazza, des Galliéni, des Binger, des Bonvalot, 
des Marchand, des Toutéc, des Monteil, des Mizon, des Béhagle, et 
l'innombrable phalange de nos intrépides explorateurs, répondre, 
avec un enthousiasme que rien ne décourage, au fervent appel des 
grandes associations créées ou développées au prix de tant d'efforts 
par des promoteurs animés de la foi la |>lus agissante, comme le 
prince Roland Bonaparte, président de la Société de Géographie; le 
prince d'Arenberg, président de la Société de l'Afrique française; 
Eugène Etienne, dont le zèle robuste et incessant a donné l'impulsion 
initiale à ce mouvement prodigieux; Emile Mercet, le fondateur de 
l'Union Coloniale; Le Myre de Vilers, Chailley-Bert, Delcassé, 
Grandidier, Paul Bourde, Lanessan, René Millet et tant d'autres 
qui s'en vont répétant à l'armée, à la science, au Parlement, à la 
presse, la bonne parole, — dont l'écho vient d'être porté avec un 
éclat si retentissant au monde du commerce et de l'industrie par la 
voix du Président Félix Faure, plus qualifié que tout autre pour la 
saine appréciation de nos inlérCts commerciaux, et mieux inspiré que 
jamais par le sentiment d'un patriotisme qui s'élève au-dessus des 
sempiternelles rengaines de la logomachie politique. 



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X PRÉFACE. 

Une nation qui possède des hommes d'action aussi vigoureusement 
trempés, et de si éloquents apôtres de l'esprit d'entreprise, est une 
nation dont on peut dire qu'il y a encore du sang dans ses veines : 
tout orgueilleux soîent-ils de leur Livingstone, de leur Stanley, de leur 
Gordon et de leur Ceci! Rhodes, les Anglo-Saxons ne sauraient 
mépriser les enfants de chez nous, et je crois pouvoir affirmer que le 
sentiment qu'ils manifestent en ce moment, au spectacle des progrès 
de notre occupation africaine, n'est pas précisément celui d'une indif- 
férence dédaigneuse. 

Jamais, il faut le dire, un homme d'Etat anglais n'a plus hautement 
envisagé que M. Félix Faure, ni plus clairement défini, les réalités éco- 
nomiques sur lesquelles est fondée l'existence d'une grande nation 
moderne : 

(« Messieurs, a dit le Président de la Rt'publique au banquet du corn- 
" merco et de l'industrie, la période qui s'ouvre, et qui se prolongera 
•' bien au delà de notre siècle, semble devoir fixer définitivement les 
» destinées des nations de la vieille Europe et déterminer leur place 
« respective dans le monde. 

a Les besoins et les ressources de pays hier encore fermés à tout 
" contact européen nous sont révélés par les explorateurs et les mis- 
'< sions que les gouvernements, les assemblées commerciales, les asso- 
« dations industrielles et financières envoient, à l'envi, de tous côtés. 

« Hiltez-vous de diriger vers ces régions à peine connues, encore 
« inexploités, les efforts individuels elles initiatives privées, sous peine 
« de nous laisser devancer par nos concurrents étrangers et de voir 
«notre pays exclu du rang auquel ses facultés et sa loyauté com- 
" merciale incontestée lui donnent le droit de prétendre. C'est bien 
a servir la patrie que de faire connaître aux peuples qui s'éveillent 
« îi la civilisation le génie si fécond de notre race laborieuse. 

" L'État, de son côté, connaU ses obligations et son devoir. Ce serait 



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«1 une utopie de penser que, dans ces entreprises, son action peut être 
« substituée aux initiatives particulières. C'est de ces dernières que 
<( nous devons tout attendre. En retour de leur hardiesse intelllgenlc, 
« l'État donnera aux Français à l'étranger l'appui dont ils ont besoin. 
H La sollicitude de la République s'étend à tous ses enfants, à ceux 
« surtout qui la servent au loin. Là où est un Français, là est la 
« France. >» 

Ce lumineux programme des devoirs présents de la boui^eoisie con- 
corde d'une façon bien significative avec les exhortations enflammées 
que le plus vigilant éducateur de la jeunesse aristocratique adresse 
périodiquement aux élèves de l'école Albert-le-Grand et à leurs parents 
effarés d'une aussi singulière audace, et l'on peut envisager comme le 
symptôme décisif d'une importante évolution de notre esprit public 
cette rencontre des mystiques envolées d'un moine d'avant-garde 
comme le père Didon avec tes doctrines pondérées que formule à cette 
heure solennelle le représentant le plus élevé de notre conservation 
sociale. 

Il est d'ailleurs intéressant d'observer, avec M. Chailley-Bert, que le 
Président de la République française n'est pas le seul chef d'État qui 
se soit mis à la tète du mouvement colonial de son pays, et que la plu- 
part des souverains européens sont animés d'un sentiment analogue : 
sans parler de la reine Victoria, qui a revendiqué comme sa plus belle 
parure le litre d'Impératrice des Indes, nous avons vu Guillaume II 
patronner l'expansion africaine avec l'ardeur qui caractérise toutes 
ses conceptions et prendre directement en mains la cause de la marine 
allemande, tandis que la cour de Russie accordait un encouragement 
non équivoque à l'effort de ses nationaux en Abyssinie, où l'Italie elle- 
même avait été conduite, bien inconsidérément, il est vrai, par 
l'expression formelle de la volonté royale. El que dire du roi des 



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Belges, qui engage d«itib(5rc'meDl sa responsabilité de gouvernant et 
sa fortune personnelle dans cette colossale entreprise du Congo! 

On sait d'ailleurs quelle part les plus grands seigneurs de l'Angle- 
terre, groupés autour du prince de Galles, ont prise à la cr<îaUon de la 
Chartercd, conception gigantesque où les plus graves intérêts britan- 
niques sont en jeu. Quant à l'aristocratie française, à laquelle le 
prince Henri d'Orléans a si vaillamment montré le chemin, il faut lui 
rendre cette justice qu'elle n'est pas demeurée en arrière, cl qu'un 
grand nombre de ses fils, explorateurs ou soldats, sont glorieuse- 
ment tombés au premier rang de la croisade moderne : un d'Uzès, 
un Chevigné, un Grandmaison et tant d'autres, parmi bien des 
enfants du peuple, qui ne furent pas moins héroïques. 

Assurément le nombre en est formidable de ces jeunes et précieuses 
existences si généreusement sacrifiées à l'honneur et à la grandeur de 
la patrie, sur ces terres lointaines où la civilisation pacificatrice et 
bienfaisante ne peut s'établir qu'au prix de luttes pénibles et si 
souvent meurtrières. 

" Partout et toujours la douleur humaine est la rançon du progrès », 
a dit un orateur socialiste, M. Viviani, qui compte cependant, croyons- 
nous, parmi les adversaires do cette expansion coloniale qu'on accuse 
d'engloutir en pure perte tant d'hommes et tant d'argent. 

En pure perte! — Écoutez la noble et judicieuse réponse que 
M. André Lebon, dans son discours d'inauguration du pont Faidherbc, 
opposait à cette doctrine, inspirée par la plus funeste aberration du 
véritable sentiment colonial. 



Aujourd'hui encore, malgré les résultais acquis, en d^pit des enseignements 
quotidiens fournis par nos émules, il se trouve des écrivains pour soutenir que 
par les serviteurs qu'elle lui enlève, par les préoccupations incessantes qu'elle lui 
cause. In politique coloniale alTaiblit la patrie. Hélas! nombreux en effet sont les 
vaillants que la lièvre ou le fer fait succomber dans la brousse, et personne plus 
que le Ministre des colonies de France ne sait tout ce que le moindre de nos succès 
coûte de souffrances et de larmes! Mais combien sont-ils aussi ceux qui, survivant 
ft l'épreuve, rapportent au pays mutile, des caractères trempés par la lutte, des 



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PRÉFACE. xm 

esprits lorgrés par l'expérience, des imaginations k la fois enhardies et assagies 
par la conscience de ce que l'action et la responsabilité journalières ont ajouté 6 
leur valeur morale ! Et quand la France entière se réjouit avec tant de raison de 
se voir, après moins de trente ans, relevée de ses di^faites, remise à son rang de 
grande puissance, alliée d'un empire, objet d'envie pour d'autres, se rend-ctle 
compte elle-même du crédit qu'elle s'est procuré par les preuves de vitalité et de 
ténacité qu'elles données, en ces dernières années, sur le terrain colonial? Non, 
Messieurs, nous démontrerons, que dis-jeî nous avons démontré que l'elTort colo- 
nial, loin do nuire 6 la Mère Patrie, seconde et complète son œuvre. Nul ne peut 
mesurer ce que l'exercice du Gouvernement du Sénégal a prêté ù Faidherbe de 
l'endurance, de l'obstination et de l'autorité, qu'il a si largement déployées en 1871, 
dans son admirable campagne du Nord. Nul ne peut nier que, si l'Europe s'est 
repris à compter avec la France vaincue, c'est qu'elle la voyait en Afrique, en Asie, 
partout enfin où cela se pouvait encore, montrer que la République ne pliait point 
BOUS la fortune contraire, et qu'elle conservait pour sa gloire cl sa grandeur 
futures, d'inépuisables réserves de patience et de courage. 



Ces admirables paroles méritent les applaudissements de tous, mais 
on ne saurait s'en tenir aux marques d'une vaine approbation; il est 
t^mps de passer de la phase de l'éloquence coloniale — qui brille en 
ce moment de son plus vif éclat — dans celte de l'action ; la foi colo- 
niale doit être plus que toute autre agissante : elle impose de lourds 
devoirs; elle a de hautes exigences ; elle commande l'esprit de sacrifice 
et le mépris du danger. De telles considérations ne sont assurément 
pas pour arrêter le merveilleux élan de la jeunesse, dans cette heure 
de relèvement où, de toutes parts, les hommes soucieux du bien 
public l'appellent au travail et au combat, et où l'on entend !i Lyon 
le président de la Chambre de Commerce, M. Aynard, dont le puis- 
sant esprit et la constante énergie sont voués à la pacification sociale, 
exposer comme quoi l'homme inactif est à bref délai menacé dans 
son existence, et proclamer qu'il est temps de montrer à ceux qui 
s'agitent ce que font ceux qui travaillent, — au moment même où le 
père Didon prône, dans le monde des oisifs, l'action individuelle, 
féconde et réconfortante : 

« Il est temps d'en finir avec la jeunesse dont toute l'ambition se 



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XIV PRÉFACE. 

« limite à jouir en paix de l'héritage paternel, de la fortune laborieu- 

" sèment amassée par l'activité Infatigable du père.... C'est recruter 

<i et ameuter l'armée des anarchistes et des vengeurs de la loi du 

« travail insolemment violée.... Jeunes gens qui avez reçu ou qui devez 

« recevoir le levier puissant de la fortune, sachez vous en servir pour 

« soulever le poids qui écrase l'humanité 

o Les chemins sont ouverts, mes amis, s'ils ne le sont pas, vous 

« pouvez, vous devez les frayer.... Il y a là-bas de beaux lauriers k 

a couper et de grands destins à poursuivre. Vous qui avez le goût 

" des nobles aventures, laissez le vieux boulevard.... » 

Il en parle bien à son aise, Je père Didon! Croit-il donc que ce 
boulevard laisse échapper sa proie quand il la tient : ses traditions 
immuables et ses rites sacrés ont de singulièrement tyranniques 
exigences, et c'est un beau scandale si parfois il arrive qu'un fidèle 
fasse mine de s'émanciper. Je pourrais même en citer un, croyez- 
moi, dont le départ pour les pays lointains a soulevé de bien comiques 
indignations : Pensez donc! un gazetier fantaisiste du Tout-Paris, qui 
s'en allait ainsi, sans prévenir personne, tûter d'une vie plus libre et 
d'une lutte moins vaine, dans des forêts tropicales où les arbres ne 
sont pas en bois de calembour ! C'était chose inadmissible aux yeux 
de quelques menus moralistes de l'asphalte, dont les jappements 
furent si aigus que le bruit en parvint au voyageur par delà les 
mers lointaines. 

Ainsi qu'un proverbe arabe permettait de l'espérer, les abois de ces 
roquets n'ont point arrêté la caravane, et elle est allée sans trop de 
mal jusqu'au bout de son chemin; quand je dis la caravane, c'est une 
façon de parler, car nous n'avions pas le moindre chameau. Ça 
manque à Madagascar, od la vaillante bête semblerait pouvoir être 
avantageusement utilisée pour les transports, qui se font jusqu'à 
présent à dos d'hommes, — d'hommes sur les épaules desquels, il 



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convient de l'observer, le rrottement du bambou développe des 
excroissances assez volumineuses pour justifier dans une certaine 
mesure leur classement parmi les camélidées. 

Le navire du désert — en attendant le chemin de fer de 
la brousse — rendrait d'énormes services assurément, mais les 
gens d'expérience soutiennent que le climat lui est contraire et 
qu'il n'a pas le pied fait pour la nature du sol, — car ce navire 
a des jambes comme les petits bateaux de la chanson ; voyez 
M. de Qualrefages. 

Les mœurs du chameau sont du reste assez intéressantes pour 
retenir l'attention du psychologue comme celle du voyageur, du natu- 
raliste et même du métaphysicien. C'est du moins ce qui résulte d'une 
anecdote que j'ai trouvée naguère dans la Vie de Gœlhe du philosophe 
anglais Henry Lewes, et qui m'a paru déterminer d'une façon pitto- 
resque l'étal d'esprit des races européennes, au point de vue colonial, 
durant la première moitié de ce siècle : 

Un Français, un Anglais et un Allemand s'étanl rencontrés je ne sais 
où, vinrent, je ne sais comment, à parler du chameau dont on cita 
des traits qui donnèrent à chacun le goût de se livrer à une étude 
approfondie de cet intéressant animal. 

De retour à Paris, te Français s'en alla passer une demi-heure au 
Jardin des Plantes, d'où il rapporta une chronique étincelante de 
verve, parsemée d'aperçus ingénieux et d'anecdotes piquantes, avec 
un mot de la fin qui résumait le chameau dans le pittoresque rac- 
courci d'un calembour génial. 

L'Anglais s'en fut ù Londres dans une grande maison d'articles de 
voyage et de campement, s'y équipa de la façon la plus confortable, 
sans ménager le temps ni l'argent, puis s'en alla passer quelques années 
dans l'Arabie heureuse, d'où il revint avec deux énormes volumes 



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bourrés (le faits, pleins de reaseignements précis et circonstanciés sur 
les difTérentes races de chameaux, leur élevage, leur alimentation, 
leur rendement dans l'industrie des transports, et tout ce qui constitue 
ï'arl de les utiliser. 

Quant à TAUemand, il s'enferma dans une chambre enfumée au voi- 
sinage de l'Université de Wurlzbourg, pour se consacrer entièrement 
à la préparation d'un grand ouvrage philosophique, sous ce lilre plein 
de promesses : Idée fondamentale du chameau tirée de la conception du 
Moi. 

a Voilà dix ans qu'il y travaille, et son ouvrage n'est pas encore 
très avancé », disait Henry Lewes. 

U faut reconnaître que, depuis lors,, les t'rançais ont fait d'énormes 
progrès en matière de tourisme : on en rencontre aujourd'hui dans 
toutes les contrées du globe, — et jusque dans leurs colonies. H n'y 
a guère que le Jardin des Plantes où le Parisien actuel hésite à s'aven- 
turer, en raison de la distance. 

Quant aux Allemands, nous n'apprendrons à personne que les 
Anglais ont changé de ton à l'égard de leurs facultés d'expansion, et 
que c'est pour eux fini de rire. 

A la faveur des compétitions passionnées qui mettent aux prises ces 
deux grandes nations, nous avons aujourd'hui beau jeu in développer 
loyalement et paisiblement notre domaine colonial, où de prodi- 
gieuses richesses n'attendent plus que l'effort nécessaire pour les 
faire sortir du sol. 

Le tout est de se mettre en chemin. Madagascar est loin; je n'en 
disconviens pas, mais cela vaut la peine d'y aller faire un tour, 
même si l'on ne parvient pas à y emmener le chameau, — qui a 
pourtant la bosse des voyages. 



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PREMIERE PARTIE 



DE PARIS A TANANARIVE 



Digiiizcd by VJ OOQ I C 



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I 

EN MER 

A bord du Yang-Tsé. — Déport du général Galliéni. — L'Inliuse. — L'ne nuit clans 
le canal de Suei. — Toul le monde sur le pont. — Le coup de chaleur. — Les 
rarralcliisseraenls de Djîbouli. — Gare au cup Guardafuil 



IL est quatre heures et demie; par un 
beau temps (Je soleil , relevé d'un 
niet de brise, le Yang-Tsê, faisant route 
sur Madagascar, passe, avec la majestueuse 
lenteur qui le caractérise, devant le môle 
de la Jolietle, noir de têtes brunes dont 
les chapeaux s'agitent dans l'espace, tandis 
que monte, tromboniséc en l'honneur du 
général Galliéni par une musique mili- 
taire invisible au sein de la foule, une de 
I ces Marseillaises comme on en cuisine à 

KHeAIIQUEHEKT d'uH MULBT. 

Marseille. 
Le Yang-Tié, des Messageries maritimes, poite à Madagascar le général 



dbyGoOC^Ic 



t VS PARISIEN A MADAGASCAR. 

Galliéni, avec son état-major et deux compagnies de la Légion étrangère. 
Les nouvelles de là-bas sont mauvaises ; le représentant de la compagnie 
des Messageries à Marseille vient d'ôlre informé que son fils, le vaillant 
Garnier, a été massacré avec trois autres Européens en conduisant on 
convoi sur la route de Majunga. Quelques jours auparavant, c'était un 
missionnaire, le père Berthieu. Les populations sont soulevées d'un bout à 
l'autre de l'Ile; l'anarchie est à son comble, et le général Galliéni, à peine 
revenu du Tonkin, a accepté la lourde tâche d'aller rétablir l'ordre dans 
noire nouvelle possession. 

Le nouveau gouverneur général envisage la situation avec infiniment de 
sang-froid et de résolution, mais sans enthousiasme; nous en causons, en 
présence de son chef d'élat-major, jusqu'à l'heure du dîner, et bientôt la 
nuit vient, pleine de rêverie. 

Au matin, on respire l'haleine embaumée de la Corse, en attendant le régal 
(l'un coin de paysage alerte, miroitant et guerroyeur comme un article 
d'Emmanuel Arène : c'est Bonifacio qui veille tout au sommet de sa blanche 
muraille, faite d'un rocher vertigineux. 

Le lendemain, on passe en revue les Lipari, au sein (lesquelles le Strom- 
boli fume sa pipe comme un vieux loup de mer ; tout alentour : des villages 
accrochés au flanc de ces montagnes-Iles, des vignes en terrasses oITrent 
une verdure terrienne à nos yeux fatigués de contempler (on azur, ô Médi- 
terranée ! et sur la hauteur, un sémaphore, pourtant italien, nous fait mille 
politesses. 

Voici le détroit ou phare de Messine ; c'est à peine si l'on y retrouve la 
place exacte <Ie Charybde, tourbillon vague et baladeur dont les petits 
ronds dans l'eau n'impressionnent plus le navigateur; quant au rocher de 
Scylla, on était arrivé à le prendre si peu au séneux, qu'il a fallu le cou- 
vrir de fortiflcations pour restaurer un tant soit peu son preslige. 

La paie Adriatique est en train de nous envoyer par le travers un de ces 
roulis qui rendent le passager plus pâle encore qu'elle ne l'était lorsque 
Musset la voyait «mourir sur l'herbe d'un tombeau». Au dtner, on met « les 
violons ■, ce qui signifie clairement que nous allons danser; pourtant, vers 



dbyGoot^Ie 



minuit, on s'endort mollement bercé; mais je suis réveillé de grand matin 
par une douche d'une puissance de projection peu commune : c'est un paquet 
de mer qui réduit mon vasistas en menus morceaux, dont quelques-uns vont 
se planter, comme des flèches de cristal, dans le rideau de maporle;tout nage 
sur le plancher de ma 
cabine, et ma grande 
malleva batlreles murs, 
tumultueuse et formi- " 
dable comme la caro- 
nade en rupturede cible 
dans l'entrepont de k 
frégate du Quatre vingt- 
Treize de Victor Hugo. 
Les- cabines avoisi- 
nantes retentissent éga- 
lement d'un fracas où 
montent des plaintes 
entrecoupées d'hilarités 
prolongées : elles éma- 
nent d'un jeune et bril- 
lant lieutenant de l'état- 
major que je trouve af- 
falé dans sa couchette 
transformée en une bai- 
gnoire, cil la pâmoison 

du fou rire l'a frappé d'une prostration comparable à celle de Marat après 
Charlotte Corday. Les garçons, réveillés en sursaut par tant de vacarme, 
accourent de toutes parts; on ferme en hdte les quelques sabords oubliés, on 
vide, on éponge, on balaie, et je m'aperçois avec stupeur que ma savate, 
naguère d'une blancheur immaculée, est brusquement passée au rouge. En 
sautant de mon lit, sous l'efTet de la douche, je me suis légèrement coupé 
le pied à un éclat de verre; on appelle le bon docteur Clair, médecin de 
mérite doublé d'un lettré délicat; it me panse, tout en causant de Maupas- 



dbyGoot^Ie 



If.V PARISIEN A SIAÙAGASCAR. 

sant, de Stendhal et de Nietsche, et nous établissons ensemble le rapide 
scénario d'un drsme qui pourrait Faire un argent fou sous ce titre palpitant : 
les Mystères de CAdriutîque ou la Panloufle ensanglantée. 

C'est beau la navigation, mais il est pénible de penser que sur les bateaux 
les mieux tenus on est parfois exposé à recevoir dans son lit une sole vivante. 

Durant les jours suivants, on n'aperçoit plus rien qu'une vague et loin- 
taine Crète, encore plus ensanglantée que ma pantoutle, s'il faut en croire 
les dépêches que nous trouverons à Port-Saïd. Nous pénétrons dans le canal ; 
d'une maison à l'entrée de la ville, des dames en négligé s'empressent à 
leurs fenêtres, agitant des mouchoirs qui ont des dimensions de drapeaux. 

Port-Saïd, quatre heures d'arrêt, charbon ! Je ne vous apprendrai rien sur 
celle banlieue de l'Ëgx'pte, grand bazar universel qui montre un peu de 
tout à l'étalage, où les bibelots les plus imprévus, articles de Paris faits 
en Orient, articles d'Orient confectionnés à Paris, sont olTerts au plus juste 
prix par des Pharaons dans la débine. 

L'article de Paris le plus demandé & cette escale est le télégraphe élec- 
Irique : il y en a plusieurs qualités, notamment l'égyptien et l'anglais; ce 
dernier est le inieuM achalandé, c'est comme qui dirait ■ la renommée du 
télégraphe ». 

La principale distraction de l'endroit est le café-concert, où des demoi- 
selles — généralement roumaines, pourquoi? — font de la musique instru- 
mentale pour étouiîer les sanglots des victimes de la roulette, qui tourne 
mélancoliquement dans une salle voisine. 

Nous passons la nuit dans le canal et presque tous nous la passons 
sur le iM>nt du bateau; aussi bien le vacarme de la chaîne du gouvernail, 
perpétuellement en jeu pour nous maintenir dans le chenal, et les comman- 
dements transmis d'une voix retentissante dans la chambre des machines 
enlèvent toute velléité de sommeil aux gens assez apathiques pour rester 
IndifTérents à ce cheminement nocturne d'un énorme paquebot à travers le 
désert, vaguement éclairé par la lueur fantastique du projecteur électrique, 
lourde nacelle suspendue à l'avant du navire, et dans laquelle évolue jus- 
qu'à l'aube un mécanicien fantôme. De temps à autre on ralentit ou l'on 



dbyGoot^Ie 



stoppe pour UD garage; un train d'Ismaïlia nous croise; une caravane part 
d'EI Kantara pour Jérusalem ; au malin apparaît une oasis et, durant toute 
cette nuit de féerie, nous songeons à la déconcertante destinée de celui qui 
a conçu cette œuvre gigantesque de séparer deux continents et qui osa créer 
après le Créateur : la justice des hommes s'est chaînée de le rappeler au 
sentiment de leur humilité, comme tous ceux qui ont tenté de les en affran- 
chir, comme Christophe Colomb qui, après avoir percé l'horizon nuageux 
derrière lequel se dissimulait l'Amérique, < fut jeté dans les fers *, disent 
les précis historiques. 

Il passe quotidiennement quarante ou cinquante mille tonnes de fret dans 
le canal, et les affaires commerciales de l'Europe avec l'océan Indien ont 
décuplé depuis l' inauguration. J'ai h&te d'ajouter que Ferdinand de Lesseps 
a son huste sur une petite place de Port-Saïd et qu'on ne l'a pas encore 
déboulonné '. 

Encore une escale : c'est Suez ; elle devrait être fort courte, mais le nou- 
veau consul de France, M. Monnet, contrairement à la coutume de ses pré- 
décesseurs, refuse de déplacer son chancelier pour aller quérir son cour- 
rier; quoiqu'en pays musulman, ce fonctionnaire, plus exigeant que 
Mahomet, veut que la montagne vienne à lui; c'est une grosse perte de 
temps dont tous les courriers se plaignent; il devrait pourtant mieux que 
personne se rappeler comme quoi time is monetf. 

Nous voici dans la mer Rouge ; ce n'est pas pour me vanter, comme dit 
un personnage de Labiche, mais il y fait joliment chaud vers le milieu du 
mois d'août. On a beau passer ses nuits sur le pont dans le plus simple 
appareil, mauresque ou pyjama, chaque matin l'équipage trouve les 
passagers anhélants, dans une situation à peu près aussi pénible que celle 
des poissons rouges au sein d'un aquarium dont l'eau n'est pas suffisam- 
ment renouvelée ; on jette par-dessus bord ceux qui ont tourné de l'œil ; 
c'est ce qui se produit régulièrement sur les paquebots faisant, dans cette 
saison, le service du Tonkin ou de Madagascar; nous avons eu sur le 



I. Depuis l'époque où ces lignes furent écrites, 1s Compagnie du Canal de Suez a décidé 
«l'élcTer h la mémoire de Ferdinand de Lesseps un monumenL qui sera placé ï Suei el pour 
lequel un iroportaut crédit a été voté. 



dbyGoc^le 



8 r.V l'ARfSIES A MADAGASCAR. 

Yang-Tsé plusieurs « coups de chaleur », sorte de congestion produite 
par la chaleur obscure, en dehors du rayonnement solaire; grâce au 
dévouement expérimenté du docteur Clair, qui a plusieurs fois recouru aux 
piqûres d'éther, il n'y a eu qu'un cas de mort, mais d'une foudroyante 
rapidité : après avoir pris son café, un de nos garde-milice se promenait 
sur le pont en pleine santé : il tombe sans connaissance; on appelle le 
docteur, avec qui je suis en train de causer; après un examen rapide : 
< Plus rien à faire, me dit-il; c'est un homme perdu! » Trente-cinq 
minutes plus tard, on procédait à < l'immersion », c'est le terme consacré; 
à la coupée du bateau, le corps, enveloppé dans de la toile à voiles 
avec un saumon de plomb aux pieds, est recouvert du drapeau tricolore: 
quelques passagers et une délégation d'ofticiers en tenue sont réunis autour 
d'un missionnaire lazariste, le R. P Macheron, qui se rend dans la région 
du lac Tanganyka. 

Une courte prière; puis le commandant fait stopper. Un instant de 
profond silence, la machine elle-même se taisant. Quatre hommes sou- 
lèvent le cadavre, un cinquième enlève le pavillon : « Envoyez! » dit le 
maître d'équipage. Et la masiie inerte glisse par le sabord de la coupée. 

Une minute après, on se remet en route. 

Les requins de la nier Itouge ont bien de ces aubaines depuis quelques 
années ! 

Le moment le plus critique pour ces coups de chaleur est celui de la 
transition de la nuit au jour et du jour à la nuit; on étouffe littéralement 
en l'absence d'un souffle d'air, surtout au voyage de descente. Il est plus 
facile de se préserver du coup de soleil, grâce à la tente qui couvre le 
pont d'un bout à l'autre, et grâce au casque colonial dont, par ordre formel 
du général, le port est obligatoire jusqu'à l'heure du dîner. C'est une coiffure 
insupportable qui nous donne l'aspect de bons pompiers ou de Romains de 
tragédie, mais elle est presque indispensable sous les tropiques, et les marins 
anglais, aussi bien que les français, la portent tous dans l'océan Indien. 

Les Hébreux ont dit bien souffrir, si c'est dans cette saison qu'ils ont 
traversé la mer Rouge. 

Nous passons à la hauteur de Djeddah — le port de la Mecque, — auprès 



dbyGoot^Ie 



duquel une légende arabe, infiniment plus pittoresque en ses détails que la 
version biblique, place le tombeau de notre mère Eve ; ce sont des choses 
qu'on ne doit pas ignorer. 

Le Camsinn, vent du désert, soufOe pesamment sur nous, énorme 
boufTée de chaleur qui traverse la mer Rouge dans une brume noire et 
chargée de toutes les poussières du Sahara : on suffoque. Après le dîner, 
les fulgurances d'un éclair non interrompu, et qui flamboiera jusqu'au 
lendemain, nous signalent un orage dans le lointain. Il nous rejoint vers 
quatre heures du matin, alors que les cinq ou six cents passagers du 
Yang'Tsé sont étendus sur le pont, en quête d'une bouffée d'air. 

L'atmosphère s'embrase autour de nous; une averse oblique et stridente 
noua cingle par le travers; tout, instantanément, tout entre en branle 
autour de nous, tout craque, tout vibre, tout sifQe; c'est admirablement mis 
en scène, mais {a sent un peu le mélo ; le célèbre orage du Fils de la Nuit, 
dont l'Ambigu retentissait aux jours bénis de mon enfance, avait, je dois 
l'avouer, beaucoup plus de naturel. 

Quelques-uns d'entre nous sont cependant assez bon public pour s'y 
laisser prendre, et chacun, plus ou moins trempé, se réfugie dans sa 
tanière; un jeune homme précautionneux va même jusqu'à sangler sa 
ceinture de sauvetage; on le rassure, et le calme renaît à la fois dans les 
cœurs et dans les éléments. 

Un jour encore et nous passons devant Périm, Ile plate mais fortement 
bastionnée, que bénit le navigateur à qui elle annonce la fin du passage 
de la mer Rouge. Cette nouvelle, confirmée par de nombreux témoignages, 
est accueillie parmi nous avec une faveur marquée. 



Après quatre jours passés dans cette mer Rouge d'été dont je vous ai 
chanté toutes les joies, Djibouti était attendu de nous tous comme la terre 
promise. J'ai te regret d'ajouter qu'elle ne répond pas du tout à l'image 
que je me fais du Paradis terrestre; une ligne de sable jaune, avivée d'un 



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10 VN PARÎSIEN A MADAGASCAI\. 

pointillé de paillotes et d'une tache blanche qui lîgure le palais du g-ouver- 
neur, telle est l'impression d'ensemble que nous donne, à l'arrivée, ce petit 
trou pas cher qui se recommande aux familles par une plage de sable fin, 
ainsi que par la simplicité de la vie qu'on y mène. Ce n'est pas une de ces 
stations balnéaires où l'on est obligé de faire quatre ou cinq toilettes par 
jour. J'ai cru même obsen'er qu'on n'en faisait pas du tout, et qu'à part le 
personnel de la résidence, représenté à nos yeux par l'aimable docteur 
LafTon, la population djjboutienne, en dehors de quelques mercantîs grecs, 
arabes ou hindous, se contente d'un rien pour les convenances et ne porte 
pas d'autre habit noir que celui dont l'a pourvu la nature; encore est-il 
généralement tout couturé d'accrocs, profondes estafilades patiemment 
séchées au soleil et qui proviennent de cette fameuse sagaie dont Somalis 
et Danakils, qui ne s'en séparent jamais, échangent des coups à tout 
propos, jusque sous les fenêtres du gouverneur. 

A part cela, ils excellent à plonger au sein de l'Océan pour y ramasser 
des gros sous, et à conduire des embarcations, dans lesquelles ils jettent 
péle-mèle, avec un fracas inimaginable, les voyageurs assez aventureux 
pour tenir à se rendre h terre en pareille société. Nous arrivons tout de 
même et — après avoir débarqué â un de ces wharfs comme on nous en 
promet tant et comme on nous en donne si rarement — nous admirons le 
palais du gouverneur, étrange construction qui participe à la fois de l'archi- 
tecture mauresque et du style de Levallois-Perret; son principal ornement 
est, devant l'entrée, une paire de palmiers, qui disparaissent sous une 
épaisse couche sablonneuse, et qui, tout épousselés, vaudraient bien quatre 
francs soixante-quinze, l'un dans l'autre, au marché de la Madeleine. La 
voilà bien, la végétation luxuriante de l'Afrique! 

Jo dois dire que, par les soins de M. Lagarde, Djibouti possède un 
véritî^le jardin que l'on dit merveilleux; on s'y rend à dos de chameau; 
mais comme c'est fort loin, nous avons mieux aimé le croire que d'y 
aller voir. 

On ne s'imagine pas l'initiative et l'énergie que M. Lagarde a déployées 
pour établir l'inQuence française dans ce pays qui, malgré son aspect 
fruste et peu engageant, offre des avantages précieux par son voisinage 



dbyGoot^Ie 



avec le Harrar et le Clioa, dont il est appelé à devenir le débouché le 
plus important, quoi que fassent et quoi que (lisent les Anglais à Zeïlah. 

Signe particulier : cette plage de famille n'a pas de petits chevaux; ils 
sont remplacés avantageusement par les méhara de M. Lagarde, chargés 
de faire en trois jours le service du courrier avec le Harrar, — ce qui 
établit, croyons-nous, le record du chameau -coureur. 

Peu de temps avant notre passage, un fait assez significatif s'était pro- 



duit : l'arrivée d'un important convoi de prisonniers italiens, sous la con- 
duite d'un détachement des troupes de Ménélïk, qui n'avait consenti à les 
livrer qu'entre les mains des Français. 

Notre séjour à Djibouti fut de peu de durée. .\près une rapide promenade 
sur la place du Palais — ensoleillée faut voir comme! — et une courte 
visite faite à la cité indigène, qui nous fournit notre première sensation 
d'exotisme, tout le monde se réfugie dans une vague auberge où l'on se 
rafraîchit avec de la limonade à la température d'ébullition. La salle, 
blanchie à la chaux, n'a pour agrément des yeux qu'un unique objet d'art : 
c'est une chromolithographie qui représente ■ une chasse à l'ours blanc 



dbyGoOC^Ic 



12 VN PARISIEN A UADAGASCAH. 

dans les glaces polaires ■; ahl combien plus rafraîchissant, ce spectacle, 
que la limonade du cru! 

Tout de même, on était mieux reçu à Obock, où je me suis laissé dire 
que la première maison qui frappait le regard du voyageur était une bras- 
serie avec cette enseigne empreinte de bonhomie autant que de couleur 
locale : « Obock bien tiré sans faujc-coi >. 



Après une nuit de mer encore trop chaude, nous allons prendre le frais 
à Aden; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire : la matité grise du 
rocher nu, qui constitue tout le paysage de l'endroit, fait une réverbéra- 
tion moins pénible que celle du sable de Djibouti. Il faut tout de même 
admirer l'audacieuse entreprise des Anglais établissant sur cette pointe de 
l'Arabie Pétrée un énorme camp retranché, étendu fort loin dans les 
terres et qui est aujourd'hui le grand relais de leurs troupes coloniales. Ils 
sont d'ailleurs en train d'en établir un autre à l'Ile Maurice, où se rend, par 
le même bateau que nous, sous la conduite d'un des gros bonnets de l'Ami- 
rauté, une escouade de jeunes ingénieurs qui s'en vont là-bas faire les 



dbyGoOC^Ic 



EN MER. 13 

études d'un grand port militaire, avec arsenal él vastes cantonnements 
pour les troupes. 

L'établissement d'un « point d'appui > de ce genre était un des motifs 
qui commandaient à la France l'occupation de Madagascar, en raison du 
développement de nos intérêts dans l'Extrême-Orient; il s'agissait de 
gagner de vitesse les Anglais qui laissaient voir les mêmes desseins que 



LES PLO.taEUiis DE DJIBOUTI (phoU^raphJe prise du pont du Yan-Taf). 

noua sur la grande lie, et l'installation à Maurice de leur nouveau relais 
colonial doit être envisagée comme le signe matériel de l'abandon définitif 
des prétentions britanniques sur ta terre malgache. 

* 

Aden est un chapelet de petites villes, dont la plus ancienne, celle des 
Arabes, est installée dans un cratère mis en non-disponibilité par retrait 
d'emploi; on a même poussé le manque d'égards pour ce vieux débris 
jusqu'à lui inOiger l'humiliation de voir remplacer ses feux de jadis par de 



dbyGoOC^Ic 



n VN PARISIEN A MADAGASCAH. 

l'eau potaiilo, «lu moins par des citernes appelées à en contenir, appelées, 
mais peu élues : elles sont là gigantesques, prodigieuses, ayant coûté des 
Rommcs inimaginables, mais ce luxe fantastique ne parvient pas à y attirer 
une goutte d'eau; des plaques gravées dans le roc nous apprennent qu'elles 
peuvent conicnir je ne sais plus combien de galions; on n'en saurait trop 
prendre; mais encore faut-il savoir où les prendre; or il ne pleut guère à 
Aden que tous les huit ou dix ans. Cela n'empCche pas la classique visite 
aux citernes d'être fort intéressante : elles représentent un travail colossal, 
merveilleusement exécuté : au fond d'une gorge, encaissée dans la roche 
éruptive, ces citernes superposées descendent vers la ville en une sorte de 
cascade, malheureusement sèche. Et ne croyez pas que j'exagère à plaisir 
cette sécheresse : lors de noire visite, ainsi qu'à l'ordinaire, on n'apercevait 
pas trace d'humidité dans un seul des réservoirs. Cependant je me fais un 
devoir de reconnaître que non loin de là, sous l'arbre unique de l'endroit, 
s'égoutle une pctilc source qui, à force de temps et de persévérance, arrive 
à remplir un verre, qu'un groupe do naturels offre au visiteur assez riche 
pour le payer au poids de la roupie. 

A vrai dire, Ailen ne manque pas d'eau pour sa consommation; mais 
d'où la fait-on venir? Peut-être est-elle apporlée de la régio;i fertile par les 
innombrables caravanes de chameaux rencontrées le long de la roule qui 
se termine en grande rue 

La promenade des citernes se fait dans des voilures d'un modèle insolite, 
dont les quatre roues, hautes et grêles, affectent les unes vis-à-vis des autres 
une indépendance déconcertante. Un grand nombre de baquets, attelés de 
chameaux, se recommandent également par le pittoresque et l'imprévu 
de leur allure. 

Tout ce mouvement de véhicules et de bêles de trait, avec le grouille- 
ment incessant des Arabes, des Hindous et des Somalis, entremêlés de 
militaires anglais, raides et bien astiqués, qui sortent des camps pour s'en 
aller jouer au cricket ou au polo, donne un aspect très vivant et très parti- 
culier à cette ville d'escale dans laquelle nous avons passé quelques heures 
agréables, durant qu'on encharbonnait le navire pour un bon bout de temps, 
car le bruit court que nous allons passer une huitaine sans toucher terre. 



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Ce bruit n'était que trop fondé! Nous quittons Aden le 21 août dans 
l'après-midi et nous n'arriverons devant Zanzibar que le 2S après déjeuner; 
la traversée se fait habituellement plus vite, mais le gros temps, qui 
nous accompagne jusque-là, va nous retarder de près de deux jours. 
Trente-six heures de moins et nous arrivions en rade juste pour assister à 
un bombardement qui n'était pas dans le programme de noire excursion. 

Aux approches du cap Guardafui, l'on commence à danser ferme. Les 
garçons de service replacent les violons sur la (able et arriment solidement 
tout ce qui est mobilisable sur le pont : c'est mauvais signe. La soirée est 
f&cheuse, la nuit pire encore, et les jours qui viennent se suivent en se 
ressemblant. L'appétit se décourage, et quoique la cuisine du Yang-Tsé 
soit excellente, la salle à manger est morne; on n'y va pas de bon cœur, 
comme à un devoir pénible e( gonflé d'inquiétudes. Le général dévore, 
mais, à part un petit nombre d'officiers de l'élat-major et )e groupe des 
Anglais, la plupart d'entre nous laissent percer une certaine mélancolie aux 
heures des repas : ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient « 0apis >, 
comme on dit à la Légion. Mon extrême souci de la vérité historique 
m'oblige à confesser comme quoi je n'ai point échappé à la dépression 
commune, mais, je tiens à honneur de le faire connaître, je n'ai pas eu 
l'humiliation d'incliner mon auguste front devant Neptune. 

Ces quelques jours de marasme ont été entrecoupés de peu de distrac- 
tions. Je citerai seulement un assez grand nombre de poissons volants : 
c'est un spectacle agréable, mais dont on se lasse vite. Nous avons eu 
aussi le passage de la Ligne, qui était autrefois marqué par d'interminables 
réjouissances; on s'est contenté d'un coup de canon, mais le soir nous 
avons eu un concert donné par les soldats de la Légion étrangère et par 
quelques sous-officiers d'infanterie de marine. Un ancien élève de Worms 
— il y a de tout dans la légion — nous a dît la Bénédiction de Coppée et Ja 
Grève des forgerons ; un autre légionnaire a récité une poésie sur les morti 
du Veti-Té, cette forêt du Tonkin où tant de marsouins et de légionnaires 
ont trouvé une mort obscure et sublime : c'était assez empoignant devant 



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18 U.V PARISIEN A MADAGASCAR. 

cette assistance composée en majorité d'hommes qui avaient partagé leurs 
dangers et qui allaient en clicrcherdc semblables; pour qu'on ne s'attendrit 
pas trop, la note gaie est intencnue grâce à deux merveilleux farceurs 
qui vous di3tailtent la chansonnette comme personne : L'n franc par cava- 
lier et MacloH au, bataillon ont mis tout le monde en Joie jusqu'au lende- 
main malin; mais le succès de la soirée a été pour un ténor, excellent, 
ma foi, l'adjudant Cassier, attarlié à l'état-major. La fêle s'est terminée 
assez tôt pour que l'on pût prendre « la dernière omnibus » et chacun est 
rentré dans ses foyers. 



dbyGoOC^Ic 



Il 
LE BOMBARDEMENT DE ZANZIBAR 

Les doux sulCans. — Quinïc cenU coups de canon en trois quarts d'heure. — I^i Tour 
du Cadran. — Exactitude britannique. — Ce que c'est qu'un protectorat. 



w 



T ous avons à. borJ depuis Suez 
Labosse, consul de France, 
rejoignant son poste à Zanzibar, après 
un congé de dix mois. 

Malgré sa profonde expérience des 
choses de ces contrées — où il a fait 
toute sa carrii-re et où son prestige est 
tel que, d'apr(\s l'amiral anglais, lui .seul 
aurait pu amener tes choses à une solu- 
tion pacifique, — M. Labosse lui-même 
était loin de s'attendre à de pareils 
événements. 
Nous étions sur le pont, en train de causer avec le général, tout en jetant 



dbyGoot^Ie 



20 PJÏ PARISIEN A MADAGASCAR. 

des coups de lorg^iette sur la côte, où nous savourions uo panorama — 
le premier spectacle de végétation tropicale qui nous fût ofTert, apr&s le 
rocher gris d'Aden et le sable aveuglant de Djibouti, — quand le pilote 
vint à bord; presque aussitôt un matelot présentait au général un bout de 
papier sur lequel l'ofltcierde quart avait crayonné ces mois : ■ Le Sultan 
est mort avant-hier; il en est résulté des troubles et l'escadre anglaise, 
appelée en toute hâte, vient de bombarder Zanzibar >. 

En ce moment môme, la ville, encore éloignée, se découvrait à nos yeux 
dans l'apparonce d'une sérénité qui rendait cette information tellemenl 
invraisemblable que, si son destinataire n'eût pas été le général, dont la 
physionomie n'est pas encourageante aux mauvais plaisants, nous aurions 
vu là simplement une de ces petites farces à l'aide desquelles le navigateur 
trompe les lenteurs de la traversée aux environs du passage de la Ligne. 

Le pilote, un Comorien — ils sont loquaces, — fournissait de nombreux 
détails, et cependant le Yang- Tsé continuait sa route en dépit de ces inter- 
views. Bientôt nos jumelles marines nous montraient des palais en ruines 
et les mâts d'un bâtiment coulé sur rade, devant le front d'une escadre 
en ligne de combat. 

C'était le Glasgow, te croiseur qui composait à lui seul toute la Qotte sul- 
tanesque; il avait, <]isai(-on, ouvert le feu, et l'avait continué jusqu'au 
moment oii une torpille le réduisit au silence; en réalité, celte œuvre de 
destruction a été le résultat de cinq coups de canon de 14, pas un de plus; 
l'amiral Rawson me l'a affirmé; quant au fait des premiers coups de feu 
tirés par les marins du sultan, les Anglais acceptent volontiers celle ver- 
sion, qui leur permet d'affirmer une fois de plus que c'est le lapin qui a 
commencé. Ce qui est reconnu par tout le monde c'est que, après la sélec- 
tion due au premier coup de canon, qui a fait sauter à l'eau comme des 
grenouilles un certain nombre de fuyards, l'équipage du Glasgow s'est 
défendu jusqu'à la dernière minute avec l'héroïsme désespéré que promet- 
tait cette folle attaque d'une escadre anglaise par une coquille de noix bar- 
baresque. 

Nous voici en rade à quelque distance de la ligne des bateaux anglais : le 



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LE BOMBARDEMENT DE ZANZIBAR. 21 

Saint-George, battant pavillon amiral ; le Racoon, le Swallow, le Truth et le 
Philomet; non loin sont un bâtiment de guerre allemand, un portugais, puis 
le croiseur italien le Volturno, où les quelques Français amenés à bord par le 
chancelier du consulat ont trouvé le meilleur accueil, il importe de le dire. 
Peut-être le chancelier aurait-il mieux fait de demeurer au consulat, dont 
trois de nos compatriotes, M. Poussel, représentant de la Compagnie 



havraise péninsulaire, et ses employés, ont pardé les abords sans *tre 
inquiétés ; apparemment il a craint la situation embarrassante qui lui serait 
faite si le jeune sultan venait chercher uo refuge sur ce coin de France 
qu'abrite le pavillon du consulat, comme c'était à prévoir, puisque aux 
quatre coins du monde le territoire français est un lieu d'asile traditionnel ; 
une pareille éventualité dépassait la mesure de l'initiative personnelle du 
jeune chancelier, et il s'est malencontreusement dérobé devant les respon- 
sabilités, — cent fois plus redoutables que les projectiles les plus détonants 
au r^ard d'un fonctionnaire subalterne. 



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23 US PARISIEN A MADAGASCAR. 

Tout autre eût été certainement la posture de son chef, M. Labosse, s'il 
était arrivé trente-six heures plus tôt, comme cela se fût produit sans la 
mousson exceptionnellement forte qui nous a retardés depuis le cap Guar- 
dafui, et tout autre a été l'atlitude du consul d'Allemagne qui a laide- 
ment ouvert SCS portes au fugitif, autour duquel les matelots du See Adler 
montent la garde, face à face avec les soldats de Finfanlerie de marine 
anglaise qui cernent le consulat pour s'opposer à l'évasion de Saïd Khaied 
ben Bargash; ils sont encore en présence à l'heure où nous quittons le 
pays, deux jours après le bombardement, réduits aux conjectures sur les 
suitfs diplomatiques de ce gros événement. Malgré le télégraphe, les 
nouvelles d'Europe ne parviennent pas vite dans l'océan Indien '. 

Au moment où nous nous préparons à débarquer, un vapeur est signalé, 
c'est un paquebot du Deutsch Ost Afrtcan qui vient mouiller auprès de 
nous et dont ce soir l'équipage va jouer et chanter la Marseillaise avec une 
insistance bien significative; c'est un Anglais, un grand Anglais qui l'a dit, 
sir Drummont Wolff : € A partir du canal de Suez, les Français et les Alle- 
mands n'ont qu'à marcher côte à côte «, C'est aujourd'hui l'avis des Alle- 
mands; reste à savoir si ce sera le nôtre. 

Malgré l'avis placardé à la coupée par les soins du commandant pour 
informer les passagers que, « vu les circonstances, il est imprudent d'aller 
à terre s, nous nous précipitons dans les premières embarcations qui se 
présentent pour aller examiner de près le spectacle de désolation dont le 
panorama s'étale devant nos yeux depuis un moment. 

Le wharf étant détruit de fond en comble, nous débarquons sur des 
pierres ébranlées, au fronton de la place où s'amoncellent les ruines des 
trois palais ; c'est là qu'a porté tout l'effort du bombardement. Au premier 
plan, à droite, une tour carrée assez haute, portant l'horloge de la ville, est 
éventrée, mais malgré diverses autres écorniflures, elfe reste debout : même 
ta pendule marche encore, ce qui fait le plus grand honneur à l'horlogerie 
arabe. Mais, derrière, tout est en ruines : c'est, à droite, le grand palais du 



1. Quelques semainos plus lard, à la faveur d'une marée assez forte pour porter uqc 
enibarcalion jusqu'au consulat germanique situé sur la gr£ve, la jeune sultan se rerugiait t 
bord d'uD bitimeul allemand, qui le mettait hors d'atteinte des représailles anglaises. 



dbyGoc^Ic 



LE BOMBARDEMENT DE ZANZIBAR. 23 

sultan, vaste bâtiment cubique, à toiture débordante, à larges balcons 
réunis par des colonnades en fonte creuse; les quatre murs tiennent encore, 
malgré des encognures défoncées et des colonnes réduites en miettes ; mais 
des appartements il n'est plus question ; quant aux ameublements, ils ne 
subsistent qu'à l'état de souvenirs — souvenirs sans regrets, d'ailleurs, pour 
qui en examine les débris avec une préoccupation d'art ou simplement de 
goût; quelques lustres pendent, plus somptueux peut-être, mais non plus 
décoratifs que ceux des salles où se donnent les bals de société, et d'innom- 
brables potiches, du choix le plus désolant, demeurent accrochées à tous 
les murs; on frémit en songeant que tous les vases de Sèvres offerts 
par nos gouvernements successifs ont peut-être, eux aussi, échappé aux 
horreurs de ce bombardement qui a fait tant de victimes, car, à dire le vrai, 
tout cela est navrant et nous serre le cœur. 

Le grand palais, délabré, mais debout, ne donne point l'impression du 
désastre dans toute son horreur; ce qui demeure dans l'esprit de ceux qui 
l'oat vu comme nous le vimes, c'est le spectacle du harem, incendié de fond 
en comble et dont les ruines fument encore, et c'est, dans le fond du 
tableau, le Petit Palais, totalement effondré, sur un amas de cadavres dont 
on voit émerger un bras, une jambe, une tète, que l'on retire avec peine; 
cela va fort lentement, malgré l'entrain, j'oserais presque dire ht verve, 
qu'apportent à cette opération les équipes de forçats qui procèdent au 
déblaiement, sous la direction des policiers anglais. Ces forçats sont 
enchaînés quatre à quatre par le cou, comme nos galériens d'antan, mais 
ni cette contrainte matérielle, ni cette besogne douloureusement répu- 
gnante, en outre fort dangereuse, à laquelle ils sont employés, n'altèrent ta 
bonne humeur exubérante qui éclate dans leurs physionomies et dans les 
cris vaguement articulés qui leur tiennent lieu de langage; la joie visible- 
ment sincère qu'ils manifestent en ce lieu de désolation permet de supposer 
que leur existence journalière n'est pas semée de divertissements. < Il n'a 
pas tant d'agrément, cet enfant! > disait la femme de Jean Iliroux en 
annonçant ison mari qu'elle < amènerait le moutard > sur la place de la 
Roquette pour l'exécution île son père. 

Si je vous transmets cette impression macabre, ressentie par mes com- 



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24 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

pagnons de voyage et moi, c'est que nous avons tous été profondément 
frap[>és de la légèreté d'humeur avec laquelle, en dehors même du cas par- 
ticulier de ces galériens, la population de Zanzibar a accepté un événement 
d'une atrocité aussi imprévue. 

Il va sans dire que les premiers coups de canon provoquèrent un affole- 
ment indescriptible, mais aussitôt que les pièces anglaises eurent fait 
silence, la vie a bien vite repris dans cette fourmilière qu'est la cité com- 
merçante de Zanzibar, et au moment où nous y débarquons, la place 
autour de laquelle s'effondrent encore les ruines fumantes présente une 
animation chatoyante et un empressement de bonne humeur qui ne concor- 
dent pas le moins du monde avec l'image qu'on se fait généralement d'une 
ville bombardée. A côté de nos forçats jovials, une population alertement 
affairée va et vient parmi les curieux de diverses provenances, gens de 
toutes les nuances et de tous les costumes, voire de tous les uniformes : 
arabes, hindous, persans, comoriens, malgaches, somalis, marins anglais 
et portugais à turbans et chéchias, officiers français, anglais, allemands 
à casques coloniaux et portugais à grands chapeaux de feutre gris, 
comme les portent celte année les gigolos de Paris. 

Et dans cette foule bariolée, le service d'ordre est fait, et le mieux du 
monde, sous la direction des officiers de police anglais, par la milice como- 
rienne armée de fusils Martiny. La ville est gardée militairement, cl, touto 
la nuit, devant les portes des maisons, les mercenaires comoriens montent 
la garde, arrêtant impitoyablement le passant par un qui-vive? indigène, 
duquel l'étranger ne perçoit pas toujours bien exactement les termes, mais 
dont le clic-clac d'un fusil qu'on arme fait immédiatement saisir toute la 
portée. 

L'émotion a été de plus longue durée chez les gens de la campagne que 
chez ceux de la cité ; ils ne se sont pas montrés durant quarante-huit 
heures, effrayés par les coups de canon et par les troupes disposées aux 
abords de la ville, et il en est résulté quelques difficultés sous le rapport du 
ravitaillement; les fruits et les légumes ont manqué; la glace aussi fait 
défaut, ce qui est fort désagréable dans ce climat tropical, et l'on ne 
s'explique pas comment il se fait que les officiers anglais aient eu assez 



dbyGoOt^Ic 



LE BOMBARDEMEST DE ZANZIBAR. 23 

peu le souci de leurs cocktails pour bombarder la glacière, qui est détruite 
de fond en comble. 

Ils ont pourtant, à part cette faute grossière, merveilleusement localisé 
leur tir de façon à porter le minimum de préjudice aux habitations 
particulières ; le groupement des palais sur le rivage leur facilitait 



d'ailleurs cette tâche, et je dois reconnaître qu'ils s'en sont acquittés fort 
habilement. 

On est renseigné depuis longtemps sur les circonstances dans lesquelles 
se sont produits ces événements; je crois cependant utile d'en donner un 
résumé précis : le sultan Ahmed ben Twaini.qui régnait sous le protec- 
torat anglais, étant mort après quelques jours de maladie, Saïd Khaled 
ben Bai^ash, fils l^itime du Bargash qui régna longtemps à Zanzibar, 
a revendiqué le pouvoir; il avait fait, il y a trois ans, une tentative 
violente, promptement réprimée par les Anglais. 

Ses partisans, deux ou trois jours avant la mort de Twain!, envahirent le 



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S6 UN PARISIEN A MADAGASCAH. 

palais pour s'opposer à l'avèDement de Saïd Hamoud, investi de la faveur 
du gouvernement anglais. 

L'amiral Rawson, dont l'escadre croisait devant le Mozambique, a été 
appelé en toute hâte; il est arrivé à Zanzibar le soir même du jour où 
Khaled ben Bargash s'était emparé du trône et il lui a immédiatement 
envoyé un ultimatum, lui signifiant que, s'il ne venait pas faire sa soumis- 
sion à bord du vaisseau amiral, la ville serait bombardée, et que le pre- 
mier coup de canon serait tiré le lendemain matin quand neuf heures son- 
neraient à l'horloge de la tour du palais. 

Une solution toute simple s'offrait h. Khaled Bai^ash : c'était d'arrêter 
la pendule à oeuf heures moins le quart; il n'y a pas songé;... persuadé quo 
l'amiral anglais ne donnerait pas suite à ses menaces, il a répondu par une 
proclamation invitant ses concitoyens à massacrer les Européens si un seul 
coup de canon était tiré. 

Le lendemain à huit heures, l'amiral, de qui je tiens ces détails, a 
envoyé au palais un parlementaire chargé de conlirmer à Khaled les 
termes de l'ultimatum : il a vu alors une embarcation indigène prendre la 
mer; sa conviction, bien naturelle, fut qu'elle apportait la soumission du 
sultan, mais, contre toute attente, elle se dirigea vers le croiseur zanziba- 
rien, auquel elle apportait l'ordre d'ouvrir le feu sur la flotte anglaise, — ce 
qui fut fait quelques instants plus tard. 

Le bombardement commença aussitôt : le Glasgow fut coulé presque 
immédiatement, puis le tir fut dirigé 9ur les palais; il dura trois quarts 
d'heure; cinquante coups de canon ont été tirés avec des pièces de 14, 
douze cents coups avec les pièces de 45 millimètres et trois mille avec les 
canons-revolvers Nordenfcld. Trois des navires anglais ont pris part au 
combat; le Saint-George n'a pas tiré. Il n'a pas été envoyé de mélinite. 

Le premier soin de l'amiral en arrivant avait été de faire débarquer deux 
compagnies d'infanterie de marine aux extrémités de la ville, pour en 
garder les issues, afin de couper la retraite à Khaled, qui pouvait, en soule- 
vant la campagne, mettre les Anglais dans l'obligation de lui faire une 
guerre en règle. 
L'amiral donne comme raison de la violence avec laquelle a été mené le 



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LE BOMBARDfMEyT DE ZANZIBAR. 27 

bombardemenl [a nécessité d'exercer une action rapide en vue de ménager 
l'existence de ses troupes. Le fait est qu'il y a eu peu de victimes parmi 
les Anglais; il m'a parlé seulement de deux blessés, mais on affirme en 
ville que le nombre est plus grand, et je tiens de bonne source qu'avant 
notre départ cinq matelots avaient succombé à leurs blessures. 

Quant au nombre des victimes indigènes, on l'évalue à trois cents, mais 
le déblaiement n'est pas encore terminé. Les morls et les blessés sont tous 
des belligérants et j'ai h&le d'ajouter que les belles sultanes ont été mises 
en sûreté avant le bombardement. 

A chaque instant passent, dans le train-traini de la ville alTairée, des 
enterrements arabes, hindous ou persans; nous en avons rencontré plu- 
sieurs dans un cimetière d'un pittoresque extravagant où les cocotiers tien- 
nent lieu de cyprès et de saules pleureurs, avec, au fond, l'admirable décor 
de la mer infiniment bleue. 

Plus loin, nous croisons quatre hommes qui s'en vont tout courants 
et sans la moindre expression de tristesse, avec, sur les épaules, quelque 
chose de vaguement enveloppé : ce sont des parsis qui portent un de leurs 
coreligionnaires sur le bilcher; c'est plus poétique que la crémation indus- 
trielle dont on a doté nos nécropoles, et il n'y a pas de discours. 

Encore quelques obsèques à la galopade et quelques escouades de forçats 
pour reconstruire les palais, et Zanzibar ne se souviendra point d'avoir été 
bombardée. 



Il n'y a rien de tel que le canon pour établir la tranquillité chez les 
nations exotiques, affirme l'amiral Rawson; et il complète sa pensée par 
cet aphorisme, dont on no parait pas avoir tenu sufflsamment compte danf 
les affaires de Madagascar : 

< J ai bombardé Zanzibar à neuf heures précises, parce que j'en avais 
donné ma parole au Sultan ; il est très important de tenir les promesses que 
l'on fait aux Orientaux. ■ 



dbyGoOC^Ic 



28 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Les circ'oDstances ne me laissent pas le loisir de m'étendre en commen- 
taires sur ces faits et sur ces propos; cela fera l'objet d'un ^rand ouvrage 
que je me propose d'écrire à mon retour chez les peuples civilisés, et 
qui sera publié sous ce titre bien parisien : 

« Du rôle du verbe /H-o/^j/er dans la formation du mol proEcctoral. » 



dbyGoot^Ie 



E", 



AUTOUR DE MADAGASCAR 

Une élégante à Mayolle. — Les tristesses de MaJUDga. — Nossi-B£. — Feux de 
brousse sur la côte. — L'hémicycle d'Aotsirane. — Les requins de Sainte-Marie. — 
Ça mord! 

3 septembre IS06. 

^M sortant de Zanzibar, voua prenez la 
I première à gauche et vous arrivez à 
Mayotte; c'est l'afTaire de trente-six heures: 
une cdte hospitalière, où la plus plantu- 
reuse v^étation tropicale s'émaille de 
quelques villas, qui vous ont le petit 
air le plus engageant du monde ; ce ne 
sont pas des palais , mais c'est mieux 
que des chaumières et ça embaume le 
Bernardin de Saint-Pierre. Chasse, pêche 
^^ggj.gj et lawn-tennis, pas l'ombre d'un casino, 

cm rmoauB a voili. ^^ ^^ y^^ partout, dans le ciel, dans 

la mer rassérénée et dans nos âmes épanouies devant cette oasis, 



dbyGoOC^Ic 



30 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

après Jcs fureurs de l'océan Indien et les horreurs de la ville bom- 
bardée. 

C'est la Grande-Terre de Jlayotte, où, sous des chapeaux blancs aux 
dimensions d'ombrelles, des planteurs, comme je n'en avais encore vu que 
sur les enveloppes des tablettes de chocolat, coulent une vie molle et par- 
fumée, sans autre souci que de faire attacher le toit de leur maison avec 
des cordages gréés en haubans â l'approche des cyclones, si communs en 
ces parages. 

Le port et la résidence sont dans on îlot nommé Zaoudzi, où les navires 
trouvent l'abri le plus tutélaire, mais il faut pour gagner la passe faire un 
détour qui n'en finit pas le long des récifs de corail, où la mer déferlante 
forme une barre infranchissable. 

On mouille tout près do la terre, ce qui nous permet d'y aller faire un 
tour malgré la brièveté de l'escale. La cité européenne se réduit à la rési- 
dence et à quelques maisonnettes proprettes et pittoresques, parmi les 
cocotiers, les gigaatesques aloès et les manguiers au tegme aussi pattu que 
celui des hêtres de notre Virgile. Une manière de digue à travers le marais 
salé nous conduit à deux agglomérations do cases très primitives qui for- 
ment le village comorien et le village malgache; dans celui-ci de jeunes 
dames négresses sont en train de se livrer aux occupations de leur 
sexe, telles que de se coifier les unes les autres, et — je sais bien que 
vous allez me traiter de mauvais plaisant — de se fourrer de la pouilre 
de riz; oui, mesdames : une blanche veloutine qui fait plâtre au suinte- 
ment de leurs peaux grasses sur lesquelles elle produit les dessins les plus 
étranges. 

Interloqués devant la première qui nous apparut attifée de cette sorte, 
nous croyions ôtre en présence de quelque flétrissure pénale infligée par 
les lois de la contrée, et nous échangions à ce propos des appréciations 
que, pour ne pas froisser la malheureuse victime, nous nous abstenions de 
formuler dans sa langue natale; par malheur elle savait tout juste assez 
de français pour comprendre ce qu'il y avait de désobligeant dans notre 
interprétation, et il fallait voir de quel ton elle nous envoya : 

ï Ça y en a faire joli, môme chose les dames* » 



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AUTOUR DE MADAGASCAH. 31 

Sous quelque latitude que l'on soit, il ne faut jamais risquer des cri- 
tiques sur la toilette d'une élégante. 

Quant à Ja coiffure, elle exige chez la moindre des Malgaches des 
soins plus compliqués que chez la Parisienne la plus ondulée : la cliente 
a'étend tout de son long sur le ventre, la tête entre les genoux d'une de 
ses compagnes qui y tortille des tresses menues et nombreuses avec 



une dextérité comparable à celle des dentellières d'Alençon opérant sur 
leur coussin. 

Zaoudzi serait un petit Eden sans les formidables cyclones qui viennent 
périodiquement le dévaster, et ce n'est guère rassurant de reposer sa 
tôle sous un toit dont la solidité inspire si peu de confiance qu'en cas 
de gros temps on l'assujettit avec des haubans ainsi qu'un mât de 
navire. 

Nous quittons Mayotte, salués par les clairons du slalionnaire !e La 
Pérouse, et nous voilà en route pour Majunga où nous arrivons le lendemain 



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32 VN PAhISIEN A MADAGASCAR. 

dans la matinée : voici le wharf, ce fameux wharf dont les dimensions ne 
sont vraiment pas proportionnées à sa gloire; les petites embarcations 
peuvent seules y accoster et le moindre navire à voile ou à vapeur n'en 
approche pas au delà de quelques encablures; ce fut même un des gros 
ennuis de la campagne, et il y eut un moment où l'on paya jusqu'à 
vingt francs par tête la place dans un canot pour aller à terre. 

Le service de la batellerie est d'ailleurs en train de s'organiser par les 
soins d'une maison française, mais on a déjà, outre les chalands métal- 
liques pour le débarquement des troupes et des marchandises, un ou deux 
canots à vapeur à l'intention des personnes de qualité; l'un d'eux nous 
amène te lieutenant Mizon, résident à Majunga, qui, par suite de la rareté 
des communications avec Tananarive, se trouve être le roi de toute cette 
côte : j'oserai même dire qu'il a un petit peu l'air d'un roi nègre : c'est sans 
doute à force d'exposer son visage, popularisé par tant de gravures, aux 
coups du soleil tropical, dont il brave les atteintes avec une afTectatioo 
soutenue, racontant à tout le monde qu'il a constamment fait ses explo- 
rations tétc nue, et prétendant prouver par son exemple que c'est uoe 
mesure d'bygiène tout à fuit recommandable : a Vous voyez bien que je 
n'en suis pas mort! *fait-il triomphalement; personne, espérons-le, n'aurait 
le mauvais goût de dire que cela fait songer au mot célèbre sur la fièvre 
typhoïde. 

Certes il est resté alerte et vigoureux, notre vaillant explorateur, mais 
ce n'est pas impunément que dans ces régions on expose son crâne aux 
ardeurs de l'astre dont la caresse fait venir à point les melons; notre sym- 
pathique résident général, M. Hippolyte Laroche, professe un semblable 
mépris pour les traits du divin archer auxquels il s'expose à plaisir dans le 
noble dessein d'impressionner les populations indigènes par le spectacle de 
sa témérité ; tandis que tout le monde se garantit avec le plus grand soin, 
Hippolyte lui seul, digne ûls d'un héros, brave les flèches d'Apollon, et les 
mauvaises langues prétendent que cela rend parfois un peu bouillonnante 
son incontestable activité. 

Le cas est bénin chez M. Mizon, sans doute à cause de l'accoutumance 
progressive; s'il est un tantinet devenu roi nègre par la fantaisie de son 



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AUTOUR DE MADAGASCAR. 33 

costume, par une certaine hâblerie de langage et par le ton cassant de ses 
affirmations, parfois un peu risquées, au dire des gens de l'endroit, il est 
assurément demeuré officier français par sa bravoure, son énergie et sa 
conHance au succès. En somme, une figure intéressante et que, malgré 
les coups de soleil, il ne serait pas juste de trop pousser au noir. 

On débarque ; nous en avons jusqu'au soir ; voici rangées sur deux files les 
canonnières à fond plat qui remontent la Betsiboka en toute saison, et l'on 
aperçoit justement, de l'autre côté de la baie, l'une d'elles qui redescend. 

Noire embarcation passe auprès de VAmbohimanga, l'aviso de la reine 
Ranavalo, capturé dès le début des hostilités, et qui est au mouillage sous 
pavillon français; nous débarquons sur le fameux wharf, et nous voici 
dans ce Majunga qui adù aux circonstances d'une expédition providentiel- 
lement terminée, mais infernalement menée, le triste privilège de disputer 
à. Tamatave son vieux renom de cimetière des Européens : ici ce sont tous 
des Français; leur nécropole, qu'on nous avait montrée du large avant tout 
le reste, est un carré de brousse au Ûanc de la côte mamelonnée; c'est là 
que nous portons notre première visite : cimetière de village, sans murs; 
un simple entourage en fil de fer, deux ou trois pierres tombales, et des 
croix noires à perte de vue, dont beaucoup sont déjà renversées et dont la 
plupart ont perdu leurs inscriptions, ciïacées par les grandes pluies : nous 
saluons la place où repose le colonel Gillon, du malheureux 200°, et celle du 
commandant Barre, mort lieutenant-colonel dans le même régiment. 

On n'enterre plus dans ce cimetière, faute de place, et il a fallu en créer 
un second sur l'autre versant du promontoire; les cimetières vont vite à 
Majunga. Il est vrai de dire que bien des gens sont enterrés là qui furent 
évacués sur la côte juste à temps pour y mourir, victimes des fatigues de la 
campagne et des fièvres de la vallée de la Betsiboka, transportés en toute 
hâte à la tète de ligne, qui porte le poids de plus de cadavres qu'elle n'en 
a faits. 

Le climat de Majunga est effectivement moins meurtrier qu'on ne le 
représente, et, sous la sauvegarde d'une prudente hygiène, on peut s'y 
maintenir assez longtemps; mais l'endroit n'a rien de commun avec ce 



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34 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

qu'on est convenu d'appeler un bien joli port de mer et l'on m'étonneraît 
bien en me disant que les vieux militaires i-ëveot d'y manger leur retraite. 
De la brousse sablonneuse, sous un soleil torréflant; des maisons aux toits 
en tôle ondulée, et quelques cafés dont les plus élégants s'élèvent presque 
au luxe de ces baraquements où, à la sortie des chantiers, s'abreuvent les 
fcrrassiers, tel est l'aspect général de cette place de guerre à laquelle la 
campagne a donné une importance éphémère dont il n'est guère demeuré 
qu'une sinistre légende. Cette suractivitéd'un instanta eu pourconséquence 
une élévation anormale des prix de la vie dans celte cité de mort. La 
bfttisse — oh, combien rudimentaire ! — atteint des prix invraisemblables, 
quoique, sinon parce que, la demande pour l'instant y est bien rare : le 
minuscule chalet où se réunit le cercle des officiers, a coâté vingt-cinq mille 
francs à édifier, et la construclion du bureau du cilblc, qui d'ailleurs ne 
servira pas à grand'chose tant qu'on ne prendra pas le parti de le relier à 
Tananarive d'une façon durable, a dépassé le coût de quatre-vingt mille 
francs. 

Il est certain que cette ^ille morte — morte après quelques semaines 
d'une existence lugubre — s'animerait d'une vie intense le jour où l'on se 
déciderait à lui donner une ligne de chemin de fer, rejoignant à Tanana- 
rive la voie ferrée de la côte est, qu'une mission, composée du colonel 
Marmier et de ftlM. Duportal et Yieutemps, est en train d'étudier à travers 
les périls et les difficultés d'un pays troublé par le fahavalismc en pleine 
(■rrervesceoce : notre nouvelle colonie tiendra ses promesses, et elles sont 
considérables, dès que se trouveront résolues ces grandes questions de 
travaux publics, en première ligne desquelles il faut inscrire la route 
appelée à mettre la capitale en communication avec le fertile Betsiléo, qui, 
pour parler le langage biblique mis en honneur ici par les missionnaires 
anglicans, sera lo Chanaan malgache dont Rainilaiarivony fut le Moïse. 

La plage de Majunga ne se recommande ni par son élégance ni par sa 
tenue : encombrée de bric-à-brac de toutes sortes, vieilles ferrailles et 
vieux cuirs, débris d'équipements et fonds de voitui*es Lefèvre, elle est 
encore attristée par le tournoiement perpétuel d'une inllnité de ces oiseaux 
que la zoologie locale désigne avec plus d'exactitude que de distinction sous 



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AUTOUR DE MADAGASCAR. 35 

le nom de « charognards j- ; ils sont chaînés du service de la voirie et s'en 
acquittent avec zèle; ce sont les moins coûteux, mais non les moins 
dévoués de nos fonctionnaires coloniaux. 

Les -principales curiosités de Majunga sont le fortin qui domine la 
ville et où sont casernées deux compagnies d'Haoussas, tirailleurs daho- 
méens, avec leurs épouses (ces messieurs ayant l'habitude, comme les 
Sénégalais, de faire campagne en famille), et le rova (prononcez : rouve, 



et lisez : fort malgache) : c'est, au boutd'un promontoire, une redoute circu- 
laire, sur laquelle comptaient beaucoup les Hovas (prononcez « houves »), 
mais qui n'a pas donné grand mal aux assaillants; le pavillon tricolore 
y flotte aujourd'hui sur des tessons de bouteilles, infiniment plus nombreux 
que les éclats d'obus en ce champ de carnage. 

Je me suis laissé aller k vous représenter Majunga comme une cité dont 
l'activité était suspendue, au moins momentanément; l'impartialité me fait 
cependant un devoir de constater que les transactions n'y sont pas complè- 
tement arrêtées, à en juger d'après cette annonce légale que je vous 
affirme avoir lue, parmi les avis divers, sur les murs de la résidence ; 



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30 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

< ËDlre les soussignés (ici trois noms que je couvre du voile de l'ano- 
nyme), il a éié conclu un acte de société pour l'exploitation des mines d'or 
et de toutes autres entreprises à Madagascar, au capital de l&l francs, dont 
1 francs en espèces. > Vous voyez qu'il n'est pas besoin de capitaux consi- 
dérables pour mettre en valeur les ressources de notre nouvelle colonie. 



« 



Nous quittons dans la soirée Majunga et ses délices; le lendemain nous 
sommes à Nossi-Bé, l'ilc exquise et perfide, où sous les plus engageantes 
Qoraisons, l'affreux microbe, aussi funeste que celui qui sévit sur la côte 
désolée (il y a de quoi), guette le visiteur extasié. Autour de la célèbre 
avenue des Manguiers, agrémentée d'un jet d'eau, ma parole d'honneur! 
de coquettes maisonnettes en bambous, aux toits chiffonnés comme des 
chapeaux de Parisiennes, ont l'aspect un peu bibelot des quelques cités 
chinoises que j'ai visitées sur des paravents ou dans de vieilles assiettes, 
et mes compagnons de route, pour qui la Chine ouverte n'a pas de secrets 
depuis l'expédition du Tonkin, ratifient pleinement cette assimilation. 

Notre promenade charmante, mais courte, est assombrie par une décep- 
tion : nous n'avons pas eu la bonne fortune de rencontrer la petite reine 
Binao, la gracieuse souveraine d'Ambadimadiro, qui s'est réfugiée à 
Nossi-Bé, après avoir témoigné à mainte reprise son attachement pour 
la France. Je rentre à bord dans une de ces frêles pirogues à balanciers 
qui, malgré leur faux air de périssoires, filent en toute sécurité parmi dos 
requins plus gros qu'elles. 

Us abondent i Diego-Suarez , où nous touchons le jour suivant; ce point 
de cristallisation autour duquel s'est formée notre colonie de Madagascar 
a donné lieu à des descriptions trop nombreuses et trop étendues pour 
qu'il soit utile de m'y attarder. La ville de Diego n'est plus aujourd'hui 
qu'un cantonnement consacré aux disciplinaires, et la cité vivante est de 
l'autre côté de la baie, à Antsirane, qui se développe assez régulièrement 
sur un vaste amphithéâtre dont la scène est figurée par le petit bras de mer 
oii les navires, petits et grands, jouent une pantomime ininterrompue. 



dbyGoot^Ie 



AUTOUR DE MADAGASCAR. 31 

Quelques wagonnets, traînés par un mulet indolent le long d'une paire de 
rails qui monte aux dernières galeries jusqu'à la caserne des Haoussas, 
constituent, avec une demi-douzaine de voitures Lefèvre en service à Tama- 
tave, tout le matériel roulant de la grande île. C'est la plus remarquable 
curiosité de l'endroit, dont le principal mérite est un rideau de fond 
merveilleusement dessiné par trois massifs montagneux derrière lesquels 
s'abrite la célèbre redoute d'Ambohimarina. 

La nuit vient; elle est très sombre et cela rend la passe difficile; on ne 
la franchit ordinairement qu'en plein jour, mais le commandant Chaboud 
est un marin aussi audacieux qu'expérimenté; nous sortons le mieux du 
monde et nous cheminons le long des côtes, dont la présence nous est 
longtemps signalée par les feux de brousse allumés sur les montagnes, 
tantôt par les cultivateurs et tantôt par les Fahavalos, dont c'est le télé- 
graphe optique. Nous en reverrons souvent. 

Vers trois heures du matin, aux approches du cap d'Ambre, qui remplit 
avec une infatigable persévérance l'emploi de cap des Tempêtes au nord 
de Madagascar, la machine stoppe brusquement : avarie i un cylindre; non 
erat hic locus, eût dît mon professeur de cinquième; du reste, ce n'est rien 
de grave : au bout d'une heure et demie tout est rentré dans l'ordre, nous 
nous remettons en route sans que les passagers se soient aperçus de rien, 
à l'exception de deux ou trois noctambules dont j'étais comme par hasard, 
et le Vang-Tsé, poursuivant sa marche tranquille et majestueuse, fend 
l'écume de mer devant cette pointe d'ambre, si redoutée du navigateur, 
pourtant certain d'y trouver tout ce qu'il faut pour confectionner une pipe. 

Bientôt nous sommes à l'abri de l'île Sainte-Marie; on descend y faire 
un tour parmi toutes les merveilles de la végétation tropicale, déjà 
nommée : manguiers, cocotiers, papayers, cacaotiers, bananiers, pample- 
mousses, jacquiers, arbres à pain, que c'est comme un bouquet de fleurs! 
Bernardin de Saint-Pierre et l'immortel auteur de Robinson Crusoé ne nous 
avaient pas trompés; ces arbres singuliers que je croyais inventés pour 
l'amusement des petits enfants existent en réalité : je les ai vus et touchés, 
comme j'ai vu la tortue de mer ailleurs que dans un potage, et comme, à 
Madagascar, j'ai vu et j'ai humé, gigantesque cocktail, l'arbre du voya- 



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3B VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

geur, cette Tontaine Wallace iostallée par la Nature et qui offre au passant 
dans le creux de sa feuille tout ce qu'il faut pour se désaltérer. 

J'ai vu, que n'ai-je pas vu? des requins de forte taille, et le soir même 
de notre arrivée à Sainte-Marie, nous en prenions un superbe; tous les 
pôcheurs à la ligne me croiront si je leur dis que cela vaut le voyage : on 
sait que ces animaux familiers — c'est des requins que je parle — prennent 
plaisir à s'ébattre autour des navires dans la coupable espérance qu'il en 
tombera quelque cbose ou quelqu'un. 

Pour les mettre en appétit, on leur offrit tout d'abord un énorme quar- 
tier de lard, puis la trtpaillc d'un bœuf que l'on venait d'abattre ; il parait 
que le requin adore les tripes à la mode de Sainte-Marie; ce fut l'affaire 
d'un instant. Avec ce qu'il en restait, le bon docteur du bord, grand clerc 
en la matière, équipa soigneusement une ligne faite d'un énorme croc 
monté sur une chaîne amarrée à un Hlin d'une grosseur convenable; un 
solivoau faisait l'office de boucbon; la ligne fut jetée et nous altendimes, 
au sein d'une émotion que Jules Verne lui-même renoncerait à décrire. Les 
requins ne furent pas longs à reparaître; ils étaient une demi-douzaine, 
dont l'un était escorté de ses deux pilotes, et dont les autres se trouvaient 
agrémentés de quelques rémoras, immondes parasites de ces squales mons- 
trueux que je n'hésiterai pas à qualifier de sales bètes, quoiqu'ils n'aient pas 
de poil aux pattes. 

Malgré leur réputation de voracité bien établie, nos requins faisaient la 
petite bouche; ils s'approchaient en sondeurs, flairaient l'amorce, chipo- 
taient d'un air méflant, puis replongeaient en nous saluant d'un coup de 
queue circulaire qui m'a paru équivaloir chez le requin à ce qu'est chez 
l'homme civilisé le haussement des épaules; cela voulait évidemment dire : 
• Cette malice est cousue d'un trop gros fil blanc pour que je m'y laisse 
attraper >. Ils ne font pas tant de manières, les drôles, quand il s'agît 
d'enlever un homme ou un bœuf, comme cela se voit à chaque instant en 
rade de Tamalave. 

Nous désespérions, lorsque vint l'heure du dîner; on laisse la ligne sous 
la surveillance d'un jeune homme attentif et patient, puis on se met à 
table; vers le dessert, des pas précipités nous donnent l'éveil; nous grim- 



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AUTOUR DE MADAGASCAR. 30 

pons sur le pont, une demi-douzaine d'officiers et moi; nous courons à 
l'arrière, et malgré la nuit venue, nous apercevons au bout de la ligne une 
masse énorme qui se débat frénétiquement; nous balons sur te filin comme 
des enragés, et quand la bëte est à moitié sortie de l'eau on l'arrime soli- 
dement, en attendant que vienne le maître d'équipage. 

Le plus grand nombre de nos compagnons de table, croyant à une mys- 
tification colossale, malgré ou peut-être à cause de tout le vacarme que 
nous avions fait, demeuraient obstinément dans la salle à manger, aussi 
méfiants que les requins l'étaient un instant auparavant, et il nous fallut 
des trésors d'éloquence pour les convaincre, cependant qu'on passait un 
nœud coulant autour de la queue du requin ; nous le hissûmcs sur le pont 
où, déprimé par ce long séjour au bout d'une corde, avec la tôte hors de 
l'eau, l'infortuné se débattit à peine, ee qui nous valut de ne pas avoir les 
jambes fracassées; il avait deux mèlres de long; on le dépeça en un tour 
de main, et, après que tout le monde eut admiré sa dentition, on le jeta à 
la mer. La justice du bord était satisfaite : requinescat in pace! 

Le lendemain matin, nous débarquions après vingt-huit jours de circum- 
navigation; avec de l'ordre et de la persévérance on arrive à tout, même 
i. Tamatave. 



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dbyGoc^Ie 



IV 
TAMATAVE 

Dd porl à cyclones. — L'atoll. — Épaves et coraux. — La question des bourjanes. — 
H. Liroche et les Hovas. — La politique de protectorat. — Gallîéni. 

Tamalave, 8 septembre 1898. 

TAMATAVE n'est pas un port; c'est une rade, 
nullement protégée contre le vent et médio- 
crement contre les lames qui passent à toute 
minute par-dessus l'afileurement des récifs de 
coraux, formant au large une barre étendue et 
dangereuse, mais qui fournira une merveilleuse 
substructure toute prêle et sans dépenses pour 
les môles et les digues d'un véritable port, 
quand on se décidera à le construire. 

Et ce n'est pas une ville : c'est une vaste plage 

sans relief apparent, le long de laquelle on a 

soigneusement rangé sur deux ou trois rues 

parallèles, parmi des végétations diverses, des maisons sar.s Tonilations, 



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*2 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

dont le plancher porte presque directement sur le sol le plus malsain du 
inonde, et qu'une lame de fond eng;loutirait en un rien de temps. 

Cette grande cil^, si importante' commercialement et politiquement, 
donne l'impression d'un groupement de baraques improvisées à l'aventure 
entre deux raz de marée pour faire face aux exigences d'une situation 
ui^ente et momentanée. 

Voilà pourtant plus d'un siècle que Tamatave se développe et florit, 
respectée de l'océan. 

La rade est inhospitalière, comme en témoignent de nombreuses et 
formidables épaves, mais c'est encore ce qu'on a trouvé de mieux sur cette 
côte orientale, où les cyclones tourbillonnent avec une désastreuse fré- 
quence dans la mauvaise saison, ut le mouillage même de Sainte-Marie, 
tout abrité qu'il est par l'île de ce nom, est à la merci des pires aventures; 
les débris du La Bourdonnais, jeté contre l'Ilot Madame, il y a trois ou 
quatre ans, sont encore là pour le rappeler. La barre qui s'étend tout le 
long de la côte, rend tout spécialement périlleux l'accès de Mananjary, de 
Vatomandry et de Fort-Dauphin; et à Tamatave même, où les paquebots 
restent assez loin au large, on la franchit souvent avec de fortes secousses 
qu'agrémente un pullulement de requins dont le voisinage rend illusoire 
toute idée de natation. On nous raconte même que, tout récemment, un 
caporal du génie a été déchiqueté dans cinquante centimètres deau; c'est 
assez dire qu'il ne faut pas compter sur l'avenir de cette localité comme 
station balnéaire. 

Tout cela no serait rien et Tamatave prospérerait malgré vents et marées, 
si la conflagration insurrectionnelle n'était venue couper court à toutes les 
entreprises au moment même où les colons préparaient une campag-ne 
d'affaires des plus importantes, à l'issue de la période militaire, dont la 
brillante conclusion eCTaçait jusqu'à un certain point les fautes de la con- 
ception initiale; tous les commerçants de Tamatave, et ils sont nombreux 
— sans compter les Chinois dont l'envahissement menace les blancs d'un 
péril jaune plus imminent sur ces côtes lointaines qu'cin Europe, — tous 
avaient fait des approvisionnements considérables de marchandises dont 



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TAMATAVE. 45 

le placement élait assuré <kns l'ile apparemment pacifiée, quand le brigan- 
dage faliavélique, qui existe à l'état endémique dans certaines régions, 
prit brusquement une extension telle qu'il fallut bien reconnaître que l'on 
se trouvait en face d'une véritable insurrection ; « Une émeute? — Non, 
sir, c'est une révolution », dirent à M. Laroche les colons expérimentés 
qui ne partageaient point son optimisme tenace. 



La route de Tamatave à Tananarive — un simple sentier, souvent 
difficile, sur des crêtes abruptes et dans les fondrières croupissantes de la 
forêt tropicale, mais qui avait toujours été à l'abri des incursions des 
fahavalos — devenait bientôt dangereuse, puis tout à fait impraticable 
sans de fortes escortes; enfin les clioses sont arrivées à tel point que ces 
escortes elles-mêmes, comme celle du capitaine Delcroix à Antanalake!, 
sont communément attaquées en pays découvert par des bandes des 
rebelles, embusquées sur les cimes du voisinage, et que la petite colonne 
composée du général Galliéni, de son état-major et de mon humble per- 



dbyGoot^Ie 



4ft UN PARlSlBy A ilÀDAGASCAR. 

sonne, avec la poste et nos bag'ages, convoyée par un détachement <lc 
tirailleurs haoussas, sera assaillie en forêt, ainsi qu'on le verra plus loin. 
Les porteurs indigènes ou bourjanes, qui constituent jusqu'à présent 
toute l'industrie des transports sur cette route, où le mulet est en train de 
faire sa première apparition, n'ont géni-ralcment pas des âmes de guer- 
riers, cl l'idée de se faire < zigouiller ■, comme on dît dans le pays, par 
des banJilsquî passent pour avoir la main et le cœur également dura, mol 
en cclicc le goût naturel qu'ils professent pour les piastres avec lesquelles 
se rémunère leur concours, habituellement empressé; ils élevèrent leurs 
prix jusqu'à des prétentions bientôt inabordables et en vinrent promple- 
ment à refuser leurs services, excepté dans les convois qui de loin en loin 
s'organisaient avec des garanties de sécurité exceptionnelles, presque tou- 
jours assez précaires dans un sentier où l'on no marche qu'à la file mal- 
gache, tantôt sous l'épaisse forêt et tantôt au fond du ravin, et souvent à 
travers des gués où jusqu'alors le banditisme était l'apanage du crocodile. 
Cette intimidation des bourjanes entrait évidemment dans le plan de 
campagne des mystérieux organisateurs du soulèvement, et la suppression 
des moyens de transport, coïncidant avec l'abandon des cultures dans 
toutes les rizières de la région inquiétée par le fabavalismc, exposait 
Tananarive à une crise de ravitaillement tout à fait menaçante pour un 
avenir prochain ; le fait est qu'en arrivant dans cette capitale, nous y avons 
trouvé le petit pain d'un sou à quarante-cinq centimes, et nous avons payé 
plus de trois francs le litre un vin dit ordinaire, en dépit d'une saveur que 
je n'hésiterai pas à qualifier d'exceptionnelle et qui tenait sans doute à ce 
que, faute de pouvoir le véhiculer en fûts, on le monic ici (1 438 m.) dans 
des dames-jeannes qui sans doute ont antérieurement contenu de l'eau 
de javelle ou quelque produit similaire. 

Pendant ce temps Tamatave regorge de marchandises dont le commerce 
s'est approvisionné sur l'assurance que le général Duchesne venait de 
signer une paix durable, et tout ce stock — impatiemment réclamé dans 
l'inléricur, où les affaires prendraient bien vile un développement consi- 
dérable si Tordre était assuré — se trouve immobilisé dans les docks où, 
selon le dire d'un des principaux négociants de Madagascar, leur stagna- 



dbyGoot^Ie 



TA HAT AVE. 47 

tion prolongée enlrainerait la place de Tamatave dans un krach irrémé- 
diable. 

Une pareille situation ne saurait se prolonger sans qu'il en résultât, à 
bref délai, des catastrophes encore plus graves el plus étendues que celles 
dont on a depuis quelques semaines le douloureux spectacle : dans l'espace 
de trois ou quatre mois une quarantaine d'Européens ont été assassinés, 
près de cent cinquante soldats sont tombés sous les coups des rebelles; il 



D'est question que d'officiers plus ou moins gravement blessés aux alen- 
tours de la ville et le lieutenant Antony vient d'être tué près du lac 
d'Aloalra. La capitale, menacée dans son ravitaillement à l'approche de 
la saison des pluies, qui va rendre les communications plus difficiles 
encore; l'horizon, chaque soir ensanglanté par l'incendie de quelque vil- 
lage, et les populations terrorisées de l'Emyroe, entraînées bien à regret 
dans l'insurrection, contre laquelle on n'a pas su leur assurer ta protection 
qu'elles réclament; un corps d'occupation réduit à des effectifs infimes, 



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48 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

dispersés tout le long de la roule d'étapes et dans les postes de la ceinture 
défensive opposée à, l'insurrection, qui tend de jour on jour à concentrer 
le cercle dans lequel elle enserre Tananarivo, où une poignée d'Européens, 
énervés par l'inaction, se morfondent au soin dune population de quatre- 
vingt mille Malgaches, tenus en respect uniquement par le souvenir chaque 
jour amoindri du coup de main devant lequel ils ont capitulé; telle est la 
situation que nous avons trouvée en débarquant cl, quelle que soit la res- 
pectueuse sympalhie qu'éprouvent pour M. Laroche tous ceux qui ont eu, 
comme moi, l'avantage d'-étre reçus à la Résidence, où le plus gracieux 
accueil est assuré à chacun, il est impossible de méconnaître que le senti- 
ment des difficultés présentes se traduit par un état d'esprit unanimement 
défavorable h la politique du résident général qui préside actuellement aux 
destinées de notre nouvelle colonie. 

Avec une mauvaise humeur que justifie la gravité du moment et qu'au- 
torise dans une certaine mesure l'aisance avec laquelle le distingué préfet 
de la Haute-Garonne accepta la lourde mission qui lui fut conférée d'une 
façon un peu inattendue, c'est sur lui que l'on s'accorde à faire retomber 
le poids de toutes les responsabilités, dont une bonne part reviendrait 
équitablement à tel ou tel autre, et notamment au général Duchesne, qui, 
après avoir réalisé, avec une audace et une sûreté de coup d'œil incompa- 
rables, l'un des plus jolis faits d'armes de l'histoire contemporaine, s'est 
un peu trop vite dispensé des soins que nécessitait la mise en valeur 
d'un succès aussi inespéré dans ces pays cii, il n'avait pas le droit de 
l'ignorer, la pacification exige plus d'efforts, plus de temps et plus d'hommes 
que la conquête. C'est à son instigation, c'est tout au moins de par son 
consentement, que furent rappelées des troupes dont la présence était 
indispensable à la préservation du territoire et dont l'état de santé pres- 
crivait qu'on les relevât, mais non qu'on en privât le corps de Madagascar 
sans compensation d'effectif. 

Le monde militaire ici, tout en rendant le plus éclatant hommage aux 
vaillantes qualités du général Duchesne , censure l'insouciance avec 
laquelle, se désintéressant de la revanche que réclamait un adversaire 
battu à la première manche, il a, si j'ose ainsi parler, « fait Charle- 



i=y Google 



TA M AT AVE. 49 

magne ». Et ce n'est pas de la sorte qu'il fallait prendre exemple sur l'em- 
pereur à la barbe ■ florîe >. 

La faute de M. Laroche c'est de ne pas avoir compris dès l'abord — 
et je ne crois pas qu'il s'en rende aujourd'hui même un compte bien 
exact — la gravité de la situation à laquelle 11 acceptait bénévolement de 
faire face : fonctionnaire apprécié, maniant à merveille les formules 
administratives, disert, courtois, animé d'un talent de séduction incontes- 
table, il a pris Tananarive pour une préfecture de plus hauts parages encore 
que ceux de la Haute-Garonne et il s'est ingénié, avec la bonne foi la 
mieux intentionnée, h captiver les Hovas par le charme de sa dialectique 
et à tenir cour d'amour, en tout bien tout honneur, dans le palais de la 
reine; son cabinet est une académie, oii dans un essaim de jeunes fonction- 
naires aimables et spirituels, la prose ou la poésie sont honorées dans la 
personne du brillant fantaisiste Jean Carol et du vénéré M. Guimberteaux, 
aimable vieillard, d'une érudition encyclopédique, chaîné des fonctions de 
directeur de l'agriculture à Madagascar, dont il s'acquitte avec une modes- 
tie qui laisse ignorer à ses administrés que c'est h lui que sont dus — au 
dire du résident général — « peut-être les plus beaux vers du siècle ». Des 
vers malgaches, il faut croire. 

Doué d'une puissance de travail exceptionnelle, comme d'un tempéra- 
ment infatigable — il court les chemins à fond de train, fait volontiers le 
coup de feu et aime les chevaux jusqu'à les en crever, ce qui n'a rien de 
surprenant chez un ancien officier de marine — - M. Laroche s'est rais 
en tête d'apprendre le malgache, dans l'intention de pénétrer les plus 
secrètes pensées de la diplomatie hova et sans doute aussi dans l'espoir de 
retrouver auprès du monde officiel de l'Émyrne des succès oratoires, dont 
la privation est si pénible à ceux qui en ont une fois respiré le parfum. 

Grâce à sa merveilleuse facilité, de rapides progrès dans les exercices de 
conversation courante le mirent bientôt à même de faire brillante figure de 
rhétorique et il s'engagea résolument dans la politique de salon, ce qui l'expo- 
sait à bien des mécomptes en un pays où, sauf quelques maisons bourgeoises 
à foçade européenne et le palais de la reine, qu'il ne faudrait cependant pas 
confondre avec l'hfttel de Rambouillet, les commodités de la conversation 



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50 ly PARISIEN A MADAGASCAR. 

sont généralement représentées par des nattes toutes grouillantes de puces 

croyez-moi, j'ai passé par làl 

Le résident général fut trouvé délicieux dans le Tout-Tananarive des 
Ilovas et l'on s'aperçut avec une joie mêlée de surprise qu'il était lovai, 
confiant, ouvert et tout à fait incapable de méchanceté. On fut unanime i 
déclarer que c'était vraiment un grand cœur, expression qui revêt dans les 
langues européennes une acception des plus flatteuses, mais qui, si j'en 
crois le dire de quelques personnes encore plus exercées que M. Laroche 
dans le parler malgache, équivaudrait en l'esprit des gens de ce pays à ce 
qu'un parisianisme aussi trivial que pittoresque désigne par < une poire >. 

Aussi Lien, malgré l'œuvre persévérante de tant de missionnaires pro- 
testants et catholiques, français, anglais et norvégiens, la mansuétude est 
médiocrement en honneur chez les Ilovas, qui n'ont de considération que 
pour la force brutale. C'est par rintimidation permanente que ce petit 
groupe d'hommes, venus du dehors, sans autres moyens d'-action que la 
supériorité d'une énergie cérébrale incontestable, a établi sa domination 
sur l'immense pays où, dans chaque district, un gouverneur à poigne, 
appuyé sur une escorte insignifiante, tient en respect tes tribus les plus 
sauvages, im pitoyablement exploitées par la rapacité de ce fonctionnaire et 
de ses chefs. 

Cette merveilleuse organisation administrative, dont nos armes sont 
venues troubler le fonctionnement, était uniquement fondée sur le principe 
des responsabilités individuelles. Le chef indigène de chaque tribu, ic 
représentant de chaque village étaient comptables de l'ordre et si quoi que 
ce fût de condamnable venait à se produire, c'était à lui qu'on en deman- 
dait réparation, avec une sévérité généralement implacable et qui ne s'at- 
tardait point en des conversations. 

Émerveillé de ce fonctionnement administratif à personnel restreint, 
notre gouvernement a tout de suite été frappé de l'avantage qu'il y aurait à 
en tirer parti, et pendant quelque temps, on s'est bercé de l'illusion d'ofi 
naquit la politique du protectorat; mais on était loin de compte : le méca- 
nisme fonctionne avec une aussi merveilleuse précision au profit des 
Ilovas qu'à notre détriment; et on nous le fait bien voir. Là est tout le 



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TAMATAVE. 31 

malentendu et il n'est peut-être pas juste de s'en prendre uniquement à 
M. Laroche, si — développant, dans la phase des tâtonnements inévitables 
au début d'une oi^nisation coloniale, une formule gouvernementale qui le 
jetait dans les bras des politiciens les plus retors d'un pays oîi le dernier 
portefaix donnerait 
du fil à retordre à feu 
M. deTalieyrand — 
il n'a pas eu la main 
assez heureuse pour 
imprimer aux évé- 
nements une meil- 
leure tournure. 

Le public sim- 
pliste, qui ne voit 
des choses que leurs 
résultats , n'entre 
pas dans ces détails, 
ettoutle monde ici, 
dans l'élément civil 
comme dans le 
militaire, manifeste 
autant de découra- 
gement à l'endroit 
de M. Laroche que 
d'espérance dans 
l'intervention du fohtiiait uu utntmL cALLiési. 

Ferrari, pbat. i Soïnl-Rapliaiïl. 

général Galliéni, qui 

vient à Tananarive remplacer le général Voyron avec des pouvoirs 
intîniment plus étendus et avec le prestige d'une autorité non moins fondée 
sur le succès de ses brillantes opérations au Soudan et au Tonkin que sur 
les rares et précieuses facultés d'administrateur et d'organisateur dont il 
a donné la preuve dans l'une et dans l'autre de ces deux colonies, qui lui 
doivent énormément. 



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52 UN PARISIEN A ^ADAGASCAn. 

Le général Galliéni est un homme <le quarante-six ans, grand, mince, 
(l'allure finement robuste et de figure assez singulière : un visage pâle, fleg- 
matique, avec des yeux bleus, doux et bienveillants, mais regardant droit, 
h l'ombre d'une paire de sourcils blond ardent, d'une épaisseur que n'attei- 
gnit jamais la brousse dans laquelle il a mené tant de colonnes expédition- 
naires en Asie et en Afrique, Sous de fortes moustaches assez rébarbatives, 
la bouche laisse voir un pli de bonté un peu dédaigneuse, mais qu'on ne 
remarque pas tout d'abord, et, somme toute, l'impression première qui se 
dégage de l'ensemble concorde assez bien avec cette appréciation formulée 
devant moi par un des soldats de la légion étrangère à bord du Yang-Tsé : 

' C'est un soldat celui-là : une vraie tète de brigand! » 

Entre nous, le général est l'homme le plus doux du monde, !e plus cour- 
tois et le moins traîneur de sabre qui se puisse imaginer ; il a horreur de 
punir et ne se fiche jamais; j'irai presque jusqu'à affirmer qu'il ne jure 
pas comme un charretier, ni même comme un boulevardier, et les échos 
du palais de l'État-major, où il remplace le fougueux général Voyron, vont 
se trouver bien surpris; il leur manquera quelque chose. 

Un sang-froid imperturbable, une extrême rapidité de coup d'oeil, une 
prévoyance minutieuse — condition première du succès des entreprises 
dans ces expéditions où, comme l'art du théâtre, au dire de notre Sarcey, 
l'art de la guerre est avant tout l'art de» préparations, — joignez à cela une 
grande culture intellectuelle, et la grande faciUté de plume que dénotent 
ses deux volumes sur le Soudan : voilà le général Galliéni, dont je complé- 
terai la photographie en notant qu'il porte lorgnon. Faidherbe, qui fut le 
véritable créateur du Sénégal, était un officier à lunettes; c'est moins 
élégant que le monocle, mais on y voit plus clair et c'est précieux dans ces 
pays où il faut à tout instant ouvrir l'œil. 

Malgré ce lorgnon, je vous ai dit que la ligure du général était suffisam- 
ment farouche; c'est peut-être pour cela qu'il arrive ici précédé d'une véri- 
table réputation de croqucmitaine, dont l'effet est fort salutaire sur les 
Hovas qui déjà l'appellent le général Maziaka, c'est-à-dire < le cruel »; 
ceux qui baragouinent un brin de français disent le général « Mové » ; cette 
appellation a quelque chose de fondé, si l'on s'en rapporte à un proverbe 



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TAMATAVE. 53 

d'après lequel tous les méchanls sont buveurs d'eau. C'est l'unique breu- 
vage du général, qui pousse jusqu'à l'affectation le mépris du microbe 
dans ces pays où il atteint souvent aux proportions du caïman. Plus elle 
est mauvaise, cette anisette de crocodile, plus il s'en délecte, mais, fort 
heureusement pour ceux qui font route avec lui, il admet et leur fait servir 
des breuvages moins débilitants. 

Son régime va certainement avoir pour effet d'obliger les Hovas à mettre 
de l'eau dans leur vin; ils se montrent extrêmement conciliants depuis 
l'arrivée de ce nouveau maître qu'on leur a représenté comme le < fahavalo 
des fahavalos * et qui a été partout accueuilll, de Majunga à Tamatave 
et de Tamatave à Tananarive, par les manifestations les plus chaleureuses 
de la coofiancc des Européens. 



dbyGoot^Ie 



dbyGoc^le 



LA ROUTE DE TANANARIVE 

I,e départ tle l'Élat-major. — tlowing malgache. — La bosse de ïibu, — Chiena 
et crocodiles, — Le parc odorant. — Barcarolles noires. 

12 septembre 1898, 

LE général, pressé d'agir, avait décidé que 
l'on passerait seulement deux jours à 
Tamatave : ils ont été fort aiïairés pour nous, 
avec les gens à voir, les lettres à écrire et les 
convois à organiser. 

Ce n'est jamais une petite aflaire que de 
réunir les porteurs indispensables pour cette 
route, que l'on fait toujours en (ilanzane ou 
ntakone, sorte de pliant de toile arrimé sur 
des bourjanes — c'est le nom des honorables 
membres de la corporation à qui est dévolue 
l'industrie des transports dans cette région. 

' Je dis honorables, à dessein, car ils observent 

généralement la plus stricte probité profes- 
sionnelle, et l'on peut compter sur eux une fois l'engagement conclu; 



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5e us PARISIEN A MADAGASCAR. 

mais que c'est long à cODclure! Indolents et circonspects, ils ne se mettent 
en route qu'après des palabres sans (în, dont le charabia est insupportable 
pour le voyageur, qui ne comprend pas un mot à ces débats passionnés 
où son destin est en jeu. 

Avant d'entreprendre quoi que ce soit, les Hovas consacrent un temps 
infini et une faconde prodigieuse & des délibérations en commun, appelées 
kabarys (prononcez kabars), qui tiennent la place ta plus considérable 
dans l'existence de cette nation admirablement préparée pour le parlemen- 
tarisme. 

Les kabarys des bourjanes de Tamatave ont pris une extension et une 
gravité particulières depuis que l'insécurité du trajet expose ces bonnes 
gens à des coups de sagaies et des coups de fusil dont il n'avait jamais 
été question dans ces parages avant ces dernières semaines. Ils se font 
prier indétiniment, élèvent leurs prix dans des proportions inacceptables 
et ne prennent que des fardeaux notablement inférieurs à ceux dont ils 
se chargeaient il y a deux ou trois mois; ils font autant de grimaces et 
poussent des gémissements presque aussi désespérés que ceux des cha- 
meaux agenouillés durant qu'on leur répartit la charge d'une caravane, 
quel que puisse être le poids à chacun aOecté dans cette distribution : 
c'est une alTaire de principe. Et il faut dire que les uns comme les autres 
marchent admirablement, aussitôt mis en route, et se recommandant par 
une égale sobriété. 

Pour transporter mes trois cantines, ma tente Picot, mon lit de campe- 
ment et ma popote, il ne faut pas moins de douze hommes, et huit pour 
iiion flianzane, où ils se relaient toutes les deux minutes par un mouve- 
ment fort adroit et sans interrompre leur course. Les personnages de 
marque ou de poids, et les gens pressés, mettent à leur filanzane douze 
bourjanes et plus; mon personnel se complète d'un boy de service, auquel 
je confère l'honneur de porter mon armure à travers les régions paisibles 
que nous parcourrons les premiers jours : un fusil à répétition, un revolver 
d'ordonnance, un carnier-sacoche où sont les menus objets familiers et 
quelques munitions; enfin, le fameux couteau d'explorateur, contenant 
tout ce qu'il faut pour abattre des forêts viei^s, percer le 0anc des bétes 



dbyGoot^Ie 



LA ROUTE DE TANANARIVE. 57 

fauves, déboucher les bouteilles, aiguiser les rasoirs, ouvrir les boites de 
conserve, curer les ongles, tondre les chiens et les chats et aller de 
ville en ville. C'est Tartarin en personne qui me l'a recommandé comme 
un engin de première nécessité pour ce genre de voyages. 

Nous nous mettons en roule vers sept heures du matin; c'est un spec- 
tacle. En lèle, le général avec ses douze porteurs, puis Tétat-major, dans 



lequel on m'a gracieusement fait place: d'abord le chef d'état-major, le com- 
mandant Gérard, de l'infanterie de marine, qui fut au Tonkin le précieux 
collaborateur du général pour la pacification du deuxième territoire et qui 
a couronné son séjour en Extrême-Orient par une mission politico-militaire 
rondement menée à Batambang. C'est, en outre, un fort aimable compa- 
gnon de voyage et qui a noblement partagé avec moi, jusqu'à Tananarive, 
sa paillote et tout ce qu'elle contenait de rats, de cancrelats et de puces, 
dont l'abondance, surtout de ces dernières, est telle que je ne crois pas 
exagérer en disant que nous avons fait le trajet en omnipuce. 



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t» VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Après le commandant viennent : le capitaine Lucciardi, de l'infaDteric de 
marine, breveté de l'école de guerre, un jeune héros des guerres du Soudan 
et du Dahomey, où il a reçu quelques blessures dont il se trouve à mer- 
veille; le capitaine Détrie, du 104', qui a honoré au Tonkin, dans deux ou 
trois aOaires des plus chaudes, le nom d'un de nos généraux les plus aimés, 
et le capitaine Dubois, du 32' d'artillerie, qui arrive d'Orléans, avec une 
virginité coloniale dont s'accroît son ardeur pour les expéditions loin- 
taines. 

Les deux officiers d'ordonnance du général, les lieutenants Martin et 
Boucabeille, deux Tonkinois éprouvés, président à la marche du convoi, 
aux installations et aux subsistances, avec un art auquel j'aurais mauvaise 
grâce à ne pas rendre le plus éclatant hommage. 

Un compagnon plein d'entrain, le capitaine Duprat, du ser>'ice de la 
résidence, envoyé par M. Laroche à la rencontre du général, et le sous- 
lieutcnant Durand, interprète de l'étal-major, nous servent à la fois de 
guides et do truchements; le porte-fanion du général est le maréchal des 
logis de Bernis, des chasseurs d'Afrique, le fils de notre spirituel ami, le 
député du Gard; trois adjudants, suivis d'un caporal et de deux ordon- 
nances, complètent notre effectif. 

Chacun des officiers emmène un bagage à peu près équivalent à celui 
que je vous ai énuméré pour mon compte, c'est-à-dire le strict nécessaire 
— mais tout cela représente, avec les vivres et les cantines du service de 
l'état-major, un assez joli ruban de queue, étant donné que l'on marche à 
la nie, sauf les porteurs de filanzane, qui vont par deux, étroitement serrés 
l'un contre l'autre. Et dans trois jours, au voisinage de la zone dangereuse, 
notre convoi va encore s'augmenter des dix-sept porteurs de la poste, qui 
viendront se placer sous notre protection, si nécessaire dans ces parages 
où le courrier est attaqué plus souvent que celui de Lyon. 

Après le grouillement des faubourgs indigènes de Tamatave, nous parcou- 
rons une contrée vaguement marécageuse où Ûeurit le palétuvier, dont le spec- 
tacle fait chanter dans ma mémoire l'immortelle strophe du poète Alphonse 
Alais : 



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LA ROUTE DE TANANARIVE 01 

Amarre ta pirogue 
A mon palétuvier, 
Et mangeons de la rogue 
Sur la pierre d'évier. 

Deux heures durant, nous sommes dans la lande sablonneuse d'une 
Bretagne luxuriante, puis nos bourjanes nous déposent sur la rive d'un 
fleuve, appelé l'Ivondro, dont le confluent avec divers autres cours d'eau 
nous impose une traversée de plus d'une demi-heure dans des troncs 
d'arbres creusés; à nous, Bobinson Crusoél 

Une vingtaine de ces périssoires pour nègres sont rangées sur le rivage ; il 
y en a une pour chacun de nous, son (ilanzane et ses porteurs, qui, tant bien 
que mal entassés au fond de ce frêle esquif, battent l'eau frénétiquement 
et le bord de la pirogue avec de courtes pagaies, grosses cuillers k sol, 
dont le choc rythme une mélopée où s'entremêlent (les hurlements de 
nature à mettre en déroute le caïman le plus malintentionné. Juché à la 
pointe de l'arrière, avec mon boy, le patron de l'embarcation gouverne à 
la pagaie et coupe de récitatifs aigus le chœur monotone des bourjanes. 

Toutes ces pirogues se mettent en route à la fois; les équipes font rage 
et nous prenons part à une régale comme on n'en volt pas souvent dans les 
eaux du Rowing-Club. 

Mis en appétit par cette navigation de conserve, nous en déjeunons sur 
le rivage, et je vous jure qu'elles sont excellentes ! Les tripes à la mode de 
Caen obtiennent un succès légitime et nous faisons un fameux déjeuner 
dans la vaisselle en fer battu de nos popotes, avec deux pliants pour dix : 
les huit autres siégeant sur des cantines ou sur le sol malgache. 

Kous reparlons, lestés d'une façon bien désobligeante pour nos porteurs, 
qui traversent une région de sable rarement abritée contre un soleil dont 
nous garantit à peine le casque colonial. Au petit village d'Ankarefo, nous 
trouvons cantonnée la première compagnie de la légion étrangère, partie la 
veille au matin, et qui se rend en Émyrne par petites étapes : les hommes 
n'ont que le fusil et la musette: les sacs sont portés par des bourjanes. Quant 
aux officiers, un certain nombre de porteurs est attribué à chacun d'eux. 
Mais quelques-uns se privent de filanzane au profit de leurs bagages, et 



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6S UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

je les comprends si bien que j'ai soin chaque jour, jusqu'à Tananarive, de 
faire, en deux ou trois fois, mes douze ou quinze kilomètres, malgré les 
préventions classiques sur le danger de la marche dans cette partie du 
pays, et je m'en trouve à merveille; où que l'on soit, il n'y a rien de tel 
pour la bonne hygiène qu'un exercice modéré, surtout chez les natures 
généreuses auxquelles il est insupportable de tenir en place. 

Les légionnaires sont occupés à dépecer un zébu qu'ils ont tué d'un coup 
de fusil; je ne sais pas si c'était un fusil Gras, mais le zébu ne l'est pas. 

Cet animal se distingue du bœuf commun par la longueur de ses cornes, 
mais surtout par une bosse qui ne parait malheureusement pas lui conférer 
tout l'esprit que le dicton attache à cette infirmité; il pousse même parfois 
l'ineptie jusqu'à se livrer contre les convois à des charges à fond de train 
qui nous ont paru d'un goût déplorable lorsque nous en avons été l'objet, 
tout à l'heure, avant d'arriver au village. D'aussi sottes plaisanteries jus- 
tifîent amplement le procédé des légionnaires qui y répondent par des 
coups de fusil : c'est la meilleure façon de réprimer les zébus. 

Nous ne faisons que traverser Aokarefo, où je serre la main, avec le vif 
espoir de se retrouver prochainement, au capitaine Flayelle, qui commande 
la compagnie et en qui j'ai trouvé à. bord du Yang-Tsé un compagnon de 
route' tout à fait original et d'une culture lilléraire très informée. Vive la 
légion t 

Après la plus délicieuse promenade à travers un véritable pays de féerie, 
entre la mer et le lac Nossy-Vé, grande lagune parallèle au littoral, nous 
terminons notre première étape à Tampina, où des paillotes nous sont 
dévolues en l(^ement. Ces cases, faites de quelques morceaux de bois reliés 
par les feuilles du ravenala — ce précieux arbre du voyageur dont tous les 
poètes tropicaux ont chanté les bienfaits : il donne à boire et à coucher, — 
sont meublées uniquement de nattes qui se superposent à travers les Ages 
en formant de véritables sandwiches à la crasse, si j'ose m'exprimer ainsi. 
C'est là-dessus que nous allons passer nos nuits durant une huitaine, car 
nous n'aurons pas l'occasion de dresser notre tente durant ce voyage-là. 



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LA ROUTE DE TANANAniVIi. 03 

Les boys déploient nos lits de camp et s'en vont chercher de l'eau dans 
nos seaux de toile, des seaux de pompier; on fait un brin de toilette en des 
cuvettes également de toile; on fait un tour dans le village; le soir vient, 
on quitte enfin l'insupportable casque pour l'élégant calot de drap; on dîne 



de bonne humeur et l'on dort de grand sommeil pour se le^ er avant quatre 
heures. 

Au total, charmante journée, qui comptera parmi nos meilleurs souve- 
nirs de route, avec l'originalité d'un moyen de locomolion assez confor- 
table et sur lequel nous ne sommes pas encore blasés, dans l'animation de 
tout ce peuple de bourjanes, babillard et plein d'entrain, tant que le faha- 
valo n'est pas dans le voisinage. 

La moindre chose les fait rire aux éclats, comme de grands enfants qu'ils 
sont et qu'ils demeurent : un faux pas, une glissade, l'écrabouillement 
d'un casque contre une branche d'arbre en travers du chemin, les soubre- 



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et L'.V PARISIEN A MADAGASCAR. 

sauts d'une tète somnolente durant la grande chaleur (quel que soit votre 
accablement, ne songez pas à dormir sur des fîlanzanes, autant l'essayer à. 
bicyclette), une anecdote locale, une plaisanterie de terroir, un mot, un 
rien, tout les secoue d'une hilarité qui va se répercutant d'un bout à l'autre 
de la colonne : quand un bourjaoe rit dans la bourjanerie, tous les bour- 
janes rient dans la bourjanerie. 

Leur métier est pourtant rude sous un pareil climat, où, sauf le long de 
la cdte, l'extrême fraîcheur des nuits succède presque sans transition au 
coucher d'un soleil torride : ils s'en vont à fond de train, pieds nus et 
jambes découvertes, sur le sable et le roc, sous le soleil et sous la pluie qui 
se partagent les journées du littoral où, comme on dit à Tamatave, il y a 
trois saisons : « la saison des pluies, celle où il pleut et celle où il tombe de 
l'eau », tandis que l'Émyrne et la côte de l'Ouest vivent sous le régime à 
peu prés régulier de la saison des pluies. 

Vêtus pour la plupart d'une sorte de sac en raphia — qui, de loin, donne 
l'impression que le coitumc national des Hovas est la chemise de nuit, — 
ils arborent fièrement, au repos, le lamba, grande pièce de tuile blanche, 
qui est leur véritable uniforme et dans lequel ils se drapent jusqu'au 
milieu du visage à la façon du manteau des estudiantinas. 

Ils portent un chapeau de paille, haut et fort large de bords, dans lesquels 
les bourjanes de relais vont boire avidement k tous les gués en le posant 
sur l'eau comme une nacelle pour que le liquide y pénètre par fîltration, 
puis ils le rapportent à moitié plein aux camarades attachés au convoi, qui 
ne s'arrête jamais entre les étapes. 

Leur soif ardente domine la crainte de la fièvre, et celle du caïman qui, 
d'ailleurs, évite ces groupes nombreux et bruyants. Pourtant un brave 
épagneul qui nous accompagnait a été enlevé au passage d'une de ces 
rivières, et l'on m'assure que le fait est fréquent. C'est qu'à l'instar du 
Chinois, le crocodile considère comme un mets des plus délicats le chien, 
qui ne se soustrait à sa recherche que par des ruses comme celles dont 
parle Pline, le naturaliste, qui assure qu'au bord du Nil les chiens boivent 
en courant; ceux de Madagascar sont en progrès sur ceux de l'Egypte 
ancienne, s'il faut en croire le récit d'un explorateur publié dans le Figaro 



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LA ROUTE DE TANANARIVE. 07 

quelque temps avant mon départ; ce voyageur rapporte sur la foi des 
meilleurs auteurs de Madagascar qu'avant de se mettre à l'eau les chiens 
malgaches aboient avec insistance auprès du rivage jusqu'à ce que tous les 
crocodiles du voisinage soient attirés par leurs cris, puis toujours jappant, 
ils longent le bord sur quelques centaines de mètres, suivis par les voraces 
sauriens auxquels ils faussent brusquement compagnie en [liquant par 



l'intérieur des terres, hors de leur vue, jusqu'au point de départ, où ils 
traversent l'eau en toute sécurité, grâce à celte ingénieuse diversion. 

Le pauvre toutou que nous avons perdu était malheureusement un chien 
de Paris et qui, sans doute, n'avait pas lu son Figaro ce jour-là. 

Notre seconde journée se passe dans un parc plus féerique encore que 
celui de la veille, entre la mer et la lagune dont nous finissons par tra- 
verser l'embouchure sur un grand poot de bois, installé en fort peu de 
temps par le génie sous la direction du capitaine Gambicr. Nous avons 
même, je crois, l'honneur de l'inaugurer, el il y a pas mal de planches qui 
ne tiennent pas encore très bien. 



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68 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Od travaille activement à la route muletière qui va rendre les plus grands 
services entre Tamatave et Tananarive, dès que Torilre sera rétabli; les 
travaux ont été poussés avec une extrême rapidité et le général en a paru 
satisfait; il n'y a guère que la région de la forêt où certaines parties seront 
encore difOcilement praticables, mais tout va être terminé à bref délai. 
Quoiqu'il soit à craindre que la saison des pluies, qui atteindra cette région 
dans quelques semaines, ne nécessite des réparations considérables, voilà 
de l'excellente besogne de faite; on pense même pouvoir utiliser prochai- 
nement en pays plat les voitures Lefèvre, qui trouveraient de la sorte une 
occasion inespérée de se réhabiliter : on en fait venir de Majunga, oii tant 
d'entre elles sont restées en détresse. 

Pour la région du littoral — celle que nous venons de parcourir, — on 
étudie un ensemble de travaux dont quelques-uns ont déjà reçu un com- 
mencement d'exécution : il s'agit de rendre navigable d'un bout à l'autre la 
série des grandes lagunes qui suit le littoral depuis les environs de Tama- 
tave jusqu'au port d'Andevorante, après lequel la route s'enfonce dans les 
(erres : il suffirait de percer les monticules de sable amoncelés sur quelques 
points en manière de digues; opération coûteuse, mais à. laquelle le com- 
merce de Tamatave semble porter le plus vif intérêt. C'est ce que l'on 
nomme ici la question des pangalanes. 

On a utilisé avec profit dans les travaux de la route des coolies chinois, 
qui sont actuellement au nombre de plus de six cents; j'ai toujours pensé 
qu'on trouverait là des ressources précieuses pour l'exploitation des 
richesses mînéralogiques de Madagascar, en attendant le moment où la 
main-d'œuvre locale sera en état d'y satisfaire, et le parti qu'on a tiré de 
CCS six cents coolies semble me donner raison. 

Nous couchons au port d'Andevorante, grand poste militaire où siège 
le commandant des étapes; Andevoranie doit son importance à sa situa- 
tion au point d'abouti-5ement de la mer, de la bande des lagunes et d'une 
large rivière qui forme la route de pénétration vers l'intérieur. 

C'est par là que nous partons le lendemain, de grand matin, dans une 
trentaine de pirogues qui, bien vite, s'espacent les unes des autres le long 
de ce vaste estuaire dont, par moments, le commandant des étapes est tenu 



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LA ROUTE DB TANANARIVB. 09 

d'interdire l'accès par mesure de prudence. Les crocodiles de forte taille y 
abondent; on prétend même que parfois ils se rencontrent, près de l'em- 
bouchure, avec des requins auxquels ils livrent des combats dont le spec- 
tacle doit être assez recherché. Je livre ce sujet de bas-relief à Frémiet qui 
a déjà consacré d'attachantes études de genre aux mœurs de ces animaux. 
Notre navigation, qui dure près de quatre heures, dans des pirogues iden- 
tiques à celle de la veille, suit agréablement son cours, tout en remontant 
celui du fleuve. Au départ, un lever de soleil inoubliable embrase le plus 
beau décor qui se puisse imaginer, et, loin de tout et de tous, seul dans ma 
pirogue avec mes dix négrillons qui me bercent de leur cantilène : 

Ranou en ala 
Madou manga-manga 

(l'caû de la forêt est pure et bleuâtre), je vogue dans un rêve délicieux où 
l'attrait de l'inconnu alterne, comme en un pantoum, avec le charme du 
connu. 

On est très bien dans le creux de cet arbre. 



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VERS L'ÉMYRNE 

Ravins et mamelons. — L'arbre du voyageur. — La forêt. — ïtaio et Taio. — Une 
embuscade. — Les Haoussas. — Fahavalos sur les ciêles. — Le panorama de 
Tananarjve: 

16 seplembrc IS96. 

A partir du poste de Maromby, où nous 
déjeunons rapidement, le paysage change 
complètement. Nous commençons à nous élever 
doucement à travers une inGnité de mamelons 
dont l'ensemble donne l'impression d'une mer 
un peu houleuse, brusquement immobilisée 
dans son désordre; une brousse misérable les 
recouvre, mais à l'abri des ravins (jui se fau- 
Ulent entre eux, s'épanouit une plantureuse 
végétation de raphias et de bananiers avec 
quelques ravenalas, qui vont se rencontrer en 
abondance dans la zone prochaine, et, par-ci 
par-là, des bambous inclinaol leurs arcs d'une exquise gracilité. 



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72 i'S PARISIEN A MADAGASCAR. 

Après la traversée d'une rivière aux eaux claires et babillardes — au 
sein de laquelle bouilIouDent, par endroits, des sources thermales, — nous 
arrivons, pour y passer la nuit, au poste de Bedara, merveilleusement 
tenu, et dont les moindres cases sont d'une propreté qui contraste le plus 
heureusement <lu monde avec nos logis coutumiers. 

La marche du lendemain se passe ea ascensions et en dégringolades 
successives qui, après nous avoir fait gravir matériellement la valeur de 
quatre ou cinq mille mètres, nous élèvent seulement à S20 mètres au- 
dessus du niveau de la mer : les Malgaches, dont dous suivons l'ancien 
sentier, ayant ta coutume constante de longer les crêtes, au lieu de décrire 
au flanc des coteaux ou des montagnes un tracé de pente moyenne, comme 
on l'a fait le plus possible pour la route muletière. Cela condamne nos bour- 
janes à un perpétuel travail de Sisyphe, dont chacun de nous figure le 
vivant rocher. Il est vrai de dire que le véritable ascensionnisme ne com- 
mencera que le lendemain, après le joli poste de Beforona (prononcez 
Uéfourne) oii nous arrivons de bonne heure, au milieu d'une riante vallée. 
On nous loge dans un des baraquements qui servent d'hôpital en cas de 
besoin; espérons que ce n'est pas en nous jugeant sur la mine que l'on 
nous a signifié cette affectation, car, jusqu'à présent, la santé va le mieux 
du monde et un seul d'entre nous a eu un accès de fièvre, d'ailleurs 
insignifiant- 

C'est là que nous rencontrons, descendant avec le comte de Poix, venu à 
Madagascar pour étudier une grande exploitation agricole, le commissaire 
général Boucard qui nous apprend que le convoi précédent — malgré une 
forte escorte à laquelle est venue se joindre celle d'un convoi montant — 
a été attaqué, près d'Antanatakel, par des fahavalos établis de chaque côlé 
de la route dans des retranchements dont ils n'ont été délogés qu'à la suite 
d'une vigoureuse charge à la baïonnette d'un jeune sous-tieutenant accouru 
à la tête de son détachement de tirailleurs algériens. Le capitaine Delcroix 
avait eu le bras traversé par une balle de Sniders ; un tirailleur avait élé 
tué par une balle Lebel en plein front; les autres blessures étaient sans 
gravité, mais l'ennemi avait arrêté les convois pendant près de trois heures. 

Nous entrons dans la zone de l'insurrection, et il est décidé que le len- 



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VERS LÉUYRKE. 73 

demain chacun de nous prendra le fusil; en n'en dine que de meilleur 

appétit et au dessert nous entonnons ce refrain guerrier qui fait vibrer tous 

les cœurs : 

Irmao! Irmao! IrmaDl 
Qu'on m'cipporte mes armes! . 

Cette veillée des armes ne se prolonge guère au delà de neuf heures 



et demie, car on devra partir de grand matin pour entatiicr la partie vérila- 
blement alpiniste de l'expédition. Il faut en cITet, pour arriver au plateau 
de rÉmjrne, franchir deux rampes montagneuses qui s'élèvent d'une façon 
assez brusque, parallèlement au littoral, recouvertes par la grande forêt téné- 
breuse qui forme un anneau sans fin autour de Madagascar et dont le grand 
roi Radama, vers le commencement du siècle, disait à des Européens le 
menaçant d'une guerre : 

* J'ai pour me défendre deux généraux qui en valent bien d'autres : 
Hazo et Tazo, la forêt et la fièvre! • 



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7t UJV PARISIEN A MADAGASCAR. 

Hier nous avons traversé la forêt de Madilo : elle n'est pas bien terrible. 
Ce matin, Dous longeons, pour atteindre le col, élevé de mille mètres, des 
goi^es d'un pittoresque avec lequel rivaliseraient diflJcilement nos plus 
beaux paysages alpestres ; le chemin y est en fort bon état et nous rencon- 
trons un important convoi de mulets, dirigé par des conducteurs kabyles 
cl des Somalis. Toutes les races du globe sont représentées sur cette route 
qui monte apparemment à la Tour de Babel. 

Au creux d'un raidillon de traverse, que quelques-uns d'entre nous passent 
à pied pour couper au court, je me rencontre avec un grand serpent rouge 
cerise dont la physionomie n'est pas celle d'un philanthrope, bien que la 
plupart des ouvrages spéciaux nous assurent que le reptile est bénin h 
Aladagascar; en tout cas il y abonde; j'en ai aperçu plusieurs dans un 
court espace de temps, et le marais qui avoisine la rivière où nous avons 
pirogue regoi^e de boas inoncnsifscl somnolents. 

La traversée de la région forestière où nous nous engageons est assuré- 
ment la partie la plus curieuse en même temps que la' plus pénible du 
voyage : à chaque instant, le sentier traverse des fondrières d'argile boueuse 
oij le liourjauti, quand les pluies ont élé fortes, enfonce jusqu'à mi-corps. 
Le reste du temps, il est exposé à de perpétuelles glissades, inquiétantes pour 
l'équilibre du voyageur, dont les tribulations s'aggravent d'une quantité de 
branchages et de quelques arbres entiers jetés en travers du passage. Les 
porteurs ont bien autre chose à faire que de vous en prévenir, en sorte que 
les gens distraits sont exposés aux renfoncements les plus fâcheux pour leur 
casque et pour les sailUes de leur visage. 

Cette forêt demi-vierge retentit perpétuellement du cri farouche des 
singes, amboanales ou babahoutes, et des farouches abois du chien sauvage, 
ainsi que du vacarme d'une infinité d'oiseaux dont js ne songe même pas à 
vous dire les noms. Autrefois le babakoute, espèce de grand maque, soit dit 
sans l'olTenscr, était un animal sacré, dont les bourjunes envisageaient le 
meurtre comme une profanation ; ils sont aujourd'hui plus sceptiques ; — 
malheur à une nation qui perd le respect de ses singes ! — et nos porteurs ont 
l'air ravi de voir le commandant Gérard descendre à balle franche un maque 
et une maque.... Au fait, je ne sais pas comment s'écrit le nom de la femelle. 



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VERS L'EMFfl.VE. 75 

Ce que je sais bien, c'est que le mot babakoute, qui veut dire ■ singe », 
dérive du mot baba, qui veut dire ■ père » en mai^che, et cela donne, par 
le témoignage de ces peuples primitifs, une singulière portée aux doctrines 
de feu Littré. 

Après cette journée fantastique dans la forêt pleine de bourjanes en 
fleurs, car voici le printemps, nous arrivons pour la nuit au poste d'Âna- 



lamazoatra — si j'ose m'exprimer ainsi, — important groupe de cases sur 
un monticule, au-dessus d'une rivière, dont l'esprit industrieux du lieutenant 
Ârgaud utilise pour des cultures variées les eaux parcimonieusement élevées 
à ]a hauteur voulue par une roue de noria, aussi primitive qu'ingénieuse. 
Notre paillote est adossée à une plantation de café qui m'a semblé d'une 
belle venue, mais je manquais un peu de points de comparaison, car, il faut 
vous l'avouer, c'était la première fois de ma vie que je rencontrais du café 
en branches. Je m'attendais presque & trouver dans le voisinage une plan- 
tation de billards, mais rien de semblable ne m'est apparu. 



dbyGoot^Ie 



76 C.V PARISIEN A MADAGASCAR. 

Le poste d'Anatamazoutre (c'est ainsi que l'on prononce) est occupé par 
une compagnie de Haoussas ou tirailleurs dahoméens, qui sont de drôles de 
types, mais de rudes soldats; on peut seulement leur reprocher une extrême 
férocité dans le combat, mais, franchement, il n'y a pas à se gêner avec les 
fahavalos, dont les procédés à l'endroit de leurs captifs sont dénués de toute 
courtoisie. 

Comme le tirailleur sénégalais, qui abonde également dans ces parages, 
le Haoussa marche d'une allure très militaire, et il a beaucoup de chic avec 
sa chéchia, son veston bleu et sa culotte blanche tombant sur une paire de 
guêtres et de godillots du plus beau noir, qui n'ont pas besoin de cirage et 
ne coûtent pas un centime au gouvernement. C'est le bataillon de la Moselle 
en sabots des pays chauds, ■ — sans le sabot. 

Le Sénégalais et le Ilaoussa sont des hommes de ménage, de par l'auto- 
risation de M. le Ministre de la guerre qui a reconnu l'avantage de ce 
régime; ils font campagne avec leurs dames, qui Iroltinent à la suite des 
colonnes en portant sur leur tète une partie du bagage de leur époux et sou- 
vent même son sac; il faut bien que les femmes servent à quelque chose. 

Le Haoussa, comme le Sénégalais, est arrogant et fier, et, volontiers, il 
traite le Malgache avec un souverain mépris, qui se traduit par les expres- 
sions les plus malsonnantes. 

Ce sont eux qui nous fournissent une escorte de vingt-cinq hommes, 
lorsque nous reparlons le lendemain au petit jour. Nous voilà dans 
la zone dangereuse; l'ordre de marche est lixé comme suit : le com- 
mandement de la colonne est confié au capitaine Lucciardi, qui marche 
à la tête d'un détachement de six hommes, en avant de l'élat-major : le 
lieutenant Boucabeille prend l'avant-garde avec cinq hommes; l'arrière- 
garde est formée par un détachement de dix hommes sous le lieutenant 
Martin; les adjudants et le maréchal des logis de Bernis sont espacés 
dans le convoi, dont, malheureusement, la longueur rend toute cohésion 
impossible dans le sentier de la forêt où tout le monde est à la queue 
leu leu. 

Nous nous y engageons au petit jour. Vers sept heures, on cheminait le 
plus tranquillement du monde, quand, tout à coup, des cris perçants cou- 



ci byGoOt^Ic 



VERS L'ÉMYliNE. 77 

rentde l'arrière à l'avant de la colonne : « Fahavalos! faliavalos! » crient 
éperdument les bourjanes, pris d'un trac abominable. Nous mettons tous 
|)ieJ à terre, je dirai même qu'ils se chargent de nous y mettre. Nous 
sautons sur nos fusils, accrochés au filanzane, et, landis que nos Haoussas, 
sans attendre les ordres de leur chef, filent comme des zèbres dans la 



direction d'où partent les premiers cris, et que les officiers vont s'enquérir 
de ce qui se passe, nous restons quelques-uns l'arme au bras près du 
général, persuadés qu'après une diversion sur l'arrière-garde les fahavafos 
allaient nous tomber dessus par devant ou par le travers. Le fait est qu'il 
eût été bien tentant de risquer un coup de main contre le général, dont 
l'arrivée était connue de loin et que l'on savait si peu gardé, les insurgés 
ayant un service de renseignements comme nous n'en aurons pas avant long- 
temps, il faut bien le dire. 

Quelques coups de feu retentissent; les bourjanes se taisent bientôt; 
nous apprenons de bouche en bouche qu'une trentaine de baudils s'étaient 



dbyGoot^Ie 



18 un PARiSIBN A MADAGASCAR. 

jiîlés sur l'arrière du convoi et qu'ils avaient blessé plusieurs porteurs, dont 
l'un nous est amené avec une épaule traversée de part en part. Un avait 
poursuivi les assaillants à travers la forêt, mais il avait été impossible 
de les atteindre. Ils laissaient toutefois entre nos mains une quiozaïae 
de sagaies. 

L'atTaire n'avait guère duré qu'une demi-heure. 

Après avoir rétabli l'ordre dans la colonne, on se remet en route et, 
sortis de la forêt, nous atteignons vers onze heures le village d'Ampasi- 
potsy, entièrement détruit par les rebelles, le matin même. Nous 
rencontrons un peu plus loin, au-dessus d'un profond ravin, où le croise- 
ment des deux troupes met une note inûniment pittoresque, la compagnie 
d'Haoussas du capitaine Legrand, qui vient prendre position sur les 
débris de ce village, dont on emporte une impression de tristesse avec 
laquelle nous allons être bientôt familiarisés par la fréquence de ce genre 
de spectacle . 

On déjeune à Moramanga, village important défendu par un grand 
blockhaus contre les invasions fahavéliques, au seuil d'une plaine mame- 
lonnée, que nous traversons sous les feux d'un soleil dont l'ardeur s'ag- 
grave d'un grand incendie de brousse le long duquel nous passons en 
courant. Une nuée de vautours, en quête de toutes les bestioles dont ce 
genre d'événements détermine la mobilisation en masse, tournoie frénéti- 
quement parmi les (lammes qui s'élèvent sur les pentes du ravin au bord 
duquel nous défilons. Ce ne sera pas fameux, si messieurs les vautours 
n'aiment pas la viande trop cuite. 

Andakane, où nous allons coucher, est huchée au sommet d'une falaise 
sur le Mangoro, \arge et importante rivière que nous traversons à la tombée 
de la nuit, dans des pirc^ues couplées. 

Les officiers du poste nous donnent de graves nouvelles sur la situatio:! 
du pays et semblent considérer comme certain que nous échangerons des 
coups de fusil avec les rebelles du côté d'Anfanakatel. 

Le lendemain, c'est l'alpinisme dans toute la force du terme : nous 
nous élevons le long d'une crête abrupte, entre deux précipices, au-dessus 
<l'une brume épaisse, qui bientôt s'étale au-dessous de nous, formant 



dbyGoot^Ie 



VERS LEUVnSE. 7» 

jusqu'à l'iniini un occan âc nuages comme je ne me souviens d'en avoir 
vu qu'en gravissant le mont Blanc. C'est la montée du Fody, qui forme avec 
celle de l'Angavo, dont elle est séparée seulement par la vallée de la Man- 
draga, le second mur de montagnes sur lequel s'appuie le plateau d'Émyrne. 
Malgré le voisinage des fahavalos — dont la présence nous est signalée 
notamment par le cadavre, encore assez frais, ma foi ! d'un pauvre diable de 



bourjane, près d'un pelit pont de branches du plus ravissant effet, — on 
trouve dans celte vallée quelques tentatives de cultures dans les rizières 
et nous voyons même un troupeau de bœufs que l'on pousse dans l'une 
d'elles pour défoncer le terrain, selon le procédé de labourage le plus 
répandu à Madagascar. 

Un peu plus loin, nous assistons à une poche au mulet des plus émou- 
vantes. Un sergent du génie ayant essaye de faire passer sa monture sur 
un tronc d'arbre, au-dessus de la Mandraga, l'animal (c'est le mufel) est 
Iriuibé de trois mèlres à pic dans la rivière, oJ, d'ailleurs, il n'a pas 



dbyGoOC^Ic 



80 UN PARISIEN A ilADAGASCAIl. 

l'air de se trouver mal à l'aise, mais il semble refuser obstinément d'en 
sortir. 

Sabotsy, où nous cassons la croûte, est dans la pleine effervescence d'un 
marché que ne gêne en rien le voisinage des rebelles, et cela tranche sin- 
gulièrement sur la désolation de tous les villages d'alentour. 

Je vous recommande, après le déjeuner, par un soleil comme celui dont- 



nous jouissons, la montée des lacets de l'Angavo, fameuse contre l'embon- 
point; d'en haut, le coup d'œil est superbe sur le déHlé du convoi qui 
s'élève en zigzag tout le long de la haute montagne. Encore un brin de 
forêt, où il fait une chaleur des cinq cents diables, puis, après une der- 
nière traversée de la Mandraga dans un site merveilleux, mais sur un 
pont (jui défie l'imagination, nous sommes à Ankeramadinika, village 
dont on nous dit la population affiliée aux fahavalos, malgré sa garnison et 
le blockhaus dont on est en (rain de le fortifier. 

Là encore les officieux nous donneront pour la journée de demain des 



dbyGoot^Ie 



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dbyGoc^Ie 



VERS VÉMYRUB. 83 

nouvelles alarmistes, que nous écoulons tout en croquant des écrevisses 
absolument délicieuses. 

De grand matin, notre coîonne, escortée par les Sénégalais, s'avance 
à travers les collines nues et rougeâtres de l'Émyrne ou Imérina, flanquée 
de chaque côté par trois ou quatre tirailleurs qui se déploient en éclairant 
les abords du chemin. C'est d'un très joli efTet, ces hommes de grande 



dbyGoOC^Ic 



VN PARISIEN A UADAGASCAR. 



fantastique qu^il m'ait été donné de voir. C'est Tananarive, dont le profil 
aux arêtes menues, le long des crèles vives qui «lominent l'Émyme, se 
découpe avec une netteté prodigieuse entre le bleu sombre du ciel et la 
terre toute rougre. 



dbyGoot^Ie 



LE RETOUR DE M. LAROCHE 

Le résident à cheval. — Tout le monde sur lu rouit- d'étîi|)es. — Le fahuvalisine uuk 
portes de Tananarive. — La condamnation des iniiiislres. — Une explosion. — 
Projet de massacre général. — Uanavalo mal conseillée. — Sa déposition imminente. 



j: 



Tanaiiarlvc. IUo:*tolire 13%. 

t'arrive d'une tournée aux avant-postes d'où 
l'on me rapportr assez malade, juste à temps 
pour assister au dépari de M. Laructie, rappelé 
lélégrapliiquement. 

La ville a un air de fête : le canon tonne; le» 
troupes sont échelonnées sur tout le parcours; 
une batterie d'artillerie est en ligne sur la place 
d'Andoala, au pied des bâtiments de l'État-major , 
tambours et clairons battent aux champs, une 
musique malgache attaque la Marseillaise, et des 
lèvres européennes fredonnent discrètement : 
< Bon voyage, monsieur Dumollel! » 
Le cortège passe â toute volée sous nos fenêtres : une kyrielle de lilan- 



dbyGoOC^Ic 



86 VN PARISIEN A UADAGASCAR. 

zanes dont les porteurs trottent à perdre haleine derrière le cheval du 
résident général qui caracole, saluant de droite el de gauche, avec une 
autorité souriante, — un peu cirque. 

Ancien ofticier de marine, M. Laroche a pour l'équitation un penchant, 
qui va jusqu'à la chute; il n'admet pas d'autre moyen de locomotion que 
le cheval, même dans cette lie escarpée où toutes les races s'accordent à 
reconnaître que la plus noble conquête de l'homme, c'est le ■ bourjane >. 
Il a fait son entrée dans Tananarive, il y a quelques mois, sur un pur-sang, 
dont le train a laissé poussifs une demi-douzaine de chevaux des chasseurs 
d'Afrique qui lui faisaient cortège; à tout instant, il parcourt au galop de 
chaire, parmi les populations affolées, la grande (et unique) rue qui monte 
— àquelle pente! — de la Résidence au palais. C'est le résident monté ; il 
réside à cheval; il colonise aux grandes allures; il n'administre pas : il 
piaffe; il a innové un régime : la caracolonisation ! 

Le général l'a accompagné au sortir de la ville pendant une demi-dou- 
zaine de kilomètres en filanzane et, à moins que la route muletière n'ait 
fait bien des progrès depuis que nous y passâmes, M. Laroche en sera 
souvent réduit à user du bourjane comme le commun des mortels; quant 
à son généreux coursier, il descendra comme il pourra, probablement à dos 
d'hommes. 

Toutes les précautions sont assurées pour que le voyage résidentiel ne 
soit pas interrompu par une de ces attaques de fahavalos dont nous fûmes 
honorés dans la forêt, ni par un épisode militaire comme celui qui a, dit-on, 
troublé le sommeil du général Vovron, descendant â Tamatave avec le der- 
nier courrier : le poste attaqué la nuit et la moitié du village incendiée. 

Certes, il eût été piquant que M. Laroche se fût trouvé nez à nez avec 
ces bons fahavalos qu'il alTectait de ne pas prendre au sérieux; mais l'au- 
torité militaire ne s'est pas laissé tenter par cette plaisanterie facile et elle 
a couvert de troupes les abords de la route d'étapes dans toute la zone 
dangereuse, c'est-à-dire sur un parcours de plus de 300 kilomètres. 

De chaque côte, les crêtes sont garnies de postes et de lianes-gardes fournis 
par l'infanterie de marine, la légion et les tirailleurs algériens, sans compter 



dbyGoot^Ie 



LE RETOUR DE IH. LAROCHE. 87 

les détacbemeDU de Sénégalais et d'Haoussas qui l'escorteront en chemin ; 
d'ionorabrables patrouilles sillonnent la région forestière. Tout est tranquille ; 
habitants de Confolens, dormezl H. Laroche vous reviendra sain et sauf. 
Il a même, assure-t-oa, déclaré, en quittant la résidence, qu'il y revien- 
drait < plus fort > ; ce serait toujours cela de gagné, mais ce fonctionnaire 
intelligent, disert, vaillant et cultivé, manque évidemment de clairvoyance; 
il est aveuglé par un optimisme que ne saurait ébranler aucune catastrophe. 



Si, malg^ tant de précautions prises, les fahavalos venaient à s'emparer 
de lui et à le traiter comme les Bulgares firent de Pangloss, je vous parie 
qu'il proclamerait encore, et de la meilleure foi du monde, que tout est 
pour le mieux dans la meilleure des Madagascars. 



Les méchantes langues insinuent que ce déploiement de troupes inusité a 
surtout pour objet d'empêcher noire ancien résident général de fraterniser 
avec les fahavalos, parmi IcsquoU on assure qu'il jouit d'une extrême popu- 



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88 Cy PARISIES A }HDAGASCAR. 

larité ; d'après ces ratsifana (c'est un terme malgache qui signifie : mauvais 
plaisants), le portrait de M. Laroche en chromolithographie est pendu dans 
toutes les grottes où vivent les rebelles, avec cette touchante inscription 
qui reproduit une formule courante : ■ Il est notre père el notre mère ». 
Peut-être n'ont-ils pas tant de reconnaissance, mais, qu ils le sachent ou 
non, ils perdent beaucoup à ce départ. 

Le fait est qu'encourages par le spectacle de son inépuisable grandeur 
d'âme, messieurs lesfahavalos ont gagné d'audace au point qu'il ne se passe 
guère de jour sans qu'ils viennent harceler la route de Tamatave : avant- 
hier, presque aux portes de la capitale, une compagnie de tirailleurs 
est attaquée de nuit au village d'Ambohimalaza; dimanche, en arrivant au 
poste de Maharidaza avec le commandant La Lubin, qui venait prendre le 
commandement de la première section de la route d'étapes, nous voyons 
brûler dix villages par une bande, à laquelle on envoie quelques coups 
de canon pour la faire profiter d'une pièce de montagne que le lieutenant 
Devaux ramène a Tananarive. Le lendemain, on surprend, dons les grottes 
presque inaccessibles des rochers du voisinage, un groupe important des 
rebelles les plus dangereux, parçii lesquels le commandant du cercle, lo 
colonel Bobral-Combret, se voit obligé de faire un exemple : le meneur de 
la bande aura le cou coupé ! 

Nonchalamment accroupi sur le sol poudreux, le condamné se prête à 
cette opération avec la résignation un peu renfrognée du monsieur auquel 
on va tailler les cheveux, et je vous assure que sa physionomie n'exprime 
pas une contrariété supérieure à celle que laisse percer le visage d'un bou- 
Icvardior auquel son < artiste b propose une friction capillaire ou des 
luyaux pour les courses. 

J'en ai vu fusiller : ça leur fait moins encore. On se décide à leur tran- 
cher la tôte, parce que c'est à leurs yeux le châtiment le plus terrible, celui 
qu'emploient les gouverneurs hovas contre les voleurs de bœufs, qui sont la 
plaie du pays : ils jettent le corps à la rivière et plantent la tète au bout 
d'une perche; j'ai vu, sur une hauteur, près de l'entrée d'un village, douze 
létes qui séchaient ainsi sous l'implacable soleil el, la nuit, au clair de lune, 
tous les chiens sauvages de la contrée venaient hurler aleniour. 



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LE RETOUR DE M. LAROCHE. S9 

Bien qu'en vertu îles vieilles superslitions polynésiennes la décapitation 
soit le supplice le plus redouté de ces gens, qui ont pourtant inventé des 
raffinements de tortures inimaginables — et ils ne les épargnent pas aux 
malheureux prisonniers qu'ils nous font! — cette perspective est elle-même 
impuissante contre leur fanatisme et, bien souvent, la seule réponse qu'ils 
daignent faire aux questions qu'on leur pose est un : « Prends ma tête », 



qu'ils accompagnent d'une pantomime tragique en saisissant eux-mêmes à 
pleine main une touffe de leurs cheveux et en tendant le col au sabre; le 
geste est moins mélo que le mouvement d'épaules de Paulin Ménier dans le 
Courrier de Lyon, mais je vous jure que ça fait tout de même un certain 
elTet dans la brousse. 

Leur état d'esprit est depuis quelque temps surexcité par une violente 
réaction fétichiste, dont le germe se développe à la faveur de la lutte déplo- 
rable qui divise les missionnaires protestants et catholiques : le vernis de 
christianisme qu'on avait rapidement étalé sur le front de ces populations 
d'un paganisme enfantin, craque de toutes parts, et les sampis ou mpysikis, 



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» l'ff PARISIEN A UADAGASCAR. 

les sorciers, grands dispensateurs des amulettes, s'en donnent à cœur-joie 
pendant que le clergyman et le jésuite en viennent aux mains. On aperçoit 
dans les combats, au milieu des coups de fusil, ces sampis se livrant à des 
danses étranges qui fanatisent leurs guerriers, et ce n'est pas un spectacle 
sans philosophie que celui où l'on voit les gris-gris des fahavalos aux prises 
avec ceux de nos Sénégalais et de nos Haoussas. Dieu reconnaîtra les siens. 
Admirable sujet de méditation pour votre lord Hyland, n'est-ce pas, mon 
cher Robert de Bonnièresf 

Chaque soir, nous voyons la brousse s'allumer autour de nous et il no 
se fait pas un mouvement de troupe qui ne soit signalé de crête en créto, 
par ce procédé de la télégraphie sans fil. 

Le malheur c'est que, jusqu'à présent, les rencontres avec les fahavalos 
se sont bornées à des échanges de coups de fusil, à la suite desquels les 
deux adversaires se reliraient chacun de son côté, en échangeant des saluls 
comme après un duel courtois; ou bien on lançait contre les rebelles des 
colonnes devant lesquelles ils détalaient avec cette vélocité qui est la faculté 
guerrière dominante chez cette race aux pieds inliniment plus rapides que 
ceux du divin Achille. 

Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on tente contre eux de véritables mou- 
vements combinés; le lieutenant-colonel Gonard vient cependant d'y pro- 
céder, et, dans une seule affaire, il a lue cent trente hommes, fait quaranla 
prisonniers et enlevé un assez grand nombre de fusils. 

C'est dans cet ordre d'idées que le général Galliéni parait décidé à mener 
les choses et à les menertrès rondement, mais il a été plus particulièrement 
occupe jusqu'ici par le soin d'assurer la protection de la ligne d'étapes et 
l'organisation des convois pour le ravitaillement; il était temps. Le com- 
mandant La Lubin est en train d'installer sur les croies qui dominent te 
passage de Maharidaza, du haut duquel partaient journellement des coups 
de fusil, des blockhaus dont l'ensemble va fournir à la route une sorte de 
gaine prolectrice. Le commandant Noël qui commande à Horamanga, dans 
la vallée du Mangoro, prend des mesures non moins sages et non moins 
énergiques, en même temps que du câté d'Analamazoatra où nous avons 



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LE RETOUR DE B. LAROCHE. gi 

été attaqués et où le général Voyroû a été enfumé, on prépare un coup de 
main contre le camp que les rebelles ont au cœur de la forêt mystérieuse, 
nid d'où s'élance toute une volée de ces vilains oiseaux. 

En même temps que ces préparatifs militaires se poursuivaient active- 
ment, le général menait avec le palais des négociations qui aboutissaient 
assez rapidement à préciser la nature des relations de la reine avec le gou- 
vemement de la République française, le seul qui désormais existe à Mada- 
gascar. Le lundi 28, i. trois heures, Ranavalo Manjaka se rendait en cortège 
solennel, avec le drapeau tricolore déployé devant elle, chez le général 
commandant supérieur des troupes, qui l'accueillait par un discours dont 
l'effet a été très grand. 

Le lendemain h. trois heures, te général, entouré de son étal-major, s'est 
rendu au palais, sur lequel, en vertu d'une entente formellement établie, le 
pavillon français flotte seul depuis ce malin — et il a neuf mètres de long 
sur cinq de haut. Quant au drapeau hova, il n'en sera plus question. 

* 

J'ai assisté depuis mon arrivée à quatre cérémonies officielles : la pre- 
mière en date fut la réception de Ranavalo ManjaUa et de ses proches par le 
général Galliéni, chez qui la reine s'était rendue en grand cortège, drapeau 
tricolore en tête; la dernière, c'est l'exécution de l'un des principaux per- 
sonnages de ce défilé, l'oncle Ratsiniamanga, fusillé ce malin en compagnie 
de Rainiandriamanpandry, ministre de l'intérieur et le plus brillant chef 
militaire des llovas. 

Les deux autres cérémonies n'ont été que des formalités de pure conve- 
nance : la visite rendue à la reine par le général et la brève audience du 
conseil de guerre appelé à statuer sur la culpabilité des deux hommes aux- 
quels la clameur publique imputait la plus grave responsabilité dans les 
malheurs du pays. Jusqu'alors ils avaient été protégés par l'aveugle mansué- 
tude de M. Laroche, dont la prévenance pour le parti de la cour alla jusqu'à 
lui inspirer i la veille de son départ la délicate pensée d'envoyer à la Réunion, 
afin de le soustraire, sous couleur de proscription, à une répression plu:i 



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93 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

énei^que, l'aulre oncle de ta reine, le prince universellement reconnu 
comme l'un de nos ennemis les plus redoutables. 

Dans la candeur de son respect pour l'aristocratie hova, l'ex-résident 
général s'attendrissait sur le dévouement de tous ces messieurs et de toutes 
ces dames à nos moindres intérêts, et quand ils venaient, débordant de con- 
doléances sur l'assassinat d'un 
colon, verser dans son gilet 
blanc des larmes de croco- 
dile, il n'apercevait pas les 
formidables mâchoires dont le 
claquement afTolait l'Emyme 
dès qu'il avait le dos tourné. 
Les colons continuaient à être 
assassinés, les troupes à rece- 
voir des coups de fusil, les 
villages à brûler et les oncles 
à condoléer. 

L'insurrection gagnait cha- 
que jour en audacr; chaque 
jour on tirait des coups de 
feu sur la ligne d'étapes, 
presque aux portes de la capi- 
tale, et la veille même de l'ar- 
restation nous avons eu une 
alerte assez vive. 
Il était onze heures du soir; on dormait — car il y a peu de noctambules 
à Tananarive, du moins en ce moment; — une détonation formi<IabIe 
ébranla toutes les maisons; c'était d'autant plusinquiétanlque lapopula'tion 
civile et militaire est officiellement informée qu'en cas de surprise l'alarme 
sera donnée par un coup de canon tiré du palais du premier ministre ou 
est caserne un bataillon d'infanterie 4e marine. 

On sursaute ; on prend fusils et revolvers, nous en avons tous ; on se con- 
sulte entre voisins ; on entend dans la ville haute un piétinement de troupes. 



dbyGoot^Ie 



LS RETOUR DE M. LAROCHE. 93 

ti:ais point les sonaerïes qui doivent suivre le coup de canon, en cas d'appel 
aux armes. Les plus impatients vont aux informations, et nous apprenons 
enfin qu'il y a eu non pas un coup de canon, mais l'explosion d'un baril de 
poudre dans un baraquement du génie, près d'une forteresse en construclion, 
à trois ou quatre cents mètres du quartier général ^ les hommes surpris par 
l'iacendie allumé sur plu- 
sieurs points n'ont eu que le 
temps de s'échapper en toute 
Jiàte ; tous ont été renversés 
par le choc ; un seul a été 
blessé. En dépit d'une affiche 
Ocsiinée à rassurer les esprits, 
nous tenons de bonne source 
<]ue l'enquête a démontré 
comme quoi ce sinistre n'était 
pas dû à la bienveillance. 

Le jour suivant — sans cor- 
rélation apparente entre ces 
■deux faits, — Rainiandria- 
■manpandry, le prince Ratsi- 
Tiiamanga et sa sœur la prin- 
cesse Ramasindrazana étaient 
mis sous les verrous , et, 
vingt-quatre heures plus tard, 
le conseil de guerre condam- 
nait les deux hommes à mort après une procédure sommaire; aussi bien 
il y avait beau temps que cette affaire était instruite par l'opinion publique. 

Quant à la princesse, qui fut de tout temps noire ennemie déclarée — en 
toute franchise, celle-là, — elle sera transportée dans une île du voisinage, 
el le capitaine do Pitz-James, qui s'en retourne en Europe, a reçu la galante 
misMon de l'accompagner jusqu'à Tamatave. 

Les perquisitions faites chez les personnages incriminés ont fourni 
4l'irréfu tables preuves de leur culpabilité, et il a bien fallu en revenir sur 



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94 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

la respectueuse appréciation d'un pasteur français, fort digne homme, 
d'uoc réelle intelligence et pavé de bonnes intentions, qui, en intercédant 
auprès du général, l'assurait avec une éclatante conviction que Ramasin- 
drazana était « une sainte *. 

Le frère de cette grande el honnête dame était d'ailleurs un vieux coquin 
dont la condamnation a été accueillie avec un véritable soulagement par la 
population indigène qu'il avait constamment pressurée el opprimée Jo 
mille façons. A ce point de vue, et & bien d'autres, le général Gatliéni 
apparaît comme un libérateur au bon peuple de la ville et des campagnes, 
qui ne demande qu'à être protégé contre les fahavalos de palais et de grande 
chemins le terrorisant chacun à sa manière, et déjà, sur plusieurs points, 
on signale des villages où reparaissent les habitants, naguère entraînés à 
leur corps défendant parles bandes d'insurgés contre lesquels Je régime pré- 
cèdent ne leur assurait aucune protection efficace; on se remet à la culture 
des rizières, dont l'abandon faisait craindre une famine qui n'était pas pour 
améliorer ta situation. 

Ce prince Ratsiniamanga était un homme de proie, malgré son aspect de 
vieille ganache et les airs d'aliurisscment dont il tirait grand parti dans les 
moments difficiles; il a eu à l'audience un mot qui a fait éclater de rire, 
malgré le tragique de la circonstance. Le président du conseil de guerre 
s'époumonnait à lui faire reconnaître comme quoi sa responsabilité' se 
trouvait gravement engagée dans les (roubles du Vonizongo, dont il était 
le chef tout-puissant, et dans lequel se sont commises quelques-unes 
des pires atrocités de cette insurrection de sauvages, notamment le 
martyre du jeune Garnier, effroyablement torturé par les ménakels 
du prince, qui n'aurait eu qu'un signe à faire pour que tout rentr&t 
dans l'ordre. 

Apres avoir longuement opposé à cette argumentation une inertie aussi 
déconcertante que celle du client de maître Pathelin, Ratsiniamanga se 
dresse tout d'un coup, comme frappé d'une inspiration, et, faisant mine do 
fausser compagnie aux tirailleurs algériens qui le gardaient, baïonnette 
au canon : 

• Vous avez raison, dit-ïl : je ferais bien d'y aller! » 



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LE RETOUR DE U, LAROCHE. 95 

C'était s'y prendre un peu tard ; néanmoins, on a eu toutes les peines du 
monde à le retenir. 

A càlc de ce personnage dramatiquement falot, la figure ae Rainiandrîa- 
manpandry, qui fat un politicien éminent et un soldat victorieux, a paru 
tout à fait intéressante, et je dirais presque respectable, si ce mot était de 
mise pour un homme qui, à force de rançonner les populations confiées 
à son gouvernement, est parvenu à édifier une des fortunes les plus consi- 
dérables de ce pays où la politique a été jusqu'à présent la seule industrie 
florissante. 

La froide et hautaine dignité de sa défense devant le conseil de guerre — 
où le poursuivait de ses dépositions accablantes, l'implacable rancune d'un 
homme dont ic destin faisait son successeur, le ministre Rasanjy, qui 
avait été parfois son complice el toujours son ennemi, — et, devant le poteau 
d'exécution, la sereine impassibilité d'un visage sans autre contraction 
qu'au coin des lèvres 'imperceptible plissement du sourire un peu mépri- 
sant d'un condamné pour le bourreau, tout montrait un caractère d'une 
élévation si manifeste que chacun de nous se découvrit, ému, pendant un 
instant, d'une réelle admiration et d'une sorte d'estime pour ce général de 
bandits. 

Ce fut lui qui par deux fois — en 1885 et l'an dernier — tint têfe & nos 
troupes dans la citadelle de Farafate jusqu'à la paix conclue; il poussa 
môme le goût de la lutte h outrance jusqu'à tirer le canon sur Tamatave 
après la signature des traités, et c'est un des griefs invoqués contre lui; 
mais il y en a bien d'autres et de plus récents. 

J'ai vu, du temps de M. Laroche, fusiller pas mal de fahavalos sur ce 
terre-plein de la résidence où se font à l'aube naissante les exécutions 
capitales, au flanc d'une côte escarpée devant laquelle s'étagcnt en amphi- 
théâtre les ruelles d'un faubourç que, ces matins-là, blanchissent les 
lambas de toute une population immobile et silencieuse; j'ai vu trois ou 
quatre fois, dans la brousse, les Haoussas faire tomber des têtes comme on 
abat du bois et sur le cadavre pantelant se livrer à de sanglantes prati- 
ques, évidemment inspirées par les traditions fétichistes d'une race à peine 
sortie du cannibalisme, mais dans aucun de ces spectacles de mort je n'ai 



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m UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

rencontré une sensation aussi poignante que celle de la minute où, les 
clairons se taisant et les aumôniers s't^tant éloignés des condamnés liés â. 
leurs poteaux, les pasteurs détournant la tête et le père jésuite tombant à 
genoux sous l'auréole dont te soleil du matin embrasait son large chapeau 
blanc de missionnaire, un sous-officier commanda le feu sur les deux 
hommes qui, l'avant- veille encore, occupaient les plus grandes situalions 
de ce pays. 

Cet instant solennel inaugurait un régime appelé de tous les vœux de& 
Français do Madagascar, et dont la doctrine était depuis longtemps for- 
mulée par tout le monde, mais qui jamais encore ne s'était élevé jusqu'aux 
actes : la politique de la justice répressive égale pour tous, atteignant les 
(Tands criminels épargnés jusqu'à présent par une diplomatie administra- 
tive qui réservait toutes ses rigueurs aux humbles, tandis que les puis- 
sants se jouaient de ses menaces, tant de fois renouvelées et jamais, 
réalisées. « II importe de bien faire savoir aux indigènes que nos déclara- 
tions comminatoires aboutiront promptement à des actes! > disait, en fai- 
sant une allusion évidente h l'inertie de notre politique malgache, l'amiral 
anglais Rawson, aprf^s avoir bombardé Zanzibar, exactemeqt à l'heure 
fixée par son ultimatum. 

Depuis ce malin, les Hovas stupéHés se rendent compte qu'on les a gros- 
sièrement trompés quand, pour les encourager à la résistance occulte, on 
leur disait que la France • n'oserait pas » frapper certains coupables haut 
placés, parce que l'Angleterre ne le tolérerait point. On ne lui a pas 
demandé son avis, et elle aura bien soin de ne pas le donner, ayant autre 
chose à faire que de nous créer des ennuis à Madagascar, où elle n'est pas 
enchantée de voir quelques-uns de ses fils et quelques-unes de ses filles, de 
ses vieilles filles, s'attarder dans des intrigues beaucoup moins inspirées 
par l'élan du patriotisme que par celui d'une propagande évangélique qui 
ne connaît pas de mesure et dont les effets auront finalement été désastreux 
pour le Hova, comme pour le peuple des villes et des campagnes. 

C'est dans ce milieu que les trois accusés puisaient leurs inspirations i 
elles ont été malheureuses. 

En conclusion, l'énergique détermination qui a fait tomber dès l'aborl 



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LE RETOUR DE M. LAROCHE. VI 

deux des tètes les plus en vue a produit un effet considérable ; il n'en a pas 
fallu davantage pour amener à résipiscence un grand nombre de coupables 
moins bien situés; bref, cette mesure de rigueur a épat^né beaucoup de 
sang malgache et encore plus de sang français. 

Il était de toute justice que le châtiment frappât les chefs, respectés 
jusqu'alors tandis qu'on fusillait une infinité de pauvres diables, morale- 
ment irresponsables; c'est chose inique que de chercher un exemple par 
la punition des petits; • les petits arbres ne portent pas d'ombre v, dit 
dans sa correspondance Richelieu, qui est, grâce à M. Hanotaux, le poli- 
tique à la mode. 

Au lendemain de l'exécution, oq a mis la main sur les preuves d'un 
vaste complot qui devait produire à coup sur un soulèvement général de 
l'Émyrne et du Betsiléo; encore quelques jours de marivaudage et notre 
flirt aboutissait au massacre de tous les Français de l'Ile. 

Il a suffi d'abattre deux des principales tètes de la conspiration pour 
faire rentrer sous terre les agitateurs et pour inspirer au peuple malgache 
la confiance en un gouvernement qui se décidait enfin à châtier les coupa- 
bles et à protéger les braves gens. Ils sont en majorité, les braves gens, 
dans ce peuple comme dans tous les peuples du monde, et ils ne deman- 
dent qu'à être défendus contre les meneurs, qui sont leurs tyrans intimes. 
C'est ce qu'a tout de suite compris notre nouveau résident général, et la 
population des campagnes, entraînée par les rebelles, est revenue en foule 
quand elle a su que les Français n'étaient pas des massacreurs, et que, 
malgré le dire des révérends, c'était en libérateurs qu'ils venaient & Mada- 
gascar. 

Cependant les agitateurs n'avaient pas perdu tout espoir et s'en allaient 
partout disant qu'il y aurait encore à faire tant que les Français laisse- 
raient là-haut, installée dans son palais, cette reine que sa pusillanimité de 
race n'empêchait pas de laisser paraître à chaque instant ses véritables 
sentiments et parfois ses secrets desseins. 

Un jour même il lui est arrivé, dans une conférence avec le chef de 
l'état-major, le commandant Gérard, de lui laisser entendre qu'on allait 
tenter de l'empoisonner. Quel était cet ont La reine ne le disait point, et 



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100 L'A' PARISIEN A MADAGASCAR. 

le commandant répondît avec le plus grand calme à ce propos envoyé en 
sondeur, qu'un tel danger étail sans conséquence, vu que si te chef d'état- 
major était empoisonné, un autre officier poursuivrait son œuvre. 

Un pareil état de choses ne pouvait se prolonger. Tant va la lianavalo 
qu'à la fin elle se casse. 

Pourquoi donc les Français conservaient-ils cette reine ennemie, puis- 
qu'ils étaient les maîtres? — Mais c'était bien simple : parce que l'Angle- 
terre avait dit : ■ Ne touchez pas à la reine >. Telle était l'opinion que les 
agents des missions répandaient parmi les Malgaches; il est vrai que 
naguère les mêmes gens avaient dit aux mêmes Malgaches : « Vos minis- 
tres ne seront pas exécutés parce que l'Angleterre ne le veut pas ». Les 
Malgaches l'avaient cru, comme ils ont cru longtemps que la reine demeu- 
rerait la souveraine maiiresse de leurs destinées. Ils avaient été trompés 
sur la volonté de l'Angleterre et sur ses moyens d'action; on le leur fera 
bien voir, et il est incontestable que la déposition de Ranavalo sera le 
dernier coup porté au prestige britannique. 



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VIII 
LA VIE A TANANARIVE 

La cilÉ aérienne. — Crise d'approvisionnements. — Le " rallié « Ras;iiijy. — Le 
manque de chemin de fer. — Le Zoma. — Les grands magasins du Houve. — Une 
visite au Palais de la Deine. 

Tananarive, 25 novembre 1830. 

A la veille (le quilter Tananarive pour un 
voyage d'exploration qui m'éloigncra 
durant des semaines, il me paraît convenable 
de noter rapidement quelques impressions de 
rÉmjrne et de sa capitale. 

Étant venu trop tard pour découvrir cette 

contrée, sur laquelle on a répandu encore plus 

d'encre que de sang, j'y passerai d'une plume 

qui tâchera d'être légère. 

Personne n'ignore aujourd'hui que l'Émyrne 

- ' ou Imerina est le plateau central de Madagascar, que Tananarive 

est huchée sur l'un de ses points culminants, à plus de 1 400 mètres, et que 

la terre y est d'une rougeur que j'attribuerais à une honte suffisamment 



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102 VN PARISIEN A jU.IDX6ASC.4R. 

justifiée par son înconduitc, si je ne craignais que cette métaphore ne fût 
qualifiée avec toute la sévérité dont les professeurs de rhétorique accablent 
ce distique — est-il de Rolrout ce détail a peu d'importance à la distance 
et à la hauteur d'où j'écris ces lignes : 

Le voilà ce port;nar(l qui du sang de son maUre 
S'est souilli: lâchement : il en rougit, le traître ! 

A vrai dire, cette terre d'Emyrne, bosselée d'escarpements incessants, 
n'est ni rouge-sang, ni rouge-pudeur; elle est simplement rouge-brique, et 
la brousse qui la recouvre revêt une nuance analogue, qui, durant la saison 
présente, trouve sa complémentaire dans te vert cru des rizières, innom- 
brables au creux des ravins et le long de la vallée de l'Ikopa, épanouie sous 
nos fenêtres devant un panorama circulaire de montagnes, dont le massif 
le plus élevé est, au sud, l'Ankaratra, atteignant, par endroits, deux mille 
mètres. Une infinité de lagunes agrémentent ce paysage, qui ne m'a pas 
produit jusqu'à présent cette sensation de désolation que tous les bons 
auteurs s'accordent à ressentir en passant de la zone forestière dans celle 
que domine Tananarive. On l'aperçoit de fort loin à la ronde, d'une journée 
de marche, en venant de Tamatave et c'est un spectacle d'une grandeur 
inoubliable. J'entends dire par des gens qui ont beaucoup voyagé qu'aucune 
ville du monde ne leur a fait, à première vue, une impression aussi saisis- 
sante : elle n'est pas moins vive quand on vient par Majunga. Elle le fut 
particulièrement lorsque, après la marche terrible que l'on sait, la colonne 
légère du général Duchesne, arrivant sur les hauteurs de Fieranana, 
découvrit, tout au fond de l'horizon mystérieux, la ville aux mille villages 
{Taiiana-A7'kia) , largement déployée sur un escarpement dont la crête est 
couronnée de palais que l'illusion d'optique d'une atmosphère en perpé- 
tuelle vibration fait paraître gigantesques. On était moins de trois mille 
hommes et toutes les forces d'une population innombrable et sérieusement 
armée s'étaient concentrées là.... Après un engagement qui ne tourna pas 
tout d'abord à notre avantage, ce fut assez de quelques obus pour que 
le drapeau blanc fit son apparition sur le palais de la reine. Contre toute 
espérance, la partie était gagnée du coup. Mais quand il s'est agi de mettre 



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LA VIE A TASAKARIVE. lOl 

ta main sur l'enjeu, ce Tut une autre alTuire, et il faudra toute rénet^ic du 
général Galliénî pour y réussir. 

J'ai Iiûtc de constater cependant que les nouvelles s'améliorent sensible- 
ment : la sécurité sennble rétablie sur la route d'étapes et la zone paciflce 
s'étend de jour en jour. Par suite d'engagements Incessants, un grand 
nombre de fahavalos tombent entre nos mains, et, l'autre semaine, à Ambo- 



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104 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

contre nous. La double exécution que l'on sait a galvanisé tout ce monde 
dont la responsabilité est gravement engagée. 

Bref, la situation progresse rapidement sous l'action énergique tic 
Rasanjy, auquel sa brusque mais franche adhésion à la politique française 
a valu les fonctions de Premier Ministre, et les colons eux-mêmes, espèce 
difficile à contenter, se déclarent enchantés du nouveau régime administra- 
tif, qui contraste singulièrement avec les traditions routinières et médio- 
crement bienveillantes de la précédente administration. L'autorité militaire 
leur témoigne une sollicitude agissante, dont se montrent fort surpris ceux 
qui ne connaissent pas l'œuvre accomplie par le général Galliéni au Sou- 
dan et au Tonkin. Un gouverneur daignant admettre que les colonies sont 
faites un peu pour le colon et non point exclusivement pour le militaire et 
le fonctionnaire! La doctrine est audacieuse, et le plus singulier c'est qiie le 
général est en train de la faire pénétrer dans l'esprit de tous ses subordonnés. 

ievous ai dit que, lors de notre arrivée, on redoutait une crise des appro- 
visionnements ; elle parait conjurée : les convois arrivent et on est en train 
d'organiser d'une façon régulière le service des transports. Un instant, le 
sucre a manqué, et il a été question de créer une compagnie coloniale pour 
l'adduction de Cornélius Herz r ce péril est écarté depuis deux jours, grdcc 
h un arrivage de trois mille kilos, sur lesquels on en a enlevé plus de deux 
mille en quelques heures. 

En somme, la vie est assez facile dans la capitale. Les travaux publics, 
activement poussés, ont rendu praticables les deux grands chemins qui 
dévalent le long des deux crêtes en Y, dont le palais de la reine figure lo 
sommet, dominant tout le pays. L'une des branches, desservant le quartier 
commercial, va dans la basse ville jusqu'à la résidence, le seul bâtiment 
européen de l'endroit, une préfecture... dans laquelle on avait eu le tort 
d'installer un préfet. L'autre chemin sillonne la région des habitations de 
plaisance, Faravohitra, où se tient la colonie anglaise. En dehors de ces 
deux rues, si j'ose m'exprimer ainsi, ce ne sont que ruelles impraticables et 
tortueux culs-de-sac. 

La viabilité de ces grandes artères, il y a quelques semaines encore, se 
réduisait à une suite de rochers et de fondrières où l'on risquait à chaque 



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LA VIE A TANAyARIVE. 107 

instant de se rompre le col; elles ne sont pas encore en état de rivaliser 
avec le boulevard Haussinann, mais on y passe en filanzanc, sans autre 
péril <]ue de recevoir les quartiers* de roc que font pleuvoir d'incessants 
coups de mine. 

On utilise h Tananarive pour ces travaux de voirie, comme nous l'avons 
vu faire à Zanzibar pour les opératioas du déblaiement, des équipes de 
forçats qui fourmillent sur la route, portant des pierres ou du sable, avec 
un brui 
seraien 
vol te s, 
ces gen 
faction 

Grâc 
de Tani 
des per 
pides c; 

Madc 
sent, d' 
Lefévrc 
fond de 
ce vasti 
l'occupi 
race en 
les offi 

grimpent d'un pied assuré et trottinent allègrement à l'occasion, mais la 
seule monture avec laqu 
le joyeux filanzane, de l 
dont la marche a le ryl 
jeune éléphant. C'est un 
celui d'un détachement c 
montés, mais on ne tardi 
est le seul qui s'accoitimc 
fond de train des pentes i 



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tOS VN PAniSIEN A MADAGASCAR. 

les pieds légers donnent une idée assez exacte de ce que pouvait ftrc ta 
guerre au fenips d'Achille. 

Outre les deux longues rues serpîgineuses dont j'ai tenté de vous donner 
une idée, Tananarive possède trois grandes places. Au carrefour des 
branches de l'Y : la place d'Andoala {prononcez d'AndouIe, sans doute 
parce que l'on y vend de la charcuterie et des comestibles variés à l'usage 
du menu peuple malgache); elle est mamelonnée, ravinée et toute de 
guingois, mais bordée de quelques constructions modernes d'une élégance 
relative, dans l'une desquelles on est en train de créer, sous le patronage 
de l'état-major, un cercle mixte où l'on se propose, comme dit le refrain 
célèbre, de 

Combiner lYh'ment civil 

Aveu l'élément miliUiire. 

La terrasse du Quartier général plane au-dessus, avec une vue superbe 
sur la vallée de l'Ikopa et sur la place Mamasina, vaste Champ de Mars 
quadrangulaire, au pied du rocher à pic qui porte le palais de la reine. 
C'est là que s'exercent les troupes, notamment les miliciens malgaches 
dont on commence à faire quelque chose. Le côté sud de ce quadrilatère 
est formé par un rouge mamelon raviné, du plus sinistre aspect, que 
couronne un fort entouré de cantonnements; au nord, des maisonnettes 
et de menus jardins, dont quelques-uns laissent pendre d'énormes grappes 
de bougainvillias de l'efTet le plus décoratif, descendent vers un petit lac 
au-dessus duquel s'élagent les jardins de la Résidence, dont l'autre face 
regarde, par une avenue récemment percée, l'esplanade du Zoma (pro- 
noncez : Zouma et lisez : Vendredi). Ce jour est, en effet, celui du grand 
marché, où l'animation est extraordinaire. On y trouve un peu de tout ce 
que fournissent le pays et l'importation : les rabanes multicolores, ou tissus 
de raphias, et les cotonnades américaines; la viande de bœuf et les ananas, 
les bananes et les bibasses à profusion, en attendant que mûrissent les 
mangues et les goyaves; des meubles en palissandre, voire en bois de rose, 
à des prix d'une invraisemblable douceur, et des matelas bourrés d'une 
paille de jonc à faire regretter les noyaux de pêche des hôtels européens ; 
des nattes de toute espèce et des verroteries qui fournissent une monnaie 



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LA VIE A TANANARtVE. i09 

d'échange précieuse pour les excursions chez les tribus sauvages de la côte 
ouest et du sud. 

Quant aux Hovas (prononcez Houves), ils préfèrent infiniment les 
piastres et leurs subdivisions, dont la plus en honneur est la pièce de 
quatre sous qui forme la véritable unité monétaire de Madagascar où, 
jusqu'alors, on n'usait que de piastres fractionnées en menus morceaux, 



et cela nécessitait pour le moindre achat l'emploi d'une balance, dont se 
serveat encore les gens de la campagne et tous les marchands du Zoma. 

En dehors du vendredi, le marché est peu animé; c'est pourtant là 
seulement et chez quelques Indiens que les Ilouves font toutes leurs . 
emplettes. Quant aux Européens, ils disposent d'une douzaine de boutiques 
françaises ou anglo-mauritiennes, dans chacune desquelles on vend de 
tout. Mais ■ tout »,pour Tananarive, ça se borne à quelques épiceries, à des 
conserves, des liqueurs, du Champagne, du vin rouge d'ordre composite 
en dames-jeannes, des casques coloniaux, de la toile dite cachou et de la 
flanelle; pour le reste, on vous répond invariablement que < ça monte « 



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ilO VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

et il faut patienter. La seule maison un peu approvisionnée, et ce < peu ■ 
n'est pas grand'chosc, c'est le bazar anglais du Printing Office, oii, malgré 
fes haines séculaires, il faut aller se ravitailler de papeterie, de photogra- 
phies et de divers articles européens. C'est ce qu'un joyeux Méridional en 
garnison céans appelle les magasins du Prinnteng, par opposition au Zoma 
qui représente les grands magasins du Houve. La température excuse de 
pareils excès de langage. 

A part ces jeux innocents, qui se trouvent à la portée de toutes les intel- 
ligences et de toutes les bourses, les distractions ne sont pas précisément 
abondantes; en errant par les rues, après le coup de canon de sept heures 
du soir, on a quelque chance de se rencontrer nez à pointe avec la baïon- 
nette d'un tirailleur algérien qui vous crie : « Halle-là! Qui vive? » Ça fait 
passer un moment, mais ça ne suffit pas à remplir la soirée. On s'invile 
à dîner de popote à popote et l'on échange, jusqu'fi des heures peu 
avancées, de joyeux propos sur les événements civils et militaires et sur 
les approches du courrier, qui n'arrive jamais assez vite; on se couche 
tôt, ayant fortement trimé, car le général mène tout son monde à un train 
d'enfer, les officiers comme les fonctionnaires, et à cinq heures et demie 
du malin, un autre coup de canon, dont l'écho se répercute dans les parois 
de la vallée, fait sursauter tous les dormeurs. 

Les Malgaches prolongent volontiers la veillée, et le moindre prétexte 
leur est bon pour se livrer en commun aux joies de la musique vocale et 
quelquefois à des danses, dans la manière javanaise, exécutées par des 
jeunes personnes d'une entière noirceur, gambillant pieds nus sur des 
nattes; les plus élégantes mettent seulement, le dimanche, pour aller 
à la messe ou bien au prêche, des bottines qui les gênent et peut-être 
des corsets. 

La reine est en deuil de l'oncle Ratsimamanga, fâcheux despote, il est 
vrai ; elle pleure, oh '. si discrètement, le départ de l'autre oncle, qui n'était 
guère plus aimable, et d'une tante un peu crampon; mais cela suffit pour 
exclure toute idée de fêle à la cour, comme il y en avait au temps de 



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LA VIE A TA?IANARIVE. H3 

H. Laroche. Nous n'avons eu, dans cet ordre d'idées, que deux cérémonies 
officielles, ainsi que je l'ai dit : la visite de la reine au Quartier général 
n'a pas développé le pittoresque que l'on pouvait en attendre et le cortège 
royal, avec les oncles et les tantes — il y en avait encore, — m'a donné 
plutôt l'impression d'une noce faisant son entrée chez Gillet que de la 
pompe étincelanle d'une souveraine des Tropiques; j'ai regretté la reine de 
Saba, malgré la fanfare malgache qui en faisait un de tous les diables 
sous le fallacieux prétexte de jouer la Marseillaise. 

Seule, Sa Majesté nous a Fait une certaine impression lorsque, descen- 
dant de son trône filanzane entièrement doré, elle est apparue, toute frêle 
sous le grand cordon de la Légion d'honneur d'où émergeait un visage 
douloureux et surtout intimidé : on lui avait fait une peur bleue du général, 
et elle a paru toute surprise et toute heureuse qu'il ne la mangeât pas 
immédiatement à la croque-au-sel. 

11 va sans dire que l'accueil fut au contraire des plus gracieux; le 
grand chef, entouré de tout son état-major en tenue de gala, s'avança 
jusqu'au seuil du salon des fêtes pour prendre la main de Sa Majesté qu'il 
conduisit ainsi, comme dans une figure de pavane, jusqu'au trône tout doré; 
il s'assit auprès d'elle sur un siège exactement pareil, car il importait 
qu'aux yeux des populations, te représentant de la France ne fât pas moins 
bien traité que la reine des Hovas. 

Un page funambulesque et vêtu d'un complet à 19 fr. 95 portait, en 
rampant et en culbutant, la traîne de la souveraine, que suivait toute la 
famille royale : ces messieurs, tout chamarrés d'or, emblème de la richesse 
minière du pays; ces dames, éclatantes des tons les plus violents de la soie 
et du satin. La tante Ramasindrazana, qui devait, quelques jours plus 
tard, connaître les amertumes de la proscription, faisait ce qu'en Europe 
nous appelons < une tète ■; la grosse Rasindranora, sœur de Ranavalo, 
semblait s'ennuyer à mourir à cette petite fête dépourvue de libations, 
tandis que la jeune princesse sa fille, qui a pour les états-majors une 
sympathie traditionnelle, regardait avec faveur les officiers d'ordonnance, 
les lieutenants Martin et Boucabeille, à chacun desquels incombait la 
mission de lire, en texte français, l'un des discours échangés, tandis que la 



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m r.V PARISIES A MADAGASCAR. 

version inaigaclic était débitée par les deux officiers d'ordonnance et petits- 
cousins de la reine, Paul natsimiliaba et Pliilippc Razatlmandiby, anciens 
élèves de Saint-Maixent, qui jouissent dans le pays d'un prestige et d'une 
popularité si étendus, que tout te monde les appelle familièrement Paul et 
Philippe, ce qui a le précieux avantage de supprimer les difficultés de la 
prononciation. 

Les discours étaient remplis de bonnes paroles; le général a dit à la 
Reine, selon la formule malgache, qu'il était « son père et sa mère ■; la 
Reine lui a répondu en l'appelant ■ papa et maman >, dans des termes plus 
solennels, et en promettant d'être bien sage. Après quoi il ne restait plus 
qu'à se séparer, et le défilé a recommencé de ces personnages, qui seraient 
assez présentables sous leurs costumes Iradilionnels, mais auxquels le con- 
traste de leurs physionomies mauricaudes avec ces uniformes à laSoulouque 
le ces toilettes de décroche^-moi-ça donne un aspect de mascarade ; je disais 
tout à l'heure que cela vous avait l'air d'une noce chez Gillet;... en réalité, 
c'est plutôt d'une noce au cirque Corvi que cela donnait l'impression. 

Le lendemain, la fête a recommenté dans le palais de la Reine, en plus 
pompeux apparat et avec un déploiement de mise en scène plus impression- 
nant : sur la terrasse du palais qui domine toute la contrée, la garde royale, 
musique en tète, attendait le cortège de nos filanzanes pour saluer le général 
par unD salve de vingt et un coups de canon, dont chacun faisait tres- 
sauter les pauvres petites princesses massées autour de la Reine, dans la 
salle du trOne. 

Ce hall est grand et banal; sa seule originalité consiste dans la prodi- 
gieuse élévation du pbifond, soutenu par le tronc d'un arbre immense dont 
le transport a coUlé la vie à plus de trois mille hommes; encore est-on 
stupéfié que l'opération ait été réalisée môme à ce prix; c'est inouï ce que 
l'on arrive à faire avec la niaîn-d 'œuvre humaine quand on ne regarde pas 
à quelques milliers d'existences; en considérant ce qu'obtenait ici naguère 
encore la Corvée de la Reine, on s'explique les grands travaux des Pharaons 
elles constructions pélasgiques. 

A part son arbre tragique, le Palais n'a rien de bien suggestif; au pied 



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LA VIE A TAHANARIVE. 117 

(lu Irùae un crachoir porle gravement atteinte à la majesté du lieu et de la 
souveraine; les cadets ont assez bonne façon, mais le cortège a gardé son 
allure carnavalesque, encore aggravée par la présence des huissiers de la 
Cour, habillés en perroquets verts à tète rouge, et des musiciens qui portent, 
d'ailleurs avec dignité, l'uniforme des colleurs d'afliches de la maison 
Bonnard-Bidault : sensation bien parisienne que nous avons grand plaisir à 
retrouver. 

Après UD échange de congratulations franco-malgaches, qui, après la 
séance d'hier, avaient un goût de réchaufTé, nous sommes repartis en filan- 
zanes, tandis que sur la terrasse, devant les tombeaux des grands ancêtres, 
quatre pièces de canon continuaient à retentir au-dessus de la vallée. 



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DEUXIÈME PARTIE 



CHEZ LES SAKALAVES 



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Le» photographies reproduites dans la deuxième partie de ce volume (Chez les 
Sakalaves) ont été eomplaisamment mises à notre disposition par M. Victor d'Yerville 
ainsi que les documents pkotograpliiques d'après lesquels ont été faits tes dessins. 



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LA MISSION DE L'OUEST 

Un convoi de xplo ration. — Les rizières do l'Ikopn, — Nos Sént^gahis. — Colonisnlion . 
miliUtire. — L'attaque de Soavinandriana. — Cratères et lacs volcaniques. — Le 
fidèle Yainodou. — Je dt-viens nègre. 

Tananarivc, jeudi 29 ocLobrc. 

LE départ était annoncé pour quatre licuros 
du matin, mais les bourjanes sont gcnéra- 
leiiient froids de l'épaule, et il leur faut des 
heures pour se décider à y poser le bnmbuu 
autour duquel sont amarrés les bagages. C'est 
pour nous un sucrés et de bon augure que d'être 
en route sur le coup de six heures; souvent ou 
perd une demi-journée en pourparlers et en 
récriminations avec ces gens pour lesquels tout 
commence et fout finit par des kabarijs; il fait 
grand jour quand nous nous mettons en marche 
L'N SAKALAVE. p^j^j. g[]g|, i-i.joindre à Arrivoiiimamo le lieu- 

tenant Rocheroii, chargé de conduire ta Mission de l'Ouest, • forte, dit le 



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132 LIV PAHISIEN A MADAGASCAR. 

rapport, de viDgt-ciiiq tirailleurs sénégalais avec un sei^cnt indigène, 
de dix tirailleurs algériens avec un sergent indigène, et de trois explo- 
rateurs B . 

Les trois < explorateurs n, c'est : M. Doussand, ingénieur civil des mines; 
M. d'Yerville, représentant d'un syndicat industriel, et moi. Me voilà explo. 
ratcur ! Avec de l'ordre et de la persévérance, on arrive à tout. La mission 
a pour objet de prendre contact avec les populations sakalaves du Mahajilo 
et du Manambolo, auxquelles il s'agit de faire connaître la prise de posses- 
sion de Madagascar par le gouvernement français. On a de fortes raisons de 
croire que celte communication sera rei^ue à coups do fusil ; nous devons 
répondre par des procédés exquis, notamment un exposé bref mais enchan- 
teur des bienfaits de la civilisation européenne. Dans le cas où les subtilités 
de notre dialectique se heurteraient à un mauvais vouloir irréductible, il ne 
nous faudra compter que sur la supériorité de notre armement. Cette supé- 
riorité est uniquement qualitative, car nous n'avons que trente-huit fusils 
Lebel, trois Winchester et un Lee-Melford à mettre en ligne contre les 
peuplades belliqueuses du Menabé. Dans ce pays, tout homme valide porte 
constamment un fusil à pierre et deux sagaies, dont l'une fait office de lance 
et l'autre de javelot. D'incessantes guérillas enire tribus rivales les tiennent 
sur le qui-vive, mais un danger commun leur fait instantanément oublier 
ces querelles de voisinage; au premier signal des trois feux du rassemble- 
ment allumés sur les crêtes de leurs montagnes, les défilés peuvent, en un 
rien do temps, se garnir de cinq à six mille guerriers. C'est l'idéal de la 
mobilisation. 

Noire mission doit également procéder h la triangulation de ces contrées 
sur lesquelles on ne possède que les données fournies par les itinéraires de 
MM. MaisLre, d'Anthouard, Gautier et le Révérend Mac-Mahon. Or, aucun 
d'eux n'a franchi la ligne montagneuse du Bemaraha que nous sommes 
résolus à traverser pour aller reconnaître les chutes du fleuve Manambolo — 
des noms à coucher dehors,... comme nous allons être obligés de le faire, 
selon toute vraisemblance. 

La tradition place ces chutes au niveau du village de Bekopaka, à une 
journée de marche de la côte du canal de Mozambique. Sont-ce réellement 



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LA MISS[ON DE L'OUEST. 123 

des chutes? ou bien existe-t-il seulement des rapides, et sont-ils franchis- 
sables? Entre ces deux points d'interrogation tient toute la question de la 
navigabilité du Manambolo, question d'importance, car le fleuve semble 
devoir fournir une merveilleuse voie de pénétration vers l'Émyrne jusqu'au 
pied du grand Plateau Central, au-dessus du village d'Ankavandra, qui 
marque le point extrême de la domination hova dans l'ouest de Madagascar, 
et commande une région depuis longtemps réputée chez les Malgaches pour 
la richesse de ses gisements aurifères. 

Négociations avec les Sakalaves; triangulation d'une région étendue; 
reconnaissance de la navigabilité du Manambolo, et prospections minières : 
voila bien de l'ouvrage pour un lieutenant et « trois explorateurs », — dont 
un novice, qui n'apporte à la communauté que de l'entrain, de l'endurance 
et le goût d'aller de l'avant. 

Nous avons cent dix porteurs. Cela peut paraître excessif aux personnes 
qui voyagent en sleeping-car avec une simple valise, mais c'est le minimum 
indispensable pour une expédition de quelques semaines dans des conirées 
où l'on ne trouve guère à se ravitailler. Nos bagages personnels se rédui- 
sent à la petite cantine coloniale et à la tente individuelle. Mais il y a nos 
personnes, dont le transport exige huit hommes par (ilanzane; on nous a 
dissuadés d'emmener des mulels à cause des passages de rivières. Quant à 
faire à pied les longues étapes que noua avons en perspective, ce serait pour 
les Européens les plus résistants la mort sans phrase : les troupes blanches 
ne marchent jamais à plus de douze ou quinze kilomètres par jour, les 
officiers et même les sous-officiers ayant tous leurs lilanzanes, sur lesquels 
ils ont un peu l'air de trôner, comme des rois d'opérette : 

Cré coquin! Cré coquin! 
Montez dans ce [lalanquin! 

Nos vivres, nos munitions, nos instruments et nos personnes exigent 
une kyrielle de bourjanes dont la file, espacée de toute la longueur des 
bambous auxquels sont attachés les fardeaux, serpente interminable le long 
du sentier malgache. Il résulte de cet étircment inévitable un défaut de 



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IS4 VN PARISfEy A iMD.4G-lSC.lR. 

concentration qui, dans ces parages difficiles, expose le convoi aux coups 
de main des Fahavalos, dont la rapidité de mouvement est inimaginable. 
Mais cela n'a rien qui doive nous préoccuper pour aujourd'hui : le pays est 
tranquille jusqu'à Arrivonimamo, où nous attend notre escorte. 

On ne s'imagine pas ce que nous avons eu de peine à recruter ces por- 
teurs : la perspective de s'en aller faire du tourisme, même en aussi bril- 
lante compagnie que la nôtre, dans ces régions lointaines où les Hovas ont 
été reçus d'une façon qui leur a enlevé le goût d'y revenir, les séduit médio- 
crement. Nous ne les avons décidés qu'au prix d'une haute paie, et ils ne 
paraissent pas du tout avoir pris gaillardement leur parti de cette aventure, 
car le soir même ils profitent d'un de ces orages épouvantables, qui vont 
s'abattre sur nous quotidiennement, pour abandonner la colonne en lais- 
sant une partie de nos bagages en proie à la fureur des éléments. Tous ces 
Malgaches sont de fameux blcheurs, et l'on ne peut entreprendre avec eux 
un voyage en pays diflicile sans s'exposer plus ou moins au sort des quatre- 
vingts rameurs de la galère capitane, dont, après Victor Hugo, Raoul Pon- 
chon nous a conté les infortunes. 

En arrivant à Melun, 

Nous éUonsun; 
Eu arrivant à Carcassonne, 

Y avait plus personne. 

Au sortir de Tananarive, nous traversons sur les digues construites par 
le grand roi Radama les fertiles rizières de la vallée de llkopa. La rivière 
elle-môme avait jadis un pont; nous n'en trouvons rjue les ruines et nous 
passons en pirogue. Après Fenoarivo et le grand marché d'Alakamisy ', 
en pleine animation — c'est aujourd'hui jeudi, — nous lunchons sommai- 
rement et de grand appétit, malgré le soleil torride (la chaude saison com- 
mence, amenant avec elle les pluies et les orages). Une ombre tutélaire 
s'offrait à nous dans un petit village, construit en terre rougeâtre comme 
tous les villages de l'Imerina, et fortifié d'un fossé profond dont la porte 
est gardée par une énorme pierre plate et circulaire qu'on roule chaque 

t. Alakamisy, jeudi en malgache. 



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LA lf/SS;O.V DE L'OUEST. 125 

soir en travers du passage. Ce refuge est bien tentant ; mais, plus sûrement 
encore que par ses forli(ications, la place est gardée par des puces qui 
nous tiennent à dislance; c'est le fléau de l'Émyrne. La destruction des 
Fahavatos n'est qu'une aCTaire de temps, et te général Galliéni la mène bon 
train; mais la tranquillité ne régnera définitivement dans le pays que 
lorsqu'on se décidera à faire parier la poudre insecticide. 



Notre route se poursuit sans incident à travers de 
fertiles vallées riches en bétail, enire des massifs 
montagneux; le plus original de ces massifs est au nord-est, l'Antongona, 
qui représente une tête de zébu avec la bosse y attenante. Après un 
orage épouvantable qui fond sur nous vers les quatre heures, nous 
arrivons à Arrivonimamo, le chef-lieu du territoire militaire que com- 
mande le chef de bataillon Reyncs , officier de grande expérience , 
doublé d'un administrateur de premier ordre. Arrivonimamo veut dire les 
mille caresses; c'est dans ce village au nom plein de promesses que le 
pasteur Johnson fut massacré, après avoir subi les plus horribles tortures. 
Le Père de Villèie échappa providentiellement aux assassins, mais il est 



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156 tfiV PARISIEX A ilADACASCAR. 

encore tr^s malade, et c'est le Père Loiioutarie qui nous fait les honneurs 
de la mission où nous recevons la plus cordiale hospitalité. Avec une 
sollicitude tout à fait paternelle, on s'efforce de nous détourner de l'expé- 
ilition où nous sommes à la veille de nous engager ; d'après les rensei- 
gnements du poste, il faudrait un effectif de trois ou quatre compa- 
gnies pour s'aventurer dans la région que nous prétendons traverser; le 
commandant du cercle en a écrit au général, et déclare tout net qu'il ne 
nous laissera pas partir sans en avoir reçu l'ordre formel. Fort heureuse- 
ment, cet ordre, nous l'apportons avec nous, et dans la nuit le tél^raphe 
optique en transmettra la confirmation. Après quelques verres de Cham- 
pagne vidés au succès de noire entreprise, les officiers prennent, avec 
te lieutenant Rocheron, les dernières dispositions pour le départ du lende- 
main matin. 

Sur nos lils de camp, dresses dans le petit dortoir de la mission, nous 
dormons les uns près des autres un sommeil peuplé de rêves aventureux, 
rt le lendemain, dès l'aui»e, nous nous élançons, plus ardents que les con- 
(]uistadors de José-Maria de lleredia, vers les horizons inconnus 



Nous cheminons à travers une région mouvementée, très fertile naguère, 
aujourd'hui dévastée. Partout les villages sont en ruines, les toits de 
roseaux sont lirâlés; il ne reste plus que des murs en terre délabrés. Par- 
tout les rizières, étagées au creux des vallées avec une régularité qui rap- 
pelle les gradins des grandes eaux de Saint-Cloud, montrent un sol inculte 
malgré la saison avancée. La contrée n'a gardé de ses richesses que d'assez 
nombreux bois dp lapia, où les vers à soie sont en Irain de tramer leur fil. 
Il y aura là une précieuse ressource pour le pays hova, dès qu'on onlre- 
prendra cette culture avec un peu de soin, comme on a déjà commencé à 
le faire dans le Belsiléo, où les riches lambas ' ont été de tout temps appré- 
ciés; on y produit actuellement un tissu de soie dos plus recherchés pour 

1. Ce mot désigne à la Tuis tes pièces de colonnade grossière dont s'habillenl les vivants et 

L'î pièces de soie dont on enveloppe i,-s morts. 

Digilizcd by VJ OOQ I C 



LA MISSION DE lOVEST. (27 

le vêtement d'homme. C'est souple, fin et solide, et cela n'a pas son [larcil 
pour la culotte de sport : un joli cadeau à faire h un cycliste. 

Nous traversons sur les épaules de nos bourjanes quelques rivières, 
dont uno surtout, l'Iniga, est assez copieusement aurifère, s'il faut en 
croire M, Talbot. 

M. Talbot, c'est l'ancien possesseur des fameuses concessions Talbot. Il 
accompag;ne aujourd'hui M. d'Yerville dans la région d'Ankavandra en 
qualité de prospecteur, emploi qu'il cumule gracieusement avec ceux 
d'interprète expérimenté et de guide, souvent, sinon toujours, hélas! bien 
renseigné. 

Noire escorte de Sénégalais forme la télc et la queue du convoi. Ils 
marchent allègrement, malgré la mélancolie d'une séparation qui menace 
d'être longue et à laquelle ils ne sont point accoutumés : les troupes noires 
ont grand'peine à se passer de la société féminine. Au Sénégal, au Sou- 
dan, au Dahomey, partout ils font route avec leurs dames, généralement 
choisies parmi les jeunes captives. Ces douces compagnes ont charge 
du bagage et jouent auprès de leurs maris le rôle si utile du soldat tender, 
préconisé par le regretté général Poilloûe de Saint-Mars, avec illustrations 
de Caran d'Acbe. Durant les longues, étapes, elles suivent la colonne, 
portant vaillamment sur leur tête tout le baluchon du tirailleur. Celui-ci 
croirait déroger en se chargeant d'autre chose que de son fusil, de sa ba'icn- 
nette, de ses cartouches, et d'une infinité de gris-gris, appropriés aux 
principales vicissitudes de l'existence des campagnes, (elles que les coups 
de feu, les crocodiles et ies lièvres. 

La figure de ces dames n'est pas de celles qui inspirent les dessinateurs 
de keepsakes, mais l'habitude de porter constamment des fardeaux sur la 
tète, dès la plus tendre enfance, fait à leur taille une cambrure élégante. 
Ignorant les facilités du pérambulateur et des divers autres types de voitures 
pour enfants, elles portent leurs nourrissons à la façon d'une hotte. Ce cher 
petit moricaud, emmailloté dans le pagne, repose ])liilosophiquement 
sur l'arrière-train de sa nounou, qui ne s'en occupe guère en dehors do 
l'heure des repas. 

Ces robustes ménagères terrorisent les pauvres petites Malgaches du 



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128 UN PARISIEN A JUADAGASCAR. 

Zoma ', OÙ la vivacité de leurs arg:uinent8 ad feminam coupe court aux pré- 
tenlions exorbilantcs des vendeuses. Celles-ci excellent à carotter l'Euro- 
péen, mais ne se risquent jamais à majorer les prix devant • madame 
Sénégal », comme l'estime publique appelle ces jeunes personnes, parmi 
lesquelles on retrouve quelques-unes des amazones du regretté Behanzin. 

Pour cette fois, vu la difficulté des opérations en perspective, on a jugé 
prudent de laisser les enfants à leurs môres et les mères à la maison. Ces 
dames vont bien nous manquer, mais ces messieurs semblent un peu con- 
solés par l'espoir des batailles, seul capable de déterminer à l'abandon des 
tendresses féminines une dmc généreuse comme celle d'un Sénégalais. Ils 
vont d'une allure guerrière; leur pied nu et leur mollet au vent, sur lequel 
Qotte la culotte de calicot blanc, prennent au loin l'aspect du godillot et de 
la guêtre noire. Le voilà bien, le cirage économique ! Ce sont de beaux gars 
pour la plupart, et tous de rudes gars : des Bainbaras hauts, bien décou- 
plés, laides (l'épaules et fins de taille sur des jarrets de grands fauves. Leur 
visage, il est vrai, déroute l'esthétique des Européens, habitués à consi- 
dérer comme les types immortels de la beauté masculine l'Apollon du Bel- 
védère, l'empereur Lucius Verus et M. Ricard, ex-garde dos sceaux. Leurs 
lèvres ont une ressemblance fâcheuse avec des pneus de bicyclette, mais 
les dents qu'elles encerclent sont éclatantes et pures comme celles des 
jeunes épagnculs. Leur teint est couleur de suie, mais leurs yeux resplen- 
dissent au soleil et dans la nuit ils ont l'éclat de ceux des loups. 

Il y a dans le nombre un fort joli garçon qui exercerait des ravages 
parmi les bonnes d'enfauts, s'il appartenait à l'infanterie de ligne au lieu 
d'être un ca]ioral du régiment colonial : c'est le vaillant Sambé Macas. 
souba; son lin profil marque une prédominance du type arabe; au sommet 
du crâne tondu émerge une touffe de cheveux comiquement tressée et tire- 
bouchonnée en queue do cochon. 

Notre autre caporal est une sorte de taureau, court et ramassé; le torse 
et le cou disparaissent sous des masses musculaires invraisemblables, d'où 
saille une face bestiale aux naseaux fumants comme ceux du taureau d"Eu- 

I. GranJ marché du VendrcJt à Taiianarive. 



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LA MISSION DE L'OUEST. iZ-i 

ropeia. C'est !e farouche et bon Samha Binta, la Terreur du Dahomey ; ses 
camarades disent que, dans un seul combat, il a, tel un héros de VIliade, 
fait mordre la poussière à cinq soldats de Behanzin. Cela ne l'empêche pas 
d'être actuellement au mieux avec les anciens sujets du Kondo ', assez 
nombreux dans le régiment colonial, où Sénégalais et Haoussas, naiïtH''re 
ennemis, sont aujour- 
d'hui frères d'armes. 

Le sergent Fali-Saï- 
dou est un colosse.droi t 
comme un I, grave et 
taciturne parmi tous 
ces négrillots qui ca- 
quettent perpétuelle- 
ment avec la volubilité 
d'une conversation 
d'ouistitis. Chez celui-ci 
comme clicz Samhé do- 
mine le sang musul- 
man. 

Tout ce monde va 
léger de cœur et léger 
d'argent , on a laissé 
la paie à ces dames, 
qui sont, assure-t-on, 
de bonnes ménagères, 
soucieuses de l'épargne 

et de l'avenir du foyer. Il y a dans ces troupes mixtes un merveilleux 
élément de colonisation. C'est avec ces bataillons noirs, à peine encadrés 
de sous-officiers et d officiers européens, qu'on est en train de faire la 
conquête; c'est par les mêmes hommes, une fois libérés, que se ferait le 
mieux du monde, sur le principe des colonies romaines, la mise en 
valeur du territoire malgache. Si, au moment de les rapatrier, on leur 

1. Le Kondo. nom populaire de Behanzin au Dahomey. 



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130 UN PAIilSIEN A MADAGASCAR. 

promet quelques lopins de terre, beaucoup d'entre eux iront passer au pays 
natal le temps d'y raconter leurs campagnes à la famille et aux amis, car 
le Sénégalais est extrêmement ■ épateur »; après quoi, selon leurs offi- 
ciers, ils ne demanderont qu'à retourner, pour y faire souche, au pays de 
leurs exploits. Séduits par leurs récits enchanteurs, d'autres indigènes 
viendront en foule à la suite se faire embaucher pour la guerre ou pour la 
colonisation. Ils sont laborieux, endurants el sobres — à la condition 
qu'on ne leur laisse pas de rhum à la portée de la main, — et il leur suffît 
de quelques heures pour être dans les meilleurs termes avec les popu- 
lations chez lesquelles ils viennent de pénétrer les armes à la main '. Il y 
a dans tout Sénégtilais un soldat-laboureur auquel il ne manque que la 
charrue. 

Sous la surveillance d'un petit i)omi>re de contremattres agricoles et de 
quelques chefs d'exploitation, ces compagnies de main-d'œuvre feront de 
la bonne i>esogne pacifique à Madagascar, comme les compagnies noires y 
ont fait merveille sous la conduite d'une poignée d'Européens. Notre con- 
viction à cet égard s'appuie sur le jugement de quelques-uns des militaires 
et des colons les plus documentés sur les choses malgaches. L'expérience 
démentira la sempiternelle objection des bons bourgeois, qui s'en vont 
répétant que la France n'est pas assez riche en hommes pour se donner le 
luxe d'avoir des colonies : argument irréfutable en ce qui concerne les 
colonies dites de peuplement, mais il s'agit ici d'une colonie d'exploitation, 
d'une « possession », comme disent les Anglais et les Hollandais pour les 
Indes et pour Java, où les Européens sont en proportion infime par rapport 
k la population indigène '. 
Jusqu'à présent, l'escorte nous est surtout précieuse pour stimuler le 

1. M. Brunet, dépuU de la Rëunion, vienl de rentrer en France (1 octobre 1897} après un 
voyage h Madagascar où il a étudié avec le gouverneur générai un projet de colonisation qui 
nous parait excellent dans certaines de ses parties : la distribution de terres à coloniseraui 
anciens soldats européens, aFricains et indigènes, et la création d'une caisse de colonisation 
pour taire à ces vétérans el autres colons les avances d'argent indispensables à la mise en 
valeur des territoires qiti leur seront connés. 

Ce projet de loi, qui a M déposé sur le bureau de la Chambre par MU. Brunet et de Mahy, 
rendra grand service à li colonie, pourvu qu'il soil appliqué sous ta réserve d'une méticuleuse 
sélection dans l'envoi des colons européens au point de vue de la santé, de l'endurance et des 
facultés de travail. 

2. Pour la colonisation hollandaise, lire dans Coimopatis les études de M. Chailley-Bert, l'émi- 
nenl secrétaire général de l'Union Coloniale,qui vient de remplir b Java une importante mission. 



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LA MISSION DE L'OUEST. 131 

zèle de nos porteurs qui sont indolents et timorés. Mais bientôt on aperçoit 
sur les crêtes quelques groupes de Fahavalos qui se mettent à nous suivre. 
A ce spectacle, plus d'un bourjane laisse voir qu'il préférerait ne pas 
avoir quitté Tananarive, où la vie est douce et facile, plus d'un abandon- 
nerait volontiers son fardeau dans quelque ravin et s'enfuirait à toutes 
jambes, si nous n'avions comme chiens de berger nos bons tirailleurs qui 



ne les quittent pas de l'œil et houspillent les traînards avec un zèle de 
bourrus pas bien malfaisants. 

t Sauvages! » leur disent-ils du haut de l'éclalanle supériorité dont les 
revêt l'uniforme français. J'en ai même entendu traiter de • sales nègres » 
des Hovas d'une nuance inliniment plus claire que la leur, car le soleil 
du Soudan les a faits noirs comme des diables. D'assez bons diables, en 
somme, qui, tout en allongeant aux paresseux quelques bourrades et 
quelques coups d'un pied nu sur des surfaces également peu garanties, 
savent à l'occasion se charger durant des heures du fardeau de l'homme 
A bout de forces. Ils ne sont pas pris au sérieux q>jand, en roulant des 



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132 IN PARISIKN A MADAGASCAR. 

yeu\ féroces, ils disent : « Moi, manger toi! > à un fainéant qui sait fort 
bien que nos troupes coloniales ne sont plus anthropophages depuis le 

radeau de la Méduse. 

Nous traversons une région montagneuse tout à fait pittoresque. Bous- 
sand, qui a des inlérôls à Sa int-Ë tienne, nous assure que cela ressemble 
au Forez : de telles vallées profondes où roulent des torrents par-dessus 
des cascades et, au lointain, la vue du lac Itassy. Charmante promeBado 
que je recommanderais fort aux touristes parisiens, si elle n'exigeait un 
deplacement.de plus de trois mille lieues. D'un sommet, nous apercevons 
un groupe de cases en terre sur l'une desquelles il nous semble voir flotter 
le drapeau tricolore. Nos jumelles l'affirment et nos cœurs le confirment. 
En poursuivant notre marche, nous apercevons auprès du village un 
énorme troupeau do bœufs, gardé par quelques tirailleurs algériens, la 
baïonnette au canon. C'est le poste d'Amboniriana, occupé depuis quelques 
jours seulement par la compagnie du capitaine Bou-Ayod, l'un des plus 
allants et l'un des plus avisés parmi les valeureux officiers d'avant-garde qui, 
de jour en jour, conquièrent le terrain sur les bandes insurrectionnelles. 

11 nous fait le meilleur accueil, et le plus simple ; son service de table 
n'est pas en argenlerie ciselée, comme celui des régiments coloniaux 
anglais '; il a pour candélabres deux racines de manioc au bout desquelles 
brûle tant bien que ma! de la chandelle malgache; comme il arrive ici 
dans plus d'un de nos postes, quand les verres sont cassés, on boit dans 
des pots à confitures et dans des boites à conserves. Mais le bœuf est en 
abondance, car les turcos sont débrouillards; la troupe ne manque de rien, 
et c'est plaisir de voir comme les hommes sont dévoués à leur chef. Une 
dizaine d'entre eux doivent nous accompagner sous la conduite du sergent 
Bouchna-ben-Izza, qui sera bien vite avec nous sur le pied d'une camara- 
derie singulièrement facilitée par le tutoiement arabe. 

Ce tutoiement des soldats algériens, français de langage comme de 
visage (car leur teint ne parait guère plus boucané que le nôtre relative- 

I. Dans le désastre iIj Warren Uasiini/', réccmmenl échoué h la néunion, le régiment 
colonial du Cap a perdu son argenlerie qui représcnlail une valeur împorlaDte. 



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LA MISSIO.V DE L'OVEST. IM 

ment à celui de tous les moricauds qui nous entourent) surprend inOnî- 
ment plus que la naïve familiarité du parler ncgre de nos Sénégalais. 
De ceux-ci, le dialecte se réduit à un vocabulaire extrêmement limité : 
« y en a bon ■ ou a y en a pas bon », et « f... le camp ■ — que les uns 
prononcent « f... la camp » et d'autres < f... moi le camp », — en consti- 
tuent les expressions fondamentales. Le premier groupe exprime l'idée de 
la satisfaction ou du mécontentement; l'autre, celle du mouvement, sans 
aucune intention désobligeante, d'ailleurs : j'ai entendu un planton, avec 
toutes les marques du respect dans le geste, dire à un officier supérieur 
qui l'avait envoyé chercher un lieutenant de service : 

« Mon commandant, y en a lieutenant, f... moi le camp. » 

Cela signifiait tout simplement que le lieutenant était sorti. 

Le tout est de savoir ce que parler veut dire. 

Nous sommes au cœur de l'insurrection; tout le pays d'alentour est en 
plein soulèvement, et jusqu'à la tombée de la nuit nous observons sur un 
plateau voisin une bande évaluée à un millier de guerriers dont on aper- 
çoit nettement les fusils et les sagaies. Nous nous couchons, persuadés 
qu'ils nous attaqueront avant le lever du jour. Le poste est garni de fossés 
et de murs en terre percés de meurtrières; c'est vraisemblablement la 
dernière nuit que nous passerons dans de pareilles conditions de sécurité. 
C'est le moment, ou jamais, de dormir. 

Samedi 31. 

On se réveille tout surpris d'avoir reposé (ranquillcmenl, mois à peine 
sur pied, nous voyons arriver deux tsimandoas ' qui annoncent que ie poste 
de Soavinandriana, où nous devons coucher ce soir, a été attaqué par 
3 000 Fahavalos. 11 est occupé par le capitaine Compcrat, assisté de 
M. Molade, inspecteur des milices, avec une poignée de miliciens recrutés 
depuis peu. Nous précipitons noire départ, espérant arriver à temps pour les 
débloquer, mais ce n'est pas chose facile ni rapide que de mettre en marche 
un convoi dans ce pays dont les habitants sont passés maîtres dans l'art de 
se défiler. Encore une vingtaine de nos porteurs ont déscrlé; ils sont loin 

jvelles et les lettre», appelées 



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134 UN PARISIEN A UAÙAGASCAR. 

s'ils courent encore, et nous voilà obligés J'en trouver d'autres au village 
par voie de réquisition : ils seront largement payés, mais peut^lre préfére- 
raient-ils moins d'ai^ent et plus de tranquillité. Après une heure et tlemie de 
va-et-vient, de cris et de bourrades, nous sommes enfin parés, et le coup de 

sifflet du lieutenant 
donne !e départ. 
Lepaysestmerveil- 
^ leux; nous sommes 

en pleine montagne. 
Ce n'est plus le Forez 
à présent; c'est l'Au- 
vergne, au dire <Ie 
Boussand, qui d'ail- 
leurs est pyrénéen. 
Nous suivons au-des- 
sus des pentes boisées 
une ligne de créles, 
comme c'est l'onli- 
naire pourles sentiers 
milgaclies. La vue 
s'étend fort loin, par- 
dessus la Varana, qui 
serpente à une grande 
""^ ■"' profondeur dans un 

m Tsi!iAïiiin.i. dédale de rochers du 

plus merveilleux elTet. Mais n'attendez pas de moi des descriptions, j'en 
suis tout à fait incapable, et puis cela tient de ta place au détriment du 
récit. A mon humble avis, le moindre instantané, — fut-il dû à un Kodak 
Eastman aussi médiocre que le mien — donne d'ur paysage une sensation 
plus fidèle et plus intéressante que celle qui m dégage des meilleures, 
pages de nos grands maîtres du genre. La seule excuse de Chateaubriand 
et de Bernardin de Saint-Pierre, c'est d'être venus au monde avant le 
daguerréotype; mais Pierre Loti n'a pas de circonstances atténuantes. 



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lA MISSION DE L'OUEST. 135 

Le paysage, un état d'àme!,.. formule admirable pour les métaphysi- 
ciens, mais tout à fait insuffisante à l'usage des explorateurs. 

Après un passage de torrent assez mouvementé, nous nous élevons dans 
des gorges. 11 faut mettre pied à terre pour franchir un couloir et longer 
une corniche, bordée d'un ravin à. pic; le TaKarin qui sommeille au fond 
de toutes les âmes d'explorateurs serait presque autorisé à qualiQer ce 
ravin de précipice. En haut, la vue est splendide sur le lac Itassy; k 
vallée de la Varana s'évase en d'immenses marais, séparés les uns des 
autres par de chaotiques amoncellements de terre rouge en proie à d'inces- 
santes érosions; la couleur de ce terrain, formé de gneiss et de granit 
en décomposition, et son perpétuel remaniement par les pluies qui le 
rongent comme de l'eau-forte, sont tout à fait caractéristiques de la région 
moyenne du plateau central de Madagascar, 

Tout autour du grand massif montagneux de l'Emyrue s'étend la ceinture 
de forêts dont le rebord en saillie assure aux Hovas une efficace protection. 

Droit devant nous, à une quarantaine de kilomètres par-dessus la région 
désolée, s'élève une pente au sommet nord de laquelle deux arbres gigan- 
tesques sont plantés comme des jalons : là est situé le village de Soavî- 
nandriana. Des feux de signal s'allument tout le long de ces montagnes et 
jusque dans les ties de l'itassy, que sillonnent des flottilles de pirogues 
tombées aux mains des Fahavalos. Chaque fois que j'aperçois un de 
ces feux, la colonne de fumée évoque en mon cœur < bien parisien » le 
poignant souvenir du deuxième acte de Pour la Couronne, qui valut à 
notre cher ami François Coppée un si grand et si beau succès. Puisse-t-il 
éprouver quelque plaisir à savoir que l'on a souvent pensé à lui dans des 
contrées encore plus lointaines que l'Odéonl 

Péniblement, nous nous dirigeons à travers la région bouleversée qui 
nous sépare de Soavinandriana : à chaque instant, nos guides font un 
énorme détour dont se révolte notre impatience, et deux ou trois fois, 
avec une belle ardeur contre laquelle aurait dû mettre en garde notre 
jeune expérience de voyageurs, le lieutenant et moi nous tentons de couper 
au court. Mal nous en prend; pour traverser deux ou trois cents mètres 



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13C US PARISIES A JUADAGASCAR. 

de roseaux drus et coupants où nos (îlanzaDes disparaissent, nous mettons 
inliniment plus de temps qu'il n'en faut à la colonne pour accomplir son 
circuit. Ce n'est vraiment pas la peine que nos familles aient dépeasé tant 
d'argent pour nous faire enseigner comme quni la ligne droite est le plus 
court chemin d'un point h un autre. Il n'y a rien de tel que de voyager 
pour apprendre à ses dépens combien malaisément la vie courante se trouve 
d'accord avec les aphorismes des sciences les plus exactes : patience et 
longueur de temps font plus que bousscle et théodolile. Enfin, les marais 
sont passés et nous gravissons les pentes. Au sortir d'un déHlé, nous nous 
trouvons brusquement en présence d'un village derrière les fossés duquel 
apparaissent des hommes en armes. Nous apercevons les fusils et les 
sagaies, mais nous ne distinguons pas les têtes et les costumes suffisamment 
pour reconnaître à qui nous allons avoir affaire : va-t-on nous tirer dessus? 
Un immense drapeau blanc, fait d'un lamba de cotonnade, s'élève, au 
bout d'une lance. Ces peuples sont pour nous des frères. 

Dès qu'ils se sont assurés que nos intentions sont pures, ils viennent à 
notre rencontre avec des précautions infinies : c'est la première fois qu'ils 
voient des uniformes français, et sans doute ils garderont de cette 
rapide entrevue l'impression erronée qu'en France les chefs sont de 
visage pâle sur un fond de population nègre. Ils sont vraiment drôles : un 
v:?ston en calicot blanc avec une toque identique à celle des patronnets do 
chez nous, voilà leur tenue de guerre, et la sagaie dans leurs mains prend 
un air de tourne-broche. La plupart ont des fusils. Ce sont les iitiramils, 
qu'il ne faut pas confondre avec les miliciens : la milice est une troupe 
indigène à la solde du gouvernement français qui l'équipe et la mène en 
campagne sous le commandement de quelques sous-officiers îiors cadres, 
tandis que les miramils constituent une sorte de garde civique veillant sur 
place à la défense des villages. Le milicien se distingue du miramil par un 
peu de rouge à son veston et par un petit chapeau de paille One en dessus 
de coupole comme celui des Annamites. 

Nous passons rapidement en revue cette vaillante garnison d'Ambohi- 
trimo; le chef nous informe, par l'inlermcdiaire de M. Talbot, que le vil- 
lage a été attaqué dans la nuit par les Fahavalos, et qu'on leur a opposé 



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LA MISSION DE L'OUEST. (37 

une résistance héroïque. A ce glorieux récit, le ciel s'entr' ouvre avec fracas 
et il en tombe un de ces orages qui achèvent toutes les journées de la 
saison où nous entrons. Celui-là nous escorte jusqu'à Soavinandriana; 
à notre rencontre, arrive un groupe d'habitants armés; ils nous appren- 
nent que le poste a repoussé ce matin même l'impétueuse attaque de 
trois mille Sakalaves, et que le capitaine Compérat nous attend là-haut 



Réconfortés par ces paroles de bon augure et par la perspective d'un 
gîte, nos bourjanes prennent le galop sous la pluie et le tonnerre, et nous 
faisons jusqu'au village un steeple & fond de train par-dessus les mamelons 
de terre grasse et les fossés transformés en ruisseaux. 

Le capitaine Compérat, qui, fort jeune encore, est un vieil habitué des 
guerres coloniales, nous reçoit à merveille et nous raconte l'afîaire ' qui 
vient de se terminer ; les Sakalaves appartenant à la bande de Zamary — 

1. Quelques jours plus lard, l'Officiel de Madagascar menlionnait la citation à l'ordre du 
Jour du capitaine Compérat pour la déreuse de Soaviaandriana. 



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138 Vff PARISIEN A MADAGASCAR. 

tué récemment à quel(|ue distance de là par la compagnie dont fait partie 
notre camarade, le lieutenant Rocheron — ont laissé ce matin pas mal de 
monde sur le terrain, mais ils nous ont (ué cinq mUiciens. 

Le capitaine est assez content de sa troupe; ces geas-li soDt capables 
d'une réelle vaillance quand iU sont commandés par un chef européen; on 
l'a vu bien des fois, notamment au siège d'Antsirabé, où M. Gerbiais, 
interprète de la résidence, a tenu avec deux ou trois gardes miliciens et un 
petit nombre d'indigènes jusqu'à l'arrivée des secours amenés par le rési 
dent Alby, aujourd'hui à Majunga. 

Sans doute, les trente mille soldats de l'armée hova auraient fait moins 
piètre figure devant tes deux mille hommes du général Duchesnc, s'ils 
avaient été soutenus par la simple présence de quelque condottiere comme 
ce major Shervington, avec lequel ils avaient eu la maladresse de se 
brouiller quelques jours avant le début des hostilités. 

Soavinandriana est un gros village situé à i 875 mètres sur le bord d'un 
plateau dominant la vallée du fond de l'Itassy, dont la vue est masquée 
par une ligne de rochers. Le pasteur Wilson y a construit une chapelle où 
nous logeons nos Sénégalais, et une sorte de cottage où nous nous instal- 
lons le plus confortablement du monde ; après quoi, nous allons dîner dans 
te rova, c'est-à-dire dans la forteresse. La fortification est des plus simples : 
des troncs d'arbres dressés les uns contre les autres, et entre lesquels il 
n'y a de place que pour un canon de fusil. Le dîner est plein d'entrain 
malgré le triste état de santé de l'inspecteur des milices, M. Molade, gra- 
vement atteint par les fièvres dans ce poste d'avant-garde, où il représente, 
avec M. Compérat, toute la colonie européenne, depuis la retraite du pas- 
teur Wilson. Le révérend Wilson avait la perspective d'un martyre comme 
celui de son collègue Johnson, récemment massacré à Arrivootntamo : 
cela l'a mis en déroute. Le seul point de contact de nos compatriotes avec 
la civilisation est le poste d'Amboniriana, d'où nous arrivons après une 
étape de plus de 60 kilomètres. De tous les autres cAtés, ils n'ont devant 
eux que la montagne infestée de Pahavalos, et la désolation du désert mal- 
gache s'enfonçant au loin vers l'ouest. L'uoique agrément du paysage, 



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LA MISSIOS DE lOVEUT. 13» 

formé de terrains éruptifs récents, est un grand cratère de lave entouré 

de ses trois petits, que nous nous promettons d'aller visiter demain matin. 

Nos hôtes n'ont ni vin, ni sucre, ni café, mais on arrive à se passer de 

tout cela dans ce pays où il n'y a d'indispensable que le riz et la quinine; 



nous leur laissons cependant quelques menues provisions en échange du 
pady * que l'on va piler toute la nuit pour nous approvisionner. 



Dimanche 1" novembre. 

La matinée est absorbée par de nouveaux préparatifs; il nous manque 
encore des bourjanes, et ce qui est plus grave, on nous apprend qu'une 
dizaine de miliciens désignés pour nous accompagner, conformément aux 
instructions de l'état-major, ont jugé plus prudent de rléserter. On ne sau- 
rait croire avec quelle facilité le Malgache, mince et Huct, glisse entre les 

1. Riz Don décortiqué. 



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140 VS PARISIEN A MADAGASCAR. 

mains de l'Européen et même du Sénégalais; ligottés des pieds à la tôte, 
les prisonniers déjouent le regard des geôliers les plus vigilants, et il n'y a 
guère que les Annamites qui puissent rivaliser en l'art subtil des évasions 
avec ces Malais affinés. 

Le capitaine Compérat se fait un devoir de remplacer nos manquants au 
préjudice de ses effectifs pourtant bien minces; ce sont malheureusement 
de fraîches recrues sur lesquelles il ne faut guère compter pour autre chose 
que pour porter les caisses de cartouches; mais ils sont merveilleusement 
aguerris à la fatigue et aux privations. 

Nos apprêts terminés, nous allons au rova rendre visite aux prisonniers 
enlevés dans l'affaire de la veille. Ce sont des Fahavalos du pays voisin, 
parmi lesquels il y a seulement deux Sakalaves, reconnaissables à leurs têtes 
farouches couronnées d'une tignasse dont les crins, tressés en nattes mul- 
tiples qui se convulsionnent parmi de bizarres insignes de guerre e( de mys- 
térieux fétiches, évoquent l'image tumultueuse des chevelures d'Euménides. 

Les Sakalaves sont les gens des tribus de l'Ouest, dont les bandes sau- 
vages ont de tout temps fait incursion sur le plateau d'Émyrne, au détriment 
des Hovas cultivateurs et de leurs bœufs; on les appelle Fahavalos, d'un 
nom qui, dans son sens originaire, désigne simplement l'ennemi quel qu'il 
soit. Depuis l'insurrection, les turbulents de l'Émyrue, fanatisés à l'appel des 
sorciers fétichistes qu'encourageait clandestinement le parti de la cour, ont 
formé des bandes analogues à celles des Sakalaves; ils pillent et terrorisent 
les populations paciliques qui, sur bien des points, ne se sentant pas suflî- 
samment protégées par les autorités françaises, ont suivi les meneurs bon 
gré mal gré. Au fond, la plupart de ces pauvres diables ne demandaient que 
la tranquillité, et dès qu'ils se sont aperçus qu'un secours efficace leur était 
assuré par nous, ils ont regagné leurs villages, réédifîé les cases et repris 
la culture des rizières. 

A l'entrée de la saison des pluies, les Sakalaves semblent se préparer à 
regagner leurs tribus, où ils seront enfermés durant des mois par les crues, 
et bientôt l'on n'aura plus affaire qu'à quelques bandes de rebelles réfugiés 
dans des repaires de montagnes et de forêts; il ne sera certainement pas 
facile de les en déloger; mais c'est une affaire de temps. 



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LA Mission DE L'OUEST. 141 

Ces rebelles de l'Emyrne sont des Fahavalos en imitation, des simili- 
Sakalaves; souvent Us poussent ta contrefaçon jusqu'à se couvrir la téta 
avec des perruques comme celle que je viens de décrire et dont l'apparition 
terrifie les bonnes gens des campagnes. Dans presque chaque rencontre, il 
en reste entre les mains de nos soldats, qui les pendent triomphalement 
comme des scalps à leur ceinture : j'en ai rapports quelques-unes en pré- 
vision de l'heure, lointaine il faut l'espérer, où le dégarnissement de mon 
crâne nécessitera l'usage d'une i réchauffante ». 

Notre départ s'effectue avec une certaine solennité. La garnison de Soa- 
vinandriana, miliciens et miramlls, fait la haie sur notre passage; l'or- 
chestre nous prodigue une Marseillaise pour trombone et violon durant 
que nous nous acheminoos à la flle malgache, précédés par nos tirailleurs 
algériens; le premier de ceux-ci est un ancien bei^er kabyle, qui lire de 
sa gûesbah la plainte mélancolique d'une lointaine Algérie. Assurément, 
{a ne vaut pas le clairon, pas plus que la fanfare de Soavinandriana ne 
saurait remplacer la musique des Préobrajenski ; mais cet aigre cbalu- 
neau fait vibrer de profonds échos dans la désolation des roches éruptives 
où nous nous engageons, parmi les cratères de cendre et les laves amon- 
celées, sous l'orage terrible qui se prépare. 

Nous voilà partis vers l'inconnu. Durant des semaines — peut-être plus 
— nous ne devons pas rencontrer de visages européens. Je n'aurai même 
pas la consolation, d'ailleurs médiocre, de contempler le mien, ayant négligé 
d'emporter une glace de voyage; quant à se mirer dans le cristal des eaux, 
Lcrniquc* ..elles sont presque toujours rougefttres et limoneuses. Nos âmes 
se rassérènent dans un rayon de soleil au-dessus du riant vallon d'Andra- 
norano, que nous traversons pour arriver au village de Mahatsinjo. De 
là, nous repartons après une courte halte qui nous a permis d'adresser aux 
habitants quelques paroles bien senties. 

Après l'ascension d'une crête montagneuse, au sortir d'un col évocateur 
des meilleurs souvenirs alpins, nous avons à nos pieds une immense 
vallée; la terre est crevassée de sanglantes érosions et bosselée de cratères 
qui d'en haut nous apparaissent comme d'énormes taupinières, autour des- 



dby Google 



U8 VK PARISIEN A MADAGASCAR. 

quelles pullulent les petites huttes élevées par les termites. De loin en loin 
apparaissent de luxuriantes oasis à végétation tropicale, ceinturées de 
figuiers de Barbarie. 

Dans quelques-\ins des cratères, de petits lacs, dont les eaux vont jus- 
qu'à des profondeurs insondables, font une tache ronde, sombre et vertigi- 
neuse. Gà et là, des villages abandonnés depuis quelques années en raison 
de la fréquence progressive des incursions de bandes pillardes. Un seul est 
encore debout : c'est Ambalavato; il est protégé contre les surprises par 
une triple enceinte de pierres de tave, garnie de haies de cactus, épaisses 
chacune de cinq ou six mètres. Entre les deux premières, nous traversons 
une sorte d'esplanade circulaire où tes miramils se tiennent durant les 
attaques. Dans la seconde est emprisonné le bétail, la grande richesse de 
ces contrées et l'objet des convoitises de l'ennemi. On pénètre dans chacune 
(le ces enclosurcs par des galeries en pierre étroites et basses, où les bœufs 
ne peuvent passer qu'un à un. Gare aux renfoncements de tôtes et aux 
mauvaises rencontres : l'un do nous dut faire un bond en arrière, pour ne 
pas être renversé par un taureau furieux avec lequel il se trouva nez à nez 
dans un de ces corridors. Vérification faite, ce taureau était encore d'un âge 
à se laisser traiter de veau sans que la chose fût de conséquence. Il était 
d'ailleurs d'un caractère enjoué, et semblait trouver fort plaisant ce malen- 
tendu dont it a ri comme un zébu. Nous passons au beau milieu du troupeau, 
dont les fortes tètes, peu accoutumées à un défilé de ce genre, nous regar- 
dent de travers, mais ça ne va pas plus loin. 

A l'abri de la seconde muraille s'élèvent, monumentales, les tombes des 
grands ancêtres, vastes quadrilatères tumuliques, à deux étages superposés, 
sur lesquels foisonne une riante floraison de plantes dont les tons frais 
évoquent le printemps d'Europe. 

Au centre du village sont les habitations : des cases en joncs et en bam- 
bous, propres et assez confortables, disposées autour d'une construction 
dans le goût européen, sorte de chalet à un étage; au rez-de-chaussée, deux 
petites chambres et une assez grande pièce tendue d'un papier peint qui 
représente les principaux épisodes de la guerre de Crimée. Pourquoi ces 
choses? 



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LA mSSlOy DE L'OOEST. H3 

Nous sommes dans la maison du gouverneur, un Hova des plus raffinés, 
que nous avons rencontré sur le chemin de Tananarive. Le luxe de son 
installation et la splendeur de ses papiers peints nous comblent de surprise. 
On est d'ailleurs fort aimable pour nous, et le sous-chef du village nous 
fait préseat d'un bœuf, d'un cochon, de quatre poulets avec quelques dou- 



zaines d'œufs, et d'un arbre entier pour faire du feu. La voilà bien, la 
grande vie! 

Le bœuf est superbe et nos hommes ont vite fait de le débiter. On égorge 
ensuite le cochon dont les protestations ne semblent pas émouvoir ses 
innombrables compagnons grouillant autour de nous avec une familiarité 
qui dépasse toutes les bornes. Ces habillés de soie pullulent dans tous les 
villages de l'Ouest qui se ressentent terriblement de leur malpropreté : 
• En voilà qui n'ont pas volé leur nom 1 > comme dirait Calino. Cependant je 
me fais un devoir de reconnaître qu'ils ont beaucoup de bon, surtoutautour 
des articulations de l'épaule et du cuissot. Que de fois, après une longue 
étape, nous nous sommes régalés d'un jambon frais rôti sur feu de bois 



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ta VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

— quelle leçon pour les grands restaurant ! — ou bien d'un cochon de lait 
à la broche, je veux dire à la sagaie t Sans compter que la prise de l'animal, 
ordinairement vendu sur pied, à chaire pour nous de le capturer, donnait 
généralement lieu à un sport auquel nous prenions part avec l'entrain de 
gens qui ne sont pas blasés en matière de distractions. 

Nous nous couchons, enchantés d'être une fois encore hospitalisés dans 
une véritable habitation, et nous défions l'orage qui toute la nuit gronde 
au-dessus de nous. 

* 

Au matin, grand vent dans le ciel et grand brouhaha dans le village; il 
nous faut courir à la recherche de nos bourjanes, dont un certain nombre 
manquent à l'appel. Nous avons fait garder les portes. Us ne doivent pas 
être bien loin et nous (tnissons par les trouver les uns après les autres piteu- 
sement blottis sous des nattes au fond des cases. On se remet en marche, 
el nous faisons l'ascension du grand cratère au sommet duquel nous 
côtoyons le lac Noir, 

... Dont la léte au ciel était voisine, 
El dont les pieds touchaient h l'empire des morts, 

s'écrie l'un de nous dans un accès de lyrisme qui, maintenant que je suis 
de sang-froid, ne me paraît pas sufiiwmmeat excuser la hardiesse de la 
métaphore. Hais le soleil qui montait paiMiessus les crêtes du Bongolava 
était si ardent! Il jetait une lumière tellement éclatante sur Ambalavato, 
dont la prodi^euse touiTe de cactus émei^eait de l'ondulation des terres 
rouges, comme un atoll ' verdoyant dans le bleu de l'océan Indien! 

Ces fortilications à triple enceinte, hérissées du broussaillement inextri- 
cable des raquettes de cactus, semblent infranchissables et l'on ressent 
une vive admiration pour le Yauban malgache, dont la devise doit être : 
• Qui s'y frotte s'y pique ». Notez bien que les piquants de ces plantes 
inhospitalières sont extrêmement vénéneux. Les quelques villages qui 

t. Ilot circulaire de corail que couronne une végétation luxuriante. 



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LA Mission DE L'OUEST. 145 

subsistent dans cette région dévastée depuis un demi-siècle par les incur- 
sions sakalaves sont fortifiés de celte façon-là, et, pour des troupes de 
va-nu-pieds comme les nôtres, l'assaut ne doit pas être commode. • Il 
faudra bien cependant qu'on s'y mette, nous dit le lieutenant, puisque nous 
avons pour mission de reprendre Tsiromandidy, la plus forte place de 
rOuest, que l'on dit tombée aux mains des rebelles.... Ce petit travail sera 



beaucoup moins malaisé qu'il ne semblerait au premier abord >, ajoute-t-il 
aimablement. On verra bien. 

Le paysage est monotone; nous avançons mélancoliquement sous l'ar- 
deur du soleil à travers les hautes herbes, sans autre distraction que 
d'apercevoir de loin en loin un bouquet de cactus, dernier vestige d'un vil- 
lage abandonné. Une de ces touffes contient encore quelques habitations, 
d'où surgit à l'extrémité d'une perche, longue comme une canne è. pèche, 
un bout de blanche cotonnade, gage de paix et de soumission. 

Après quelques baltes bien remplies par des visés de triangulation, nous 
franchissons une petite rivière claire, rapide et sinueuse ; sur sa rive ombra- 

19 



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146 VX PARISIEN A MADAGASCAR. 

gée, oa s'installe pour faire la soupe, la soupe malgache, du riz bouilli dans 
l'eau sans assaisonnement. L'arrangement est d'un joli eflet :tout en haut 
de la berge, la silhouette immobile d'un tirailleur sénégalais appuyé sur son 
fusil ; à mi-càtc, ses camarades, qui ont fait du bois en un tour de main, se 
pressent en caquetant autour du feu qui s'allume. Les tirailleurs algériens 



1 



I 

long des rives, entre lesquelles s'ébattent majestueu- 
sement deux oies de belle prestance, achetées le matin; 
elles font la route pendues par les pattes au dos de l'un de nos soldats; 
la plupart des hommes se sont approvisionnés de canards et de poulets 
vivants, qui voyagent, eux aussi, la tète en bas; cela vaut encore mieux 
que de ne pas voyager du tout, au dire des vrais amateurs. A chaque halle, 
ces aimables volatiles se détirent les jambes en se rendant au buffet, 
convenablement pourvu de grains de riz et d'eau tiède. Tirailleurs 



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LA MISSION DE L'OUEST. 147 

algériens et soudanais, miliciens et bourjanes, guides et mineurs malga- 
ches, oies, canards et poulets, tout ce monde, petit et grand, coincoinant, 
pépiant et caquetant dans cinq ou six dialectes, depuis l'arabe guttural 
jusqu'au suave murmure des habitants de l'Émyrne, avec les notes aiguës 
du gazouillement moitié singe et moitié oiseau des Bambaras, tout cela 






s'agite parmi les fusils en faisceaux 
et les sagaies piquées en terre, dans un va-et-vient de bonne humeur, 
avec un joli vacarme : un lunch à la tour de Babel. Quant à nous autres, 
les « explorateurs », mollement étendus à la romaine sur un banc de 
sable, dans le lit de la rivière, à l'ombre d'une toile de tente que nous 
avons dressée sur quatre bambous, nous savourons le riz et ia botte ilc 
conserves, arrosés de tasses de thé où nous versons quelques cuillerées 
d'un vin rouge qu'il importe de ménager. 

Il fait terriblement chaud quand nous repartons à travers la brousse des- 
séchée; la monotonie en est rompue seulement par deux ou trois passages 



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I4S l'N PARISIES A MADAGASCAR. 

(le rivières dans (les fonds de rarins plantés de quelques arbres, qu'anime 
la conversation des singea et dos perroquets. Vers cinq heures, sous l'orage 
de rigueur, nous campons près d'une rivière, le long d'un dos d'âne qui 
présente les conditions stratégiques imposées par la prudence ; d'après le 
dire du lieutenant, il est à peu près certain qu'un matin ou l'autre nous 
aurons avant le lever du jour une surprise à coups de fusil. 

Le Adèle Yamoudou, délégué à mon service personnel, fait de louables 
efforts pour m'aider à dresser ma tente sous l'averse. Notre défaut d'habi- 
tude à l'un et à l'autre rend ce travail assez pénible par cette pluie diluvienne. 
On flnit cependant par en venir à bout et me voilà chez moi. Je n'y suis 
pas depuis cinq minutes qu'il m'arrive des visites : ce sont quelques-uns 
de mes porteurs qui recherchent un abri. Ce sentiment est naturel, mais 
ma tente est infiniment plus petite que la maison deSocrate,et je ne 
demande pas au Ciel que de vrais Malgaches elle puisse être pleine. Ce n'est 
pas seulement que ça tienne de la place, mais c'est que ça a comme un 
goût, et le fidèle Yamoudou me sufQt parfaitement comme compagnon de 
chambrée. Au reste, ses camarades, et, à leur exemple, la plupart de nos por- 
teurs, ont eu vite fait d'édifier de merveilleux gourbis en branches et en feuil- 
lages sous lesquels ils ont l'air de se trouver le mieux du monde, tandis 
que quelques bourjanes improvisent des tentes du type bonnet de police 
avec cinq morceaux de bois et un lamba bien tendu. 

On se fait en somme assez vite & cette existence de sauvage, et il y a 
des moments où je me demande si au bout de quelques années passées 
parmi les cannibales on ne finirait pas par être anthropophage? Mais 
comme on commencerait probablement par être mangé soi-même, cette 
épineuse question se trouverait sans doute résolue dans le sens le plus 
honorable : c'est bien doux à penser ! 

Toujours est-il que nous sommes en train de retourner à l'homme pri- 
mitif; Hugues Le Roux a fait un livre sous ce titre bien algérien : < Je 
deviens colon! ■ Cela m'autoriserait à intituler mon volume : « Je deviens 
nègre 1 > Mais il ne faut pas pousser les choses trop au noir. 

Malgré l'inclémence du ciel, les feux commencent à prendre, et nous , 
nous réfugions pour diner dans la lente de Boussand, qui dispose d'un 



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LA MISSION DE L'OUEST. H9 

véritable hall. H pleut eocore lorsque nous en sortons pour rentrer chacun 
chez soi. Ma demeure est exiguë, mais confortable : un lit de camp qui, 
replié, tiendrait dans un étui de canne à pèche, mais où l'on dort à mer- 
veille aires les grandes fatigues ; une cantine qui sert à la fois de table et de 
fauteuil ; j'y pose avec soin mon bon revolver d'ordonnance et ma carabine 
Lee-Metford, près d'une paire de chaussures d'un accès facile en cas 
d'alerte; il est d'ailleurs invraisemblable que nous soyons attaqués par ce 
temps k ne pas mettre un Fabavalo à la brousse. Je soufQe mou falot. Bien 
le bonsoir. 



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X 
DANS LE DÉSERT MALGACHE 

Lii chasse aux bœufs sauvoRCs. — Praspeclions aurifères, — l.e cure-denls du cioro- 
dile. — Les creiasses de la mer de Feu. — Un serpent qui n'est pas fier. — Le col 
des Bœufs. — BeUiriry. — Première collision avec les Sakalaves. — Vahaza Parasol! 



Qi 



Mardi 3 novembre. 

wuATRE heures du malin. Le jour approche; 
Moussa-Marigo, l'ordoonance àa lieutenant, 
nous en informe par des glapissements aussi stri- 
dents que le chant du coq. On est bientôt sur pied, 
nos lits de camp n'étant pas de ceux qui encou- 
ragent à la grasse matinée, et puis le besoin so 
fait sentir d'évaporer au grand air la buée dans 
laquelle nous marinons sous la tente; dans quelques 
instants le soleil va venir nous essorer, et nous 
serons remis à sec jusqu'à ce que l'inévitable 
orage de l'après-midi nous retrempe à la lessive. 
V.1 iiii«vALo Çj f;j[[ ,|y JjIpjj Jq gg remettre en route le long 

des crêtes ardentes, au-dessus dos ravins boisés où nous ne descendons 



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J5a VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

que pour passer d'un maasif à l'autre, au grand émoi des singes et des 
perroquets sur lesquels nous avons le mauvais goût de tirer parfois des 
coups de fusil; les berges embroussaillées d'une végétation tropicale ne 
sont pas d'un accès facile, et l'on ne s'en tirerait pas sans le coupe-coupe 
de nos hommes et sans mon fameux couteau d'explorateur, auquel nous 
ne tardons pas à faire amende honorable pour tous les sarcasmes que lui 
vaut depuis le départ son aspect tartarinesque. Quelques jours de contact 
avec les arbres des forêts et le crâne des zébus sauvages ont ébréché son 
tranchant naguère si aflilé; on ne se figure pas à quel point le bois et la 
tête de bœuf sont durs à Madagascar. 

Nous passons à portée du village d'Ankisabé, dont la population, affolée 
par notre approche, s'est enfuie au loin dans la montagne, poussant le 
bétail devant elle; pourtant une poignée de braves s'avancent vers noua 
en brandissant un pavillon blanc d'une dimension proportionnée à leur 
inquiétude. Nous les rassurons par des gestes empreints d'une extrême 
bienveillance, et leur parlementaire en profite pour s'envelopper dans les 
plis de ce drapeau, dont la destination normale est de l'abriter contre l'in- 
tempérie des saisons. 

Nous voici bientôt sur la rivière Ambalabavata, où Talbot, qui ne dit 
jamais une parole inutile, assure qu'il y a de l'or. On fait halte, et durant 
que nos boys cuisent le riz et les poules, nous entreprenons des « battées ». 
Gomme il se peut que quelques-uns de nos lecteurs n'aient jamais eu l'oc- 
casion de se livrer à ce genre d'occupation sur les bords fleuris qu'arrose 
la Seine, nous allons nous efforcer de leur en donner sommairement une 
idée. Vous entrez nu-pieds dans l'eau, comme pour pêcher la crevette, et 
de loin en loin vous prenez, à coups de bêche, dans le lit de la rivière ou sur 
les bords, de la terre que vous jetez dans le creux d'une sorte de bouclier cir- 
culaire appelé la < battée>, fait de métal, ou de bols dur tiré d'un arbre 
dans lequel on creuse également des pirogues. Lavez cette terre à grande 
eau dans le courant, en donnant h votre battée un mouvement circulaire 
analogue à celui du vanneur, et poursuivez l'opération jusqu'à ce qu'il ne 
reste plus que des parcelles d'or < ainsi qu'un sable fin >, comme dit Baude- 
laire. Elles sont d'ordinaire infiniment petites; c'est ce que l'on appelle des 



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DANS LE DÉSERT MALGACHE. 15S 

< couleurs >, quand elles sont trop menues pour qu'on puisse en évaluer 
le poids; on dit qu'il y a deux, trois, quatre couleurs dans ta battée, s'il y 
a deux, trois, quatre bribes de métal précieux. C'est un travail long et 
pénible, et malgré la richesse des rivières de ta région, les Sakalaves 
ne recueillent guère de la sorte plus de trois ou quatre grammes d'or 
par jour '. Ceci soit dit pour calmer l'ardeur des spéculat«urs persuadés 
que dans ces contrées aurifères il suffit de se baisser pour remplir ses 
poches avec du métal précieux, — illusion conlirmée au premier abord par 
le spectacle de bien des ruisseaux charriant des myriades de paillettes 
élincelantes qui n'ont rien de commun avec l'or, si ce n'est leur jaune 
reflet; tout ce qui brille n'est pas or; c'est tout bonnement du mica. Par- 
donnez-moi de vous enlever cette illusion, mais comme dit le latin ; 
magis a mica veritas. 

Il va sans dire que la battée s'applique uniquement aux alluvions; on 
procède tout autrement pour la recherche des filons quartzeux — qui 
d'ailleurs se trouvent souvent dans le haut des vallées alluvionnaires, 
alimentées d'or à leurs dépens, — et pour l'étude des conglomérats, qui 
forment le minerai des fameux reefs du Wilwatersrand transvaatien, mais 
dont OQ a nié la présence à Madagascar, jusqu'au moment où un ingénieur 
français, M. Meurs, en a relevé de fort importants dans la région du 
rord -ouest, chez les Antankaras. 

C'est jusqu'à présent l'alluvion qui a fourni les quantités d'or considé- 
rables exploitées à Madagascar, et, sauf sur deux ou trois points où l'on a 
fait des installations de molitors, sorte de pompes d'une grande puissance 
dont le jet a pour effet de désagréger les falaises sablonneuses selon le pro- 
cédé en usage dans la Colombie britannique, on se sert uniqucmeot de la 
battée, qui représente le minimum de l'outillage aurifère : sans galerie, 
sans puits, sans dcscenderie, sans pilons, sans concentration, sans amal- 
gamation, ni cyanuration, ni chloruration, un bon Malgache extrait quo- 
tidiennement ses trois ou quatre grammes d'or, dans ce pays où les travail- 
leurs n'eo sont pas encore à revendiquer la journée de huit heures. Et 

1. Il arrive cependant, comme nous l 'avons vu se produire à Baltatokona, qu'un homme 
obtienne ainsi jusqu'à trenie grammes dans sa journée. 

Digiiizcd by VJ OOQ I C 



I» VN PARISIEN A UADAGASCAR. 

Dotez que, dans certaines régions, avant la campagne, on achetait couram- 
ment cet or en échange d'un poids égal d'argent monnayé. Avis aux bimé- 
tallistesl 

Après une ou deux heures consacrées à nous assurer que ^Am^a]abavata 
ne vaut pas le Pactole, nous tombons d'inanition ; ça creuse de chercher de 
l'or : auri sacra famés! Chacun réclame frénétiquement le déjeuner; l'un 
de nous, égaré par la fringale, va même jusqu'à soutenir que la pépite 
vient en mangeant. Malgré la vigueur de cet argument, nous attendons 
pour nous attabler sur le sable d'un îlot le retour du lieutenant, qui, mépri- 
sant le vil métal, s'en est allé avec une partie de l'escorte faire des visés de 
triangulation i II revient enfin, ravi de son excursion, qui lui a valu de 
découvrir, sur le sommet d'un pic voisin, un admirable groupement de 
vieux tombeaux malgaches dont le spectacle inattendu a laidement payé 
les fatigues d'une escalade laborieuse. 

On se remet en marche sous un soleil iorride. Talbot et le garde-milice, 
u:i ancien caporal d'infanterie de marine, sont fort souffrants et nous 
donnent de l'inquiétude en ce pays dénué de toute ressource. Voici pour- 
tant un village, le dernier que nous ayons la chance de rencontrer d'ici 
huit jours : c'est Tampanala, fortifié de sa triple enceinte de pierres sèches 
hérissée de cactus; on nous reçoit en armes, mais nous ne franchissons 
pas l'étroit défilé de la porte, et c'est du dcliors que nous traitons pour 
l'acquisition d'un fort stock de couffins de riz et de trois bœufs à quatre 
piastres l'un '. Nos hommes se partagent le riz, et les bœufs sur pied sui- 
vent la colonne, ardillonnés par un Sénégalais. 

Campement très pittoresque le soir, au bofd d'un ravin à végétation tro- 
picale; durant que nous dressons la tente sous l'orage déchaîné, Sambé 
Macassoaba me fait la gracieuseté de m'apportcr un énorme serpent noir 
à. tête plate, qui a bien mauvaise façon. Les Malgaches s'en éloignent avec 

I. Oo appelle piastre, à Madagascar, noire pièce de cinq francs. Elle esl la grande unité; la 
petite unitti est le voameny (prononcez : voumène), qui représenle Je prix d'un gramme d'argent 
coupé, et que tend b remplacer, depuis la conquête, la pièce de quatre sous, dont notre 
nouvelle colonie a débarrassé la métropole. Quant à la monnaie d'or, elle est absolument 
inusitée chez les Malgaches, qui ne connaissent l'or qu'en poudre et en pépites. 



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DANS LE DÉSERT MALGACHE. 157 

efîroi, mais un rien leur fait peur; Talbot assure de son côté que c'est uoe 
espèce fort venimeuse, mais tous les naturalistes s'accordent à déclarer qu'il 
n'y en a aucune à Madagascar. Ce qui est certain, c'est que, bons ou 
méchants, les reptiles abondent; on en tue & chaque instant dans les 
haltes et à la tête de la colonne ; il s'en trouve même généralement 
dans les cases des villages où leur hostilité invétérée contre les rats leur 
est un titre à la bienveillance publique, en vertu du précepte : ■ Diviser 
pour régner ». Dans l'horreur de la nuit, rats et serpents se livrent de 
lon^ combats silencieux, et parfois le lit de roseaux sur lequel nous 
reposions leur servit de champ de bataille; rien n'est mauvais pour la diges- 
tion comme d'avoir sur l'cslomac une grosse couleuvre en train de manger 
le nez à un rat en colère; c'est de quoi Rocheron a fait tout récemment 
l'expérience. Quel Homère chantera cette Erpétomyomachie? 



Mercredi i novembre. 

On va traverser le Sakay, forte rivière où, parmi les rochers innom- 
brables sur lesquels bute un couraot assez vif, ■ y en a caïman >, disent 
nos tirailleurs; on aperçoit en effet, çà et là, quelques-uns de ces oiseaux 
qui passent pourêtreles satellites du crocodile, auxquels ils curent les dents, 
s'il faut en croire les récits de bien des voyageurs et même du père Héro- 
dote qui les nomme Trockylus; quant à moi, je n'ai jamais eu l'occasion 
de constater une familiarité aussi étrange. 

Il y a peu d'eau en ce moment; la saison des pluies commence à peine; 
mais que sera-ce au retour? 

Cependant le boy du lieutenant, un petit bonhomme d'une quinzaine 
d'années, très vigoureux, mais de taille médiocre, est emporté au fil de la 
rivière ; deux ou trois de nos grands diables de Bambaras ont bien vite 
fait de le ramener; mais les conséquences de cette pleine eau sont plus 
graves pour la sacoche qu'il portait et oîi, par une déplorable fatalité, se 
trouvait notre chronomètre, que voilà changé en clepsydre. 

Après une courte hésitation, bien naturelle si l'on songe à la prédilec- 
tion qu'ils inspirent aux crocodiles, nos bœufs se décident à entrer dans 



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158 Uiï PARISIEN A ilADAGASCAIt. 

l'eau et tirent leur coupe merveilleusement; ils abordent à la rive opposée, 
sans avoir été effleurés par la dent du saurien, très friand de leur viande, 
mais sans doute eflrayé par notre passage tumultueux ; personne ne manque 
à l'appel, et nous voilà en route à travers une Beauce de grandes herbes 

jaunes qu'un boule- 
vardier prendrait vrai- 
semblablement pour 
du blé. 

Cette herbe sauvage 
difière de notre blé 
en ce qu'elle ne porte 
pas de grains, et celte 
Beauce malgache se 
distingue de la nôtre 
par une inlinité de cre- 
vasses à pic, étroites 
et profondes, mais 
qui ne rompent pas !a 
monotonie de la 
plaine , car on les 
aperçoit seulement à 
ses pieds; elles nous 
imposent d'intermina- 
bles détours ; nous 
cheminons comme 
Bouciiinis A TiB nAPiDB ''^"^ "" glacler, un 

glacier rouge et brû- 
lant où l'érosion, déterminée par la fonte des terres sous la pluie chaude, 
accomplit lentement un travail analogue à celui dont Tyndall et Whymper 
ont observé la marche dans les mers de glace des hautes mootagnes. Gare 
aux faux pas! ta moindre maladresse de nos bourjanes nous exposerait au 
sort de M. Perrichon, ce Nansen de la mer de Glace! 
Sur un vaste plateau, dans un meilleur état ih conscrvalion géologique, 



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DANS lE DÉSERT MALGACHE. m 

nous faisons la rencontre d'un troupeau de bœufs sauvages ; il me parait 
superflu d'ajouter que.dans ce cas, le mot < bœufs >, selon l'usage con- 
sacré dans tous les pays de bétail non domestique, en terme générique 
qui désigne dans leur ensemble les taureaux et les vaches avec leur progé- 
niture. Une douzaine de ces bestiaux sont devant nous & quelques centaines 
de mètres; un taureau noir, robustement campé au sommet d'une butte, où, 
sur le bleu de l'atmosphère, sa silhouette se détache superbe et formidable, 
veille au salut de la troupe ; les naseaux dans le vent, il est visiblement sur- 
pris, autant qu'indigné; bientôt, comme impatient de nous flairer de plus 
près, il s'avance, avec une curiosité un peu méprisante, à notre rencontre. 
Sur l'ordre du lieutenant, la colonne s'arrête. Nous mettons pied à terre et 
nous courons au-devant du quidam, que noire allure ne déconcerte point, 
et le voilà qui prend le petit trot; bientôt il n'est plus qu'à cinquante 
mètres : nous faisons feu. Après un instant de stupeur, il prend le galop de 
charge, quoique nos quatre balles l'aient atteint, mais il est arrêté net par 
une cinquième décharge qui le jette à terre, la cuisse brisée. Nous nous 
approchons pour l'achever, émerveillés des efforts désespérés qu'il tente 
pour se ruer contre nous. 11 faut encore cinq ou six coups de feu pour 
mettre On à sa fureur et à son agonie. La pauvre bête avait dix balles dans 
le corps. 

Bien des fois, nous avons eu de la sorte l'occasion de constater que les 
projectiles de petit calibre des fusils i tir rapide ne présentent pas une 
masse suffisante pour foudroyer instantanément : quand ils ne rencon- 
trent pas un os résistant, un gros vaisseau ou quelque viscère impor- 
tant, ils traversent souvent les régions musculaires en laissant l'animal sur 
pied pour quelques minutes, sinon pour quelques heures. 

L'homme même, surtout le nègre, plus endurant que l'Européen, peut 
continuer à marcher et à se battre avec plusieurs de ces projectiles dans le 
corps, qu'ils viennent du Lebel, duLee-Hetford ou de la carabine italienne ; 
on en a fait l'expérience aussi bien en Abyssinie et dans l'insurrection des 
Matabétés que dans la campagne de Madagascar, où l'on a maintes fois 
observé qu'à courte distance, une balle de fusil Gras faisait souvent un 
effet plus immédiat qu'un projectile Lcbel. Une fois cependant nous avons 



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162 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

arrêté net par un feu de salve un troupeau assez nombreux qui nous char- 
geait à fond de train; nous avions mis le genou en terre, et les bêtes 
n'élaient guère qu'à une dizaine do mètres quand nous avons tiré : trois 
sont tombées foudroyées, alors que la simple vitesse acquise semblait devoir 
suffire à les faire passer par-dessus nos têtes, et le reste de la bande s'est 
dispersé en un clin d'œil. 

Pour aujourd'hui nous n'avons au tableau qu'une pièce, dont la présence 
va prolonger d'un jour ou deux l'existence de nos boeufs sur pied; c'est 
tombé à point pour le déjeuner : viande excellente, un peu noire, avec un 
goût de venaison qui n'est pas déplaisant quand la chair est très fraîche, 
comme c'est le cas. Malheureusement cette agape, qui s'annonçait le mieux 
du monde, est troublée par deux incidents, dont l'un nous vient du ciel et 
l'autre de la (erre : Talbot, surnommé Bas-de-Cuir en souvenir du silen- 
cieux héros de Fenîmore Cooper, s'assoit sur un serpent, dont le contact 
est désobligeant à un niveau que n'atteint pas la protection de jambières. 
On frémit en songeant que, s'il avait été mordu, ses compagnons auraient 
da envisager comme un devoir de traiter sa blessure à la manière de 
Robinson Crusoé. Heureusement c'était un bon petit serpent, sorti de terre 
assez à l'étourdie, comme dit La Fontaine, mais sans penser à mal. 

Le ciel est moins inofTensif : contrairement à toutes les conventions 
établies, il répand sur notre déjeuner, à cette heure inaccoutumée, un 
orage épouvantable, par lequel notre menu se trouve réduit à du riz à 
l'eau : que d'eau! que d'eau! et à des éclairs, qui ont le grand tort de ne 
pas être au chocolat. 

On plie bagage;le pays est beau : d'immenses dômes granitiques s'élèvent 
de la plaine, couronnés par l'orage qui s'apaise au bout de quelques heures, 
et un merveilleux arc-en-ciel nous souhaite la bienvenue surle bord d'un 
ravin où nous campons, dans un aimable décor. D'énormes boeufs, qui ne 
semblent pas s'être aperçus de notre arrivée, sont au loin sur une crête. 
Nous cherchons à les approcher; quelques tirailleurs font un mouvement 
tournant pour les rabattre sur d'Yerville et Boussand qui s'avancent en 
rampant dans le ravin; mais le troupeau évente leur approche, et nous en 
sommes quittes pour tirer quelques oiseaux de proie avec nos carabines. 



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DAHS LE DÉSERT MALGACHE. 1(13 

Rocheron tue avec son Lebel un très bel aigle dont tes plumes feraient 
merveille sur un de ces cliapeaux féminins qui obstruent tout un orchestre; 
c'est un obstructionisme que nous affronterions bien volontiers ce soir; 
malheureusement rien de ce genre n'est à craindre pour l'inslanl. Le seul 
incident du diner, c'est que je me casse tout net une dent sur un < pain de 
guerre > que je n'ai pas eu la précaution de faire tremper comme le pres- 
crit l'usage. Â la distance où nous sommes de notre ami le docteur Evans, 
c'est folie d'entreprendre pareille tentative contre ce comestible belliqueux, 
dont la devise est celle de la lime ; 

Tu te romprols toutes los dents; 
Je ne crains que celles du Temps. 

Jcuill S novembre 

Réveil pénible, nous sommes étuvcs par l'humidité chaude, et, à pemc 
sur pied, on constate que nos bœufs d'achal nous ont faussé compagnie. 
On avail pourtant pris la peine de les entraver, mais il faut croire que 
les bëtes de ce pays sont comme les humains, qui excellent à se débar- 
rasser (les liens tes mieux assujettis. 

On se met à leur recherche, inutilement, mais en revanche on aperçoit 
à quelque distance la fumée d'un campement qui vient d'être abandonné. 
Les Sakalaves ne sont pas loin ; sans doute l'illustre Itoara, roi du Ménabé, 
a envoyé à notre rencontre des bandes rapides qui nous tiennent à l'œil et 
le renseignent sur nos mouvements. 

Traversée de quelques rivières, notamment de la Mandala, qui se fraie 
une route fantastiquement sinueuse à travers une terre crevassée de 
gerçures innombrables. Ce pays, continuellement remanié par l'érosion 
incessante, est visiblement en train de se planifier; d'ici quelques siècles, 
lous ces monticules auront fondu sur la plaine comme des morceaux de 
sucre, et cette région ne sera plus qu'un réceptacle d'alluvions plus ou 
moins minéralisées. Mais voici devant nous la chaîne du lîongolava, 
dont il s'agit de franchir le ressaut pour sortir de la région du plateau 
central autour duquel elle forme, sur l'autre versant, un seuil escarpé, 



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164 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

dominant une dépression d'un millier de mètres. Nous marchons & l'aven- 
ture; Talbot ne s'oriente plus; nos guides se chamaillent et, après raille 
détours, en viennent à nous faire prendre une direction tellement para- 
doxale que nous prenons le parti de les arrêter pour tenir un concUia- 
bule, prononcez kabar. Grâce aux confidences de nos boys, nous ne tardons 
pas à apprendre qu'un vent de fronde soufOesur nos porteurs, peu soucieux 
d'aller voir les Sakalaves de plus près, et qu'un certain nombre d'entre eux 
ont terrorisé les guides pour les déterminer à nous ramener en arrière, 
sans avoir l'air de rien. 

On < amarre ■ les coupables en les menaçant des châtiments tes plus 
terribles — rassurez-vous, ils n'en mourront pas, — et nous reprenons, 
au jugé, notre itinéraire. 

La soirée est belle, tes étoiles montent dans le ciel ; au-dessus d'une crête, 
un point lumineux, qui semLle très voisin, pique vivement notre curiosité; 
nous allons au-devant, prêts à crier : • Halte au falot! » mais nous ne lar- 
dons pas à reconnaître qu'il est hors de portée de la voix ; c'est une constel- 
lation, et nous jugeons superQu de lui dire : < Passez au large. ■ 

Vemireili 6 novembre. 

Nos matins ne sont pas triomphants : nous constatons au réveil la déser- 
tion d'une douzaine de porteurs avec un des guides. Talbot explique que 
s'ils se sont déterminés à partir à travers la région dénuée de ressources où 
nous sommes depuis quelques jours, c'est grâce aux relais de viande que 
leur offrent les nombreux bœufs abattus depuis avant-hier et dont les reliefs 
sont fort convenables. 

Ce matin encore, nous faisons de grandes chasses dans les hautes herl>e3; 
très bon sport, malgré la chaleur torride; pas besoin d'allumettes pour 
allumer nos pipes : une loupe suffit, c'est plus économique, et puis ce 
n'est pas de la régie. Cette température ne facilite pas l'ascension du 
BoQgolava, mais le paysage est si beau qu'on ne se plaint pas. Cependant le 
terrain quartzeux coupe les pieds de nos hommes, que nous décidons à faire 
des sandales avec les peaux des bœufs tués : il ne faut rien laisser perdre. 



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DANS LE DÉSERT MALGACHS. 165 

En haut, la vue est splendide sur la vallée du Mahajilo' et, de l'autre 
côté, la région aurifère tant réputée de Betsiriry. C'est une terre promise 
que nous verrons seulement à la façon de Moïse; notre programme nous 
retient sur la rive droite, dans une région qui n'est pas moins intéi-essantc, 
au dire des Malgaches et des quelques prospecteurs qui s'y sont aventurés. 

Le pic d'où nous dominons ces contrées invite à la trigonométrie ; durant 



que le lieutenant et Boussand s'y consacrent, d'Yerville et moi nous battons 
les alentours, en compagnie d'un tirailleur algérien. D'Yerville, qui a des 
yeux de Malgache, signale une dizaine de bœufs gravissant le col. Ils appro- 
chent lentement; quand ils ne sont plus qu'à une centaine de mètres, nous 
nous couchons à plat ventre sur lacréte fort étroite vers laquelle ils se dirigent. 
Ils arrivent droit sur nous sans méfiance aucune, les pauvres! Nous ne 
devons faire feu qu'à une vingtaine de mètres, et tous trois en même temps. 
Ils gravissent un monticule qui nous les cache un instant; les voilà qui 
reparaissent; ils avancent encore, nonchalants et pleins de sécurité; les 

'.D amont le nom Ue Kilsamby, et dans la région cAtiëre celui de Tsiribi- 

Digiiizcd by VJ OOQ I C 



166 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

voilà tout près : Feu! Notre décharge éclate au milieu d'eux comme le ton- 
nerre dans un ciel serein; un second feu de salve, puis un troisième : la 
troupe est dispersée, et chacun de nous se lance & la poursuite des fuyards 
dans le ravin profond où deux victimes sont tombées à pic : on se croirait à. 
la chasse au chamois. Après une poursuite homérique, nous comptons neuf 
tètes au tableau : un taureau, six vaches et deux veaux de forte taille. Voilà 
de quoi faire une fameuse bourriche! 

Bientôt quelques-uns de nos Sénégalais accourent au bruit des coups de 
fusil, et les Malgaches s'empressent avec eux, ayant constaté de loin que 
l'ennemi avec lequel nous nous trouvions aux prises était éminemment 
comestible. On dépèce les animaux à loisir, au lieu d'abandonner les trois 
quarts de la chair comme le manque de temps nous y contraignait d'ordi- 
naire, et au bout d'une heure il ne reste plus que les squelettes; tout notre 
monde a fait des provisions à cette boucherie improvisée ; on va banqueter 
ce soir, et demain matin chacun emportera, suspendues autour de son cou, 
des lanières de viande qui se boucaneront au soleil. Sage précaution, mais 
combien douloureuse pour un odorat fin! Tout n'est pas rose dans la vie 
du boucanier. 

La nuit vient; il n'est que temps de partir à la recherche d'un emplace- 
ment convenable pour camper tout notre monde dans une position à peu 
près défendue contre une surprise sakalave et pas trop exposée aux coups 
de coude de l'éclair, qui zigzague furieusement dans ces hautes montagnes; 
nous sommes à plus de quinze cents mètres, dévalant le long d'une arête 
aiguë sur laquelle il ne saurait être question de planter la tente. Une heure 
se passe; on ne voit plus clair; nous nous résignons à gagner une sorte de 
dos d'àne, en contre-bas, étroit et caillouteux, où l'on s'installe à tAtons. II. 
y a juste la place d'une lente; un pas à droite ou à gauche et c'est la cul- 
bute assurée; malheur aux somnambules! 

Ça manque de confortable. Peu de bois pour faire du feu : de la mauvaise 
broussaille; les hommes, qui comptaient sur un festin, maudissent la trigo- 
nométrie, dont les lenteurs nous ont attardés en ce lieu de ténèbres et do 
désolation, que le scorpion dispute seul k des reptiles variés. On va se 
coucher tant bien que mal après avoir mangé plus mal que bien; la con- 



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DANS LE DÉSERT MALGACHE. 169 

versation languit, ce qui est fort mauvais signe. Eofin, TalLol Bas-de- 
Cuir, qui ne parle jamais en vain, rompt un silence prolongé; que va-t-il 
dire? 

« Eh ])ien, nous m sommes pas trop mal ici! fait-il d'un ton convaincu. 

— Comment çaî 

— Nous ne serons pas dérangés! » observe-l-il, avec cotte gravité qui 
doone tant de prix à ses rares paroles. 

Le fait est que nous n'avons rien à craindre des tramways ni même des 
automobiles, et sur cette douce assurance chacun regagne sa tente, en se 
cramponnant aux cordes pour ne pas être précipité dans les abîmes. 

L'orage a passé, la pluie a cessé, mais le vent fait rage au point qu'on 
se demande s'il ne va pas transformer nos tentes en aérostats. 

Samedi 1 noTembre. 

Ilcureuscment le soleil apparaît de bonne heure en ces régions d'où nous 
avons hâte de déménager. Le licutenanl nous quitte avec une escouade 
d'Algériens pour aller se livrer aux joies austères du théodolite sur un des 
nombreux sommets du voisinage. On doit camper à la rivière qui serpente 
au pied des monta ; il nous y rejoindra pour déjeuner. 

Allons-y gaiement! le chemin n'est pas commode, mais la splendeur de 
l'aurore sur les cimes ensoleillées renouvelle chez tout notre monde les 
provisions d'entrain fort ébréchées par celte nuit lugubre, tant il est vrai 
que la volupté physique du paysage agit à peu près aussi puissamment sur 
l'âme inconsciente des primitifs el sur l'émotivité des Européens affinés 
par la culture et l'analyse des sensations artistiques. 

Notre longue colonne en marche descend vers la vallée par un étroit 
défilé, tantôt resserré en couloir et tantôt aiguisé en crête, sur des pierres 
de toutes sortes aux arêtes vives et tranchantes. Voici même des marbres 
cipolins, que nous examinons de près, Boussand et moi, quand des cris 
s'étevant à l'avant-garde donnent l'éveil à nos porteurs, qui nous font voir, 
sur l'autre versant de la rivière, des groupes de Sakalaves méthodiquement 
échelonnés dans le visible dessein de nous barrer la route, tandis qu'une 



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170 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

troupe plus considérable suit les crêtes à droite par un mouvement qui 
menace de nous envelopper complètement. 

En l'absence du lieutenant, il nous appartient de faire face immédiate- 
ment à cette situation critique : laissant nos fllanzanes en arrière, nous 
nous précipitons, Boussand et moi, dévalant de pierre en pierre, à la tétc 
de la colonne, qui se trouve arrêtée au bord de la rivière. Il faut à tout prix 
empêcher nos Sénégalais de se jeter en désordre sur l'ennemi, selon la 
fâcheuse tendance de ces guerriers, féroces amateurs de l'arme blanche, 
aux yeux desquels ce n'est pas se battre que de tirer des coups de fusil : 
« Mirer pas bataille », disent-ils avec mépris quand on veut les retenir en 
présence de l'ennemi. 

Nous arrivons h temps pour faire entendre raison à Fali-Saïdou, qui est 
un homme de sang-froid. Nous lui prescrivons de laisser dix hommes au 
point où il se trouve, pour protéger le passage du convoi, qu'il va conduire 
lui-même sur une hauteur voisine, d'où l'on ne sera pas dominé par les 
Sakalaves, qui se tiennent de l'autre côté. Cela fait, tandis que Boussand 
lient la troupe en main, d'Yerville et moi nous prenons le parti de nous 
porter en avant pour reconnaître les intentions de l'ennemi, avec 
lequel nous tenons à n'en venir aux prises que si c'est absolument 
indispensable. 

Talbot, qui a recouvré l'usage de la parole, proteste éperdument contre 
cette tactique inaccoutumée : ■ Vous allez être enlevés, c'est inévitable ■, 
clame-t-il à travers l'espace, durant que nous armons dos fusils dont chacun 
contient une dizaine de cartouches. Sans nous attarder à discuter l'oppor- 
tunité de ces sentiments, qui partent d'un bon naturel, nous nous mettons 
en marche, après avoir recommandé à Fali-Saïdou de se lancer à notre 
aide si nous sommes attaqués, et surtout de n'ouvrir le feu qu'après nous 
avoir rejoints. 

Les Malgaches tirent assez mal avec leurs fusils à pierre et ce n'est pas 
une affaire d'essuyer leur premier feu. On verra ensuite. Et pendant qu'ils 
rechargeront leurs armes, nos Sénégalais, qui courent comme des zèbres, 
auront le temps de nous rejoindre et de nous soutenir. Le tout est de ne 
pas nous laisser pincer par ces diables de Sakalaves, qui traitent leurs pri- 



dbyGoot^Ie 



DANS LE DESERT HALGACHE. 171 

sonniers avec ua manque d égards dont nous ne tenons pas à faire rcxi>é- 
rience. 

Nous Toilà partis, d'Yerville et moi, le fusil sur l'épaule, accompagnés 
de mon boy Rainizafîa, qui va nous servir d'interprète, et bientôt suivis, 
malgré les protestations de Talbot, d'un de ses mineurs, l'excellent Rai- 
nizanabelo, que notre assurance détermine à s'en aller avec nous recon- 
naître de près les quidams qui se sont mis en travers de notre chemin. Cette 



initiative est d'autant plus généreuse de la part de ces deux serviteurs 
qu'ils viennent, assurent-ils, de reconnaître sur la hauteur le fameux 
Laikory, l'un des plus redoutés parmi les chefs de bandes du Ménabé. 

Comme nous l'avions espéré, notre manœuvre imprévue déconcerte les 
Sakalaves, qui mettent le fusil en main avec hésitation et sans se décider à 
nous tirer dessus. 

Nous ne sommes plus qu'à une quarantaine de mètres, et cet en avant- 
deux s'est accompli sans la musique d'un seul coup de feu. Nous rompons 
le grand silence de cette minute décisive, en invitant nos interprètes à faire 
connaître que nous venons au nom de la France, dans la volonté de nous 



dbyGoot^Ie 



172 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

entretenir avec les chefs sakalaves, après avoir vaincu leurs ennemis sécu- 
laires les Hovas, dont ils n'auront plus rien & craindre désormais. 

Il n'y a rien de tel que de s'expliquer, comme disent lesbonnes gens. Nos 
paroles, fidèlement transmises par-dessus le ruisseau qui nous sépare, sont 
accueillies avec le plus vif intérêt par les hommes de la première ligne, qui 
s'empressent d'aller les portera leurs chefs, prudemment établis à l'arrière- 
plan sur une hauteur hors de portée de nos entreprises; cela nous donne le 
loisir d'admirer la prudence de leurs formations en échelons superposés, 
couronnant les crêtes successives, d'où ils auront beau jeu & harceler le 
convoi si nous continuons notre route. 

Nous suivons à la loi^ettc les délibérations de Laikory avec son état- 
major. Sans doute, on ne demanderait pas mieux que de nous attaquer; 
Laikory l'eût fait volontiers, mais il faudrait livrer bataille, comme dans la 
fable, et le mâtin était de taille à se défendre hardiment. Mieux valait 
« entrer en propos >, suivant le mot du fabuliste. C'est à quoi l'on se résolut. 
Les émissaires reviennent au bout de quelques instants nous déclarer que 
Laikory acceptait le kabary et qu'on nous attendait ■ là-haut >, conclurent- 
ils en montrant un point dans le ciel. 

J'ai hâte de constater que celte formule n'avait rîen de comminatoire; 
elle ne manifestait aucunement, comme il eût semblé à première vue, l'in- 
tention d'expédier nos âmes immortelles vers le céleste séjour; elle ne con- 
tenait même pas une ironie de mauvais goût : elle signifiait tout simplement 
que l'on nous attendrait à un endroit où nous parviendrions à l'heure où le 
soleil se trouverait au point désigné dans le ciel; c'est ainsi que l'on pro- 
cède pour se donner rendez-vous dans ces contrées oii il n'y a pas d'horloges 
pneumatiques, ni d'autres, car ce serait une erreur de croire, comme on le 
fait aux environs de la Porte Saint-Denis, que les nègres ont généralement 
une pendule dans le ventre. 

Les Sakalaves se retirent, après avoir indiqué à nos hommes la 
direction qu'il faut suivre pour les rejoindre, et nous regagnons notre 
troupe, ébahie de constater que ces a sauvages » à l'aspect rébarbatif nous 
ont laissés approcher sans coup férir. Talbot seul no manifeste aucun 
étonnemenl. 



dbyGoot^Ie 



DANS LE DÉSERT UALGACHE. 173 

■ Je VOUS avais bien dit qu il était facile de s'entendre avec ces gens-là ! » 
déclare-t-il du haut d'un flegme imperturbable. 

Donc, tout le monde est enchanté. Nous nous remettons en marche un 
peu sur l'œil, car il faut encore se méfier d'une surprise avec ces gaillards 
qui ne sont pas toujours aussi bien intentionnés que le donneraient à 
entendre les plus récentes appréciations de Talbot. 

Au bout d'une heure à peu près, le soleil étant dans le ciel à la place 
désignée, nous apercevons à nos pieds, au fond d'un vallon, nos Sakalaves 
massés & l'ombre d'un bouquet de grands arbres, dans une attitude qui ne 
présente rien d'hostile. Quelques instants plus tard, ayant laissé le convoi à 
une dislance respectueuse, nous nous rendons au kabary avec une poignée 
d'hommes. Tous les Sakalaves sont debout, le fusil et les deux sagaies en 
mains, groupés en demi-cercle autour du vieux Laikory, accroupi sur le sol 
avec ses lieutenants. Nous échangeons force poignées de main et force 
salamalecs : Salam! le salut arabe est, en effet, le mot de bienvenue dont 
se servent les Sakalaves, qui ont beaucoup de sang musulman dans les 
veines. Leur profil sémilique en porte du reste la marque, mais l'arrange- 
ment compliqué de leur chevelure aux nattes multiples leur fait une phy- 
sionomie tout à fait singulière, comparable seulement à celle des Zoulous 
et de quelques autres peuplades sud-africaines, comme j'ai eu l'occasion de 
le constater par ta suite. 

Laikory est superbe; le poil gris de sa barbe drue et courte encadre un 
visage aux traits implacables, au regard cruel qu'adoucit par instants la 
lueur d'une enfantine curiosité pour nos armes ou pour tel ou tel objet de 
notre équipement dont ce vieux bandit approche la main avec l'hésitation 
à la fois avide et craintive d'un bébé devant un joujou nouveau. Il parle à 
peine; mais l'un de ses lieutenants, à la physionomie fine, ouverte cl vive, 
bavarde intarissablement. 11 est le diplomate de cette cour nomade; oit 
dirait un Grec subtil ou un Arménien délié, au service de ces graves musul- 
mans; nous n'en finissons pas de colloqucr avec lui. 

Nous donnons à entendre que nous sommes envoyés par le grand chef 



dbyGoot^Ie 



tu VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

français, Vahaza Lehibé ', pour entrer en relations avec les Saîtalaves, 
dont le pays, comme tout le reste de Madagascar, nous appartient désor- 
mais : au lieu de despotes cruels et pressureurs comme les Hovas, dont 
nous les avons délivrés, ils trouveront en nous des maîtres pleins de bonté 
qui, loin de les faire souffrir, les combleront de bienfaits, à condition qu'ils 
ne fassent pas les méchants. On leur donnera des vêtements, des ornements 
et des pièces d'ai^nt, en échange de leurs bœufs et des produits de leur 
sol, qu'on les aidera & cultiver et dont, avec notre aide, ils tireront toutes 
sortes de richesses. 

Cette allocution de concours régional — traduite et retraduite, car il faut 
pour les passages difficiles deux interprètes faisant la chaîne, si je puis ainsi 
dire, tu l'écart du dialecte hova et du dialecte sakalavs — produit le meil- 
leur effet. Et pour conclure, nous invitons les chefs à venir visiter le camp 
que nous allons installer au voisinage, sur une éminence qui nous paraît 
présenter tous les avantages désirables. 

Nous nous quittons bons amis, après les avoir prévenus qu'un autre 
vahaza (c'est le lieutenant) va bientôt nous rejoindre et qu'il faut le traiter 
avec respect; c'est convenu, mais nous sommes un peu préoccupés de la 
surprise que l'apparition de ces bandes guerrières peut causer à Rocheron, 
qui va les trouver tout d'un coup sur son chemin, sans que rien l'ait averti 
delà conférence diplomatique par laquelle nous venons de régler sommai- 
rement la question franco-sakalave ; le manque de sang-froid d'un de ses 
hommes suffirait pour tout remettre en question. Il faut y prendre garde, et 
je tâcherai, le moment venu, de courir au-devant de lui, pour l'avertir de ce 
qui s'est passé. 

Au bout d'une heure, notre installation est terminée, et le confortable de 
ce camp dressé en plein jour, sur le bord d'une rivière délicieuse aux eaux 
claires et sans trace de crocodiles, nous comble de sérénité. 

Bientôt arrivent nos augustes visiteurs, nous leur faisons prendre place 
dans notre tente la plus spacieuse, où la table est dressée en prévision 
du déjeuner, auquel je dois avouer que nous ne les avons pas conviés, car 



dbyGoOt^Ic 



DAHS LE DESEHT MALGACHE. 175 

nous avions de l'inquiétude pour les spiritueux. Il n'y a pas d'exemple qu'un 
Sakalave ait aperçu une bouteille de rhum à sa portée sans faire main 
basse sur cet objet de valeur, et les conséquences de la rencontre sont 
généralement désastreuses. A défaut de liqueurs fortes, nous offrons à ces 
messieurs quelques verroteries, qui les laissent assez froids, et des pièces de 
quatre sous auxquelles ils font le meilleur accueil. Nous leur montrons nos 



tentes et nos lits, qu'ils passent en revue avec la noble gravité que M. Félix 
Faure apporte dans la visite des hôpitaux et des expositions de peinture. 
Ils ne se décident pas i nous quitter; évidemment quelque chose manque 
à leur bonheur; notre réception a été cordiale, mais le moindre petit verre 
aurait mieux fait leur affaire; aussi bien, par la chaleur effroyable dont 
nous Jouissons, il n'est guère hospitalier de laisser partir des visiteurs sans 
leur avoir offert de quoi se rafraîchir. Voyant qu'ils ne font pas mine de 
prendre congé de nous, nous les mettons à leur aise en leur faisant un 
petit bout de conduite, avec tous les égards qui leur sont dus. 



dbyGoOC^Ic 



176 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

L'heure est venue de déjeuner, mais pas de nouvelles de Bocheron ; 
enfin un des hommes de garde vient me signaler son approche. Je 
demande quatre porteurs pour aller à sa rencontre, mais mes bourjanes 
n'ont aucune envie de s'aventurer hors du camp; le voisinage des Saka- 
laves, quelque aimables qu'ils soient pour nous, les a rendus casaniers; 
ils ne se décident qu'en présence d'une ai^umentation rigoureuse, et je les 
mets au galop dans la direction par où m'a été signalée l'arrivée du lieute- 
nant, mais voilà qu'au fond d'un ravin, nous tombons en plein dans la bande 
à Laikory, qui se masse autour de moi avec un empressement dont je ne 
suis aucunement flatté. Dans ma hâte d'aller prévenir Rocheron, je suis 
parti sans emmener mon boy, et — les porteurs n'étant d'aucun secours en 
face de l'ennemi — me voilà seul entre les mains de ces Sakalaves qui 
mènent autour de ma personne un vacarme de tous les diables; je sais à 
peu pr6s les mots usuels de la langue malgache, mais j'ignore totalement 
leur dialecte, et je n'entends pas un traître mot de ce qu'ils me cornent aux 
oreilles; quant à m'en faire comprendre, il n'y faut pas songer. 
Ënlin je discerne ces mots dans la bouche de Laikory : 
a Valiaza parasol!... Vahaza parasol ! ■» répète-t-il avec insistance. 
Voilà qui devient intelligible : Vahaza signifie étranger; quant kparasol, 
ce mot aune signification bien connue dans toutes les langues du monde entier. 
Laikory veut évidemment parler de celui d'entre nous qui porte un parasol ; 
or, ce signalement convient merveilleusement à Talbot, qui tout à l'heure 
dirigeait, sous le couvert d'une ombrelle du plus beau jaune, les débats de 
notre congrès. Il est bien évident que notre vieil ami a une communication 
importante à lui faire, et, fort de celle idée, je décide, par une pantomime 
vive et animée, le grand chef à m'accompagner au camp, où je retourne, 
enchanté qu'on ne me retienne pas, et suivi de près par Laikory avec ses 
deux lieutenants. 

Talbot, mandé, apparaît. Que vont se dire ces deux hommes? Est-ce la 
paix? est-ce la guerre que le vieil autocrate nous apporte dans les plis de 
son pagne blanc? Le rire silencieux de Bas-de-Guir nous rassure bientôt, 
et nous apprenons que le cœur du grand guerrier est ravagé par le désir 
d'obtenir un parasol. Quelques-uns de nos hommes en possèdent; nous nous 



dbyGoot^Ie 



DANS LB DÉSERT ilALGACIlE. 177 

en faisons céder un au poids de la piastre, et nous l'olTrons à Laikory, dont 
le visage rayonne de la splendeur du triomphe, et qui s'en va en bénissant 
le nom français. 

Pour saisir toute l'importance de ce grave événement diplomatique, il 
faut considérer que, chez la plupart des peuples sauvages, l'ombrelle est 
moins appréciée comme engin de défense contre les indiscrétions d'un soleil 
dont l'accoutumance protège suffisamment les naturels, que comme le sym- 
bole prestigieux et vénéré du pouvoir. C'est l'insigne du commandement; 
il tient Heu du sceptre et du glaive, qui lui-même est souvent remplacé 
dans les mains des chefs militaires par un simple tourne-broche ; la reine 
Ranavalo ne portait ni sceptre, ni glaive, ni tourne-broche, mais chaque fois 
qu'elle se montrait à son peuple, un dignitaire tenait respectueusement 
comme un dais, au-dessus de sa tète royale, une ombrelle rose dont te 
manche avait trois ou quatre mètres de long. 

Ainsi rassuré, je me mets en quête de Rocheron, que je finis par décou- 
vrir; je le tiens au courant, et nous nous en retournons vers le camp saka- 
lave. On fait les présentations d'usage ; encore de bonnes paroles ; le chef 
au parasol nous demande si nous lui permettons de continuer ses chasses; 
nous l'y autorisons avec bonté, et faisons connaître que pour le moment on 
ne demande à lui et aux siens qu'une seule chose : c'est de bien traiter les 
Européens qui se présenteront dans le pays ; moyennant quoi tes Sakalaves 
peuvent compter sur les meilleurs procédés du gouvernement français. 

Enfin noua rentrons au camp; c'est beau la diplomatie, mais ça fait 
déjeuner bien tard; la chaleur est accablante, pire qu'à la Réunion, assure 
notre cuisinier bourbonien, le débrouillard, l'infatigable Daniel. Et au 
Sénégal? demandons-nous au fidèle Yamoudou, qui nous déclare en son 
parler simpliste qu'il ne fait pas plus chaud que ça dans son pays. Je vous 
dispense du texte m extenso. 

Nous terminons la journée par une chasse à travers tes bois, qui s'éten- 
dent assez loin sur la rive opposée; les fourrés sont impénétrables, 
et nous en sommes réduits à suivre le lit du ruisseau, où Talbot et ses 
hommes se livrent à des prospections assez peu satisfaisantes. Nous ne 
sommes guère plus heureux sous le rapport du gibier; des singes, des 



dbyGoOC^Ic 



178 UN PARJSIEH A MADAGASCAR. 

oiseaux de proie, des perroquets et des reptiles, voilà tout ce que nous ren- 
controns ; mais vers les six heures du soir, !a faune locale nous révèle sa 
richesse par une invasion de mocafoms, petites mouches sanguinaires qui 
viennent jusqu'à la tombée de la nuit nous ronger les mains et le cou. 
Quelques iastants plus tard arrivent les moustiques, que je n'hésiterai pas 
à traiter de maringouins, leur attitude à mon égard autorisant pleinement 
-d'aussi vives représailles. L'effort combiné du soleil et de ces insectes ailés 
m'a privé de la peau de mes mains et d'une grande partie de celle de mon 
cou, et je vous assure que c'est une des façons les plus désagréables de 
laisser sa peau à Madagascar. 



Dans de pareilles conditions, on ne dort pas fameusement, quelque 

fatigué que l'on soit, el puis le retour du jour ramène les mocafouis. 

Nous sommes épuisés; triste journée; cependant le bruit court que c'est 

dimanche. 

Triani:uIalions, 

Négociai! on s, 
Déambula tiens, 
Enfin prospections. 
Voilà nos distractions! 

(Ces vers sont entièrement de moi.) 

Chasse médiocre; cependant j'attrape une perdrix à la course; c'est dire 
que, dans ce pays, elles se lèvent moins loin qu'en Seine-et-Marne. 

Lundi 9 novembre. 

Après quelques hetires de marche au soleil, nous arrivons sur les bords 
d'une ravissante petite rivière appelée la Taloaka, où les prospections don- 
nent des résultats inespérés : alluvions récentes, riches, à éléments peu 
roulés, avec du quartz très pyriteux ; tout cela semble indiquer la présence 
de filons quartzeux au voisinage, sans doute dans le fond de la vallée. Nous 
plantons un piquet à mon nom; c'est le premier : un petit arbre qu'on 
ébranche au coupe-coupe, et dont on taille un bout en pointe et 1 autre en 



dbyGoOC^Ic 



D.liVS LE DÉSERT MALGACHE 179 

biseau. Boussand, h qui la fréquenlation des prospecteurs américains a 
donné l'habitude de jouer constamment avec un couteau dont il entaille 
tous les morceaux de bois qui se trouvcQt à portée de sa main, s'offre 
aimablement pour graver sur ce biseau le nom du propriétaire; je repasse 
au crayon bleu les lettres ainsi taillées et l'on plante le piquet au 



sommet d'un monticule, puis l'on rejiart, abandonnant dans l'immense soli- 
tude ce pieu commémoratif, qui a quelque chose de lugubre avec ce nom 
gravé au-dessus d'une date : 



ETIENNE GROS CLAUDE, 

9 novembre 189S. 



Avant de dire un adieu probablement éternel à mon monument funèbre, 
je .econnais la nécessité de compléter celte inscription par les mots : De 
profundisi II faudrait une larme ou deux, pour ajouter un peu de gaieté- 



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180 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

mais mon talent de graveur ne me permet pas de m'aventurer dans une 
œuvre de celle importance. 

Quelques bourjanes nous ont encore lâchés, et les guides les ont suivis 
ou précédés ; aussi nous voilà fort embarrassés pour trouver notre chemin 
dans ce désert montagneux. 

Nous nous consolons on tirant des quantités de bœufs sauvages; j'en 
canarde un presque au vol, sur un rocher d'où il tombe à mes pieds comme 
une masse. Nous ne mourrons pas de faim, c'est toujours ça; mais nos 
hommes n'ont plus de riz, et ils auraient beau dévorer toute la chair fraîche 
du Bongolava, ça ne le remplacera pas ; tel ce seigneur auquel Louis Xlf, 
père du peuple, fît faire un repas somptueux, mais sans pain, pour le punir 
d'avoir frappé un laboureur. 

Horrible détail : dans un passage difficile, des porteurs ont dégringolé 
dans une ravine avec l'une de nos bonbonnes de vin; ils ne se sont fait 
aucun mal, mais la bonbonne ne s'en est pas relevée. 

Uanli 10 noTembre. 

Drume compacte ; nous nous élevons au sommet d'un pic, d'où l'on serait 
à merveille pour la triangulation si le temps était clair; mais on ne voit pas 
à dix métrés. Cela ne nous préserve pas des mouches, dont nous nous ven- 
geons en donnant à ce point sur notre carte le nom de < pic Mocafoui », 
de même que l'autre soir on a baptisé ■ col des Dœufs * le passage où 
d'Ycrville et moi nous avons fait uiic hécatombe en réduction. Heureux 
ceux dont l'âme ingénue se plait à donner des noms d'animaux à des 
contrées inédites! 

La marche n'est pas facile dans le brouillard à travers cette région bou- 
leversée et tailladée de crevasses à pic; nous côtoyons des précipices dans 
lesquels nous avons la chance de ne laisser tomber personne, pas même 
notre ultime bonbonne. Le soleil reparait enfin, éclairant d'une jolie 
lumière notre file zigzaguante au flanc de la montagne, et qui, dans l'agita- 
tion des branches manœuvrées par chacun contre les mocafouis, évoque 
l'image shakespearienne de la forêt en marche. 



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DANS LE DÉSERT MALGACHE. t81 

Nous cheroinoDS ensuite longuement au fond d'une gorge resserrée, où 
les Sakalavcs auraient beau jeu à nous traiter comme on fit de Roland à 
Roncevaux, Nous en sortons pour nous trouver nez à nez avec une troupe 
de bœufs chargeant le convoi sans faire d'autre dommage que de renverser 
plusieurs porteurs, qui ne s'en portent pas plus mal un instant après. 

Ce qui est plus grave, c'est que nous n'avons pas la moindre idée de l'iti- 
néraire à suivre; l'orientation est facile, mais comment se faire une route 
à travers les énormes marécages qui séparent toutes ces montagnes, cou- 
pant d'intervalles infranchissables les lignes de crêtes sur lesquelles nous 
cheminons par principe? 

Après des tentatives sans nombre, des marches et des contremarches 
épuisantes, nous prenons le parti de suivre le lit d'un torrent peu profond, 
où nous barbotons quelques heures parmi les oiseaux d'eau, les coqs de 
pagode, les perdreaux et les pintades, et pas le moindre mamba ' ! Mais voici 
que la rivière fait un détour formidable et nous expose, si nous la suivons 
plus longtemps, à perdre toutle terrain conquis dans le direction de l'Ouest. 
Que faire? tout le monde est bien découragé. A midi, nos hommes nous ont 
signalé l'un d'entre eux, que la rumeur publique soupçonne de connaître le 
pays, mais il n'y a pas eu moyen jusqu'à présent de lui faire ouvrir la 
bouche. Tout à coup le muet parle; quand un muet prend la parole, c'est 
qu'il a quelque chose à dire d'important, et, en ctTet, notre homme nous 
révèle qu'il a reconnu le passage, et que le lendemain soir nous serons à 
Manandazza. 

Dès lors il nous guide h merveille et nous mène camper dans un site 
romantique, près d'une émersion de marbres cipolins dressés et alignés 
comme les pierres de Carnac. C'est d'un prodigieux effet au clair de lune; 
il y manque seulement les nonnes de Robert te Diable avec une musique 
appropriée. 

En fait de musique, nous n'avons que les abois lamentables des chiens 
sauvages qui environnent le camp; ils finissent par devenir tellement 
insupportables qu'on en tue un pour lui apprendre à vivre. Nous nous 

1. Nom rnalgeche du crocoUiiu. 



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UN PARISIEN A MADAGASCAIl. 



attendrissons sur sa dépouille, en songeant qu'il n'aurait tenu qu'à lui 
d'être l'ami de l'homme, au lieu de se conduire comme un chacal, que la 
température et la richesse minéralogiquc de la contrée nous autorisent 
pleinement à traiter de chacal aurifère. 



Mercredi 11 noTembrc- 

En route pour Manandazza. Nous apercevons de loin des hommes en 
marche ; ils s'approchent en faisant des gestes d'amitié : c'est une douzaine 
de nos porteurs qui nous ont quittés il y a deux jours, sous la conduite 
d'uD commandeur, pour aller prendre contact avec le gouverneur de la 
bourgade que l'on disait soulevée; ils nous apportent du riz. Pensez si on 
leur fait fêle. 

Sous leurs auspices, nous descendons le seuil encaissé du Bongolava par 
des passages rocailleux et des lits de torrents, puis nous voici entin par- 
venus dans la zone de la végétation tropicale où abondent les lianes en 
fleurs, où les citronniers fleurissent mieux encore que chez Mignon, oii 
l'arrow-root se dresse auprès de l'orchidée, à l'ombre des aréquiers, des 
cocotiers et des superbes palmiers d'eau; mais la journée s'avance, voici 
venir la nuit; enlin, on aperçoit des cases, de l'autre côté d'un lai^e marais, 
oi!i l'on hésite à s'epgager après la chute du jour, sous l'orage épouvantable 
qui nous accorhpagne depuis quelques heures. 

Après un conciliabule fort bref, nous pénétrons dans la haute forêt de 
roseaux à travers laquelle serpente un étroit sentier malgache, où, silen- 
cieux, ruisselants et moroses, nous cheminons durant une heure. 

Un dramatique incident : notre marche est retardée par la traversée d'un 
ruisseau, large seulement de quelques mètres, mais trop profond pour qu'il 
soil possible de le passer à gué; on a jeté en travers un menu tronc 
d'arbre, une manière de baliveau qui oscille et plonge dans l'eau sous le 
poids du voyageur; chacun y passe à son tour, avec des précautions d'équi- 
libriste, en se servant de la sagaie comme d'un balancier et en s'aidant des 



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DANS LE DÉSERT MALGACHE. 185 

maÏDS tendues sur chaque rive. Je le franchis à mon tour, aiilé de la sorte, 
après quoi je tends un bras secourable à celui de mes porteurs qui vient 
derrière moi ; mais, au moment même où il s'y appuie, le malheureux pousse 
un cri déchirant et s'enfonce & moitié dans l'eau. • Mamba! mamba! » hur- 
lent ses camarades qui ont reconnu la présence d'un crocodile, que leurs 
cris mettent, heureusement, en fuite. 

Nous tirons à nous la victime, dont la jambe gauche est dans le plus 
horrible état; le genou a été serré comme dans un étau coupant. On 
emporta le malheureux au village où, dès l'arrivée, je lui fis, sous les chan- 
delles tenues en main, un pansement antiseptique des plus soignés, avec 
forte absorption de quinine '. 

Notre entrée de nuit à Manandazza, à travers les portes étroites percées 
dans la pierre sèche au milieu des cactus, était assurément plus recomman- 
dable sous le rapport du pittoresque que sous celui de la sécurité; nous 
sommes néanmoins reçus le mieux du monde et l'on nous donne les meil- 
leures cases : des paillotes, intérieurement tapissées d'une bouse de vache, 
qui produit un effet décoratif et odoriférant tout à fait comparable h celui 
du linoléum et du lincrusta, si en faveur dans les nouvelles constructions 
parisiennes. 

La paillote où nous sommes logés, le lieutenant et moi, compte décidé- 
ment parmi les plus élégantes, mais notre sommeil est troublé par une 
alerte assez vive ; c'est un cochon qui, avec les façons bourrues auxquelles 
se complaisent les individus de son espèce, entre là comme chez lui, — fort 
excusable si l'on songe que, de mémoire de cochon, il avait toujours résidé 
sous le toit de cet immeuble. Dans l'ignorance d'une (elle situation, nous 
l'avons reçu à'coups de sagaie; il n'en est pas mort, mais, en revanche, le 
lendemain au petit jour, nous avons découvert dans un coin de la case le 
cadavre d'un jeune chien. A vrai dire, depuis la veille au soîr, nous nous 
doutioDs de quelque chose de ce genre, et cela ne demandait pas un flair 
exceptionnel. 

1. Un mois après, le pauvre diable nous rejoignait clopin-clopant à AnkaTindra el nuus 
l'emmenions h TananariTe, ofi il arriva en fort bon élat. • Je le pansay. Dieu le guarit •, 
comoks se plaisait & dire mon vieux maître Ambroise Paré. 



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180 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Oh! l'horrible nuit avec les moustiques, les rats, les poules, le cochon 
et tous ces parfums d'animaux vivants et disfunts! On aura beau dire, cela 
ne vaut pas notre bonne rue de la Paix et le voisinage de Guerlain. 



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XI 

A LA RECHERCHE DE REKOPAKA 

Les nuits de Manandazza. — L'or du Rongolava. — Ankavandra! — Un Mesmacker 
sakalave. — Les angoisses du vieil Oscar. — Adieux déchiraols. — Du HaDambolo 
au Bemaraha. — Un chien savant. — Le défilé. — Ce satané Beaucanard! 

Jeudi 13 novembre. 

TOUT a une (in, même les nuits de Manandazza ; 
un coup de soleil matinal dissipe l'horreur des 
ténèbres humides et malodorantes. Déjà le moustique, 
infâme noctambule, lassé mais non rassasié, regagne 
le mystérieux abri qui protège ses journées contre la 
vindicte humaine; bienidt disparaît le mocafoui lui- 
même, tumultueuse invasion passant rapide sur nos 
visages mis à feu et à sang, tel le Goth à travers 
l'Europe; maintenant grouillent les porcs et mugissent 
les bestiaux; le goût de vivre renaît avec la lumière, 
caractérisé par un appétit qui donne une activité prodi- 
gieuse à nos transactions sur la volaille et les ani- 
maux de boucherie. On nous fait présent d'un bœuf, comme le prescrit la 



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ISA UN PARISIEN A MADAGASCAH. 

civilité puérile et honnête du Malgache ; mais le Sénégalais auquel appartient 
la charge de grand sacrificateur, se fait allonger un coup de corne, heureu- 
sement peu grave, qui l'oblige à se démettre de ses fonctions, ce dont il 
nous informe par ces simples mots empreints d'une admirable résignation 
devant la force des choses et des bêles : « Bœuf y en a plus fort que moi ». 

Cette prouesse ne sauve pourtant pas l'animal, qui est raltrapé, égorgé, 
débite en un rien de temps, et dont, seloo l'usage, on nous apporte les 
morceaux de choix. Il y avait longtemps que noua n'avions mangé du 
bœuf domestique. 

Le déjeuner serait parfait, n'était l'empressement excessif des bonnes 
gens du village qui font cercle autour de notre petile table. Tout ce monde 
est un peu gênant, mais comment aurions-nous le cœur de lui reprocher 
sa badauderie, en songeant combien de fois nous avons environné d'une 
curiosité aussi désobligeante le repas des Cinghalais, des Fuégiens et des 
divers autres pensionnaires du Jardin d'Acclimatation. Franchement c'est 
bien noire tour de jouer le rôle des bêtes curieuses que les parents font 
voir aux enfants sages. 

Toutes les physionomies expriment ce sentiment de supériorité dédai- 
gneuse que, d'un bouta l'autre de l'univers, une race quelconque ressent 
au spectacle des habitudes d'une race difTérente. Mis en confiance par la 
douceur de notre attitude, le public ne se gène pas pour formuler à demi- 
voix des appréciations que l'impartialité me fait un devoir de transcrire : 

< Sont-ils vilains! ■ murmure à l'oreille de sa compagne un brillant 
guerrier saUalave, tandis qu'une tendre mère, montrant à sa progéniture 
Boussand, en train de humer le suc d'une mangue, clame avec un geste 
d'horreur : 

€ Comme il mange salement! » 

On ne va malheureusement 'pas jusqu'à nous jeter des petits pains, qui 
seraient les bienvenus; la moindre boule de seigle tendue vers nous à 
l'extrémité d'une sagaie, comme on offre h l'autruche des gâteaux au bout 
d'une ombrelle, eùl été accueillie avec reconnaissance. 

Les enfants sakalaves ont des divertissements plus palpitants encore 
que le spectacle du repas des blancs; après le déjeuner, nous assistons 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 180 

à leurs jeux ; celui qui parait avoir leurs préféreoces esl la lente et métho- 
dique torture d'un gros oiseau, à la patte duquel fait contrepoids une pierre 
attachée à un fll de roseaux ; eoivrés d'une joie féroce, les chers petits êtres 
lapident ce captif que ses battements d'ailes désespérés soulèvent avec sa 
pesante nacelle à quelques mètres au-dessus du sol sur lequel il retombe 
lourdement jusqu'à ce que mort s'ensuive.... Aimables enfants ! Je ne vois 
guère que les garnements parisiens dont ta cruauté soit comparable h. celle 
de ces négrillons! 

Hanandazza est un poste avancé des Hovas chez les Sakalaves soumis. 
Un gouverneur, ne disposant que d'une garnison extrêmement restreinte, 
y représente le gouvernement de la reine avec une autorité fondée à peu 
près exclusivement sur l'énei^ie des répressions, qui coupe court aux 
moindres velléités d'insubordination, comme en témoignent, devant la 
porte du village, un certain nombre de piquets au sommet desquels il y a 
des têtes, les fortes tètes de l'endroit. 

Telles sont les mœurs administratives de l'ancien régime à Madagascar, 
où la moindre infraction, particulièrement en matière fiscale, donne lieu 
aux pénalités les plus terribles. Le papier vert de l'avertissement sans 
frais des contributions directes esl inconnu là-bas, et l'on y supplée par la 
confiscation des biens, voire même des létes. C'est assez dire que la douce 
fermeté de la domination française a été accueillie partout comme une 
délivrance, dès que, les légendes étant dissipées, le bon peuple malgache a 
su à quoi s'en tenir sur noire férocité, dont les missionnaires anglais et 
les amis de la reine lui avaient fait un si effrayant tableau. 

La population indigène présente un type identique à celui des compa- 
gnons de notre ami Laikory, dont tout le monde ici sait déjà la rencontre 
avec nous. Ces Sakalaves ont infiniment plus de physionomie que les 
Hovas ; ils sont grands et d'allure martiale sous la fameuse perruque dont 
les menues tresses, comiquement boudinées en manière de bigoudis, dis- 
cordent étrangement avec la rude expression du visage. Ils ne quittent 
jamais leurs armes, le fusîl et les deux sagaies, et montrent une méfiance 
toujours en éveil. Leurs femmes, élancées et vigoureuses, sont chargées de 



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190 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

tous les travaux en dehors de ceux de la guerre. Elles n'ont en récompense 

'*'""'"'^ — [.yre que jgg boucles d'oreilles qui ne sont ni de 

ni de pierreries ni d'aucune matière précieuse, et 

le mérite est dans leur dimension prodigieuse. 

tnéraicmeot de petits cylindres de bois • enrichis » 

nilé de clous de tapissier, et dont le diamètre 

)asse fréquemment cin({ centimètres. Au lieu de les 

'tci suspendues au-dessous de l'oreille comme les 

Européennes, elles les encastrent dans le lobe, — 

prodigieusement distendu grâce à la déplorable 

élasticité de leurs tissus, et dont le rebord 

s'applique autour de ces roulettes comme 

un pneu sur une jante de bicyclette. C'est 

plus original que gracieux, si vous voulez 

_,,^ m'en croire. 

Quelques personnes dans une grande 

' H FEHMEe situation de fortune portent en pendant 

EAïALAïEs. d'oreilles, au lieu de ces morceaux de bois, 

des espèces de bonbonnières en argent où elles mettent leurs économies 

consistant en menus fragmenU de pièces de cent sous, attendu que 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. l'J) 

rarg:cnt coupé est, jusqu'à présent, la seule monnaie de ces contrées 
sauvages : chacun a sa petite balance, dont l'intervention read les tran- 
sactions fort lentes; mais, n'ayant jamais rien à faire, le Sakalave est 
rarement pressé. 

Vendredi 13 el samedi It novembre. 

Laissant d'Yerville et Rocheron au village, Boussand et moi nous par- 
tons avec Talbot et dix hommes d'escorte pour faire des prospections dans 
quelques vallées du voisinage. 

Les bords de la rivière de Manandazza sont marécageux et fertiles, mais 
dès qu'on s'élève le moins du monde sur les contreforts qui la bordent on 
retrouve la désolation du Bongolava. Nous traversons d'abord quelques 
hameaux d'aspect sinistre; nos guides nous apprennent qu'ils sont depuis 
longtemps ravagés par la petite vérole, qui, paratt-il, fait également 
fureur au village où nous avons couché. C'est un charme supplémentaire 
que nous ne lui connaissions pas encore. 

Deux jours durant, nous errons à travers un désert de pierre entrecoupé 
de rivières où nos prospections ne donnent pas de résultats bien brillants. 
Jours fastidieux qui se passent à laver du sable et à briser des roches à coups 
de marteaux. Mornes campements, dont le poète qui est en l'un de nous 
a clamé la détresse aux échos de la montagne dans celle dolente élégie : 



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vu PARISIEN A MADAGASCAR. 

Ah! qu'il est monotone 
De passer son automne 
A casser des galets 
Près des Sénégalais 

Dans le Bongolava 

Chei le Sakalava, 

Ce nègre plein d'astuces 

Qui nous flanque des puces. 

Ab! daiis les moustiquaires 
Que (le lépidoplèresl 
Humbles héros enTouis 
Sou^ tuQl de mocarouis, 
i'ai vu votre souffrance.... 



Je crois pouvoir affirmer que ce dernier vers rimait avec France, qu'un 
peu plus loin • parages » et s orages » se faisaient vis-à-vis, tandis que 
« campement » rimait à « assommant »; et le poème se terminait par ce 
cri d'un cœur : 

Ah I si loin de sa belle, 
Que la tente est craelle! 

On voit que l'exploration n'exclut pas la poésie. 

Une seule rivière a retenu notre attention : c'est le Lazao, où nos bat- 
tées, pratiquées dans d'énormes carapaces de tortues, donnent les résultats 
les plus satisfaisants. Nous plantons au voisinage un piquet de prospec- 
tion, sur lequel nous avons l'idée originale de ne pas mettre une tête de 
Malgache : on le distinguera de loin à cette particularité. 

Nous rentrons à Manandazza épuisés, pour assister à d'interminables 
kabarys (ils durent, parait-il, depuis notre départ) en vue d'obtenir des 
guidea. 

Les chefs du village dépensent la dialectique la plus féconde et la plus 
ingénieuse pour nous démontrer qu'il est matériellement impossible de se 
rendre directement à Bebozaka, par où nous pensions passer pour gagner 
Bekopaka; toute la population du village s'accorde à nous parler de 
roches infranchissables, et, de guerre lasse, nous prenons le parti de mar- 
cher directement sur Ankavandra, où l'on avisera. 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 193 

Dimanche 13, lundi tS et manli 11 norembrc. 

Le chemin {l'Ankavandra, le long de la vallée tourmentée dans le terrain 
secondaire gréseux qui sépare la chaîne du Bongolava de celle du Bema- 
raha, ne présente pas un grand intérêt pour le touriste. 

11 a été parcouru par l'explorateur Gautier, dont nous suivons à peu près 
l'itinéraire en ce moment. Le premier soir, nous campons par un merveil- 



leux clair de lune, après l'orage inévitable, sur les coteaux qui séparent le 
bassin du Mahajilo où se jette le Manandazza, de celui du Manambolo vers 
lequel nous nous dirigeons. Peu d'incidents. Des bœufs que nous tuons, 
quelques pintades, des bois ile citronniers où nous nous régalons, une 
forêt où nous nous perdons durant une demi-journée, quelques rivières à 
passer, dont les plus importantes sont l'Itondy et la Rafialokona (pro- 
noncez : Rafialouk), après laquelle la vallée est on pleine culture lout te 
long <Iu Manambolo. 

C'est la banlieue d'Ankavandra, le grand village de l'Ouest où ta domina- 
tion hova s'est maintenue à travers tous les événements 



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194 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Le propre Ois du gouverneur, Bainizafîa {un homonyme de mon boy), 
aimable jeune liomme vêtu colonialement, vient à notre rencontre en 
nianzane, et c'est sous sa conduite que nous faisons notre entrée au village 
fortifié et populeux, où nous sommes accueillis par les éclats d'un orchestre 
dont la fantaisie dans le sentiment musical et dans le costume des exécu- 
tants, évoque délicieusement le souvenir des baraques foraines de nos 
fêtes villageoises. Nous en sommes presque à regretter de n'avoir pas 
quelque dent à nous faire arracher sans 
douleur, mais un pareil accueil est rem- 
pli d'espérances pour Talbot, qui depuis 
une huitaine de jours gémit sous te poids 
d'une fluxion monumentale. 

Les troupes, sous le commandement 

du gouverneur Rainïali, sont alignées 

devant le rova ; l'effectif se compose 

d'une trentaine d'hommes armés de fusils 

Snyders, avec un état-major imposant; 

Rainiali et le sous-gouverneur, sorte de 

vieux paillasse intitulé Oscar — c'est 

comme je vous le dis, — sont armés de 

grands sabres, mais les autres dignitaires 

n'ont en Fait d'insignes du commandement 

que des baguettes de fusil. 

Grande variété dans la tenue : Rainiali 

est enveloppé dans une superbe robe de chambre à ramages ; son (ils porte 

un costume de planteur comme on en voit sur les tablettes de chocolat ; 

le vieil Oscar est dans un complet à carreaux ; un officier se pavane en 

uniforme de eonducteurdc sleeping-car, un autre en gardien de la Tour de 

Londres, mais sans le bonnet carré. 

L'attitude des chefs sakalaves groupés devant la palissade autour du 
noble Andriantsiléo — une bien belle tète de vieillard — fait à cette mas- 
carade une violente antithèse; accroupis cîrculairement comme les Peaux- 
Bouges de Fenîmorc Cooper autour du calumet de l'amitié, ils nous voient 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 195 

venir avec une sérénité un peu hautaine. Leurs visages sont en général 
d'une grande pureté de lignes qui contraste singulièrement avec la mobilité 
simiesque des physionomies bovas ; nous remarquons cependant que l'un 
d'eux, sous la couronne de crins de queue de cochon qui surmonte sa per- 
ruque, ressemble étrangement à l'acteur Mesmacker, si apprécié par les 
populations du Chàtelet et du théâtre Cluny; mais cela n'est peut-être qu'une 
coïncidence. 

Uercredi IS novembre. 

Le malin, revue générale des troupes et discours du lieutenant. 

Après-midi, l'inévitable kabary. 

Le soir, dîner auquel nous invitons Rainiali, Andriantsiléo et te vieil 
Oscar, en ayant soin de ne leur verser que de l'abondance, car il faut tou- 
jours veiller aux spiritueux avec ces messieurs des pays chauds; il en va de 
même avec nos troupes coloniales, et chaque fois que nous arrivons dans 
un village nous prenons soin d'informer les populations que quiconque 
aura vendu ou offert un verre de rhum à l'un de nos hommes, sera solide- 
ment amarré et traité selon la rigueur des lois. Nous en avons goûté de ce 
rhum malgache, la loka, c'est un breuvage indicible, mais pour lequel tous 
les noirs font des folies ; il ne faut pas plus discuter de ce goût que de leur 
couleur. 

Jeudi l'J novembre. 

Ainsi qu'il est convenu depuis longtemps, d'Yerville va rester avec Talbot 
pour prospecter le territoire de Bafiatokona dont il a demandé la conces- 
sion ; nous leur laissons quelques Algériens pour encadrer la garnison hova 
qui a la mission de veiller à leur sécurité, sous la responsabilité du gouver* 
ncur. Quant à nous, nous allons nous lancer dans la véritable exploration, 
car jusqu'à présent nous ne nous sommes guère écartés des itinéraires déjà 
parcourus l'un par Gautier et l'autre par le révérend Mac-Mahon. Il s'agît 
maintenant de franchir le Bemaraha ; mats Hovas et Sakalaves se sont mis 
d'accord pour nous représenter comme infranchissable cette chaîne, gardée 



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1« V!f PARISIEN A MADAGASCAR. 

par des Thermopyles où les Sakalaves insoumis ont noyé dans le sang toutes 
les tentatives d'incursions. 

Au moment de notre départ, vers les cinq heures du matin, Rainiali, très 
agité, prend Talbot à part et le met en présence d'un messager qui vient 
d'arriver, portant l'assurance que 5 000 Sakalaves sont réunis sur les crêtes, 
bien décidés à nous exterminer si nous tenions de franchir la ligne. 

Il est complètement insensé de partir dans ces conditions, assure Talbot, 
d'accord avec le gouverneur qui fait tout au monde pour obtenir du lieulc- 
Dant un taratasa, c'csl-à-dire un « papier », dégageant sa responsabilité do 
l'aventure. 

Nous refusons le papier : < N'écrivez jamais », disait Richelieu ; et nous 
faisons des adieux déchirants à Talbot et à d'Yerville ; ce dernier, qui aime 
les fortes émotions, enrage de ne pas pouvoir nous accompagner, mais son 
devoir de prospecteur le retient au rivage du Bafiatokona. 

Malheureusement c'est le diable d'avoir des guides ; les Sakalaves soumis 
ne tiennent pas à se rencontrer dans de pareilles conditions avec les indé- 
pendants qui vont les recevoir comme des traîtres; et le bruit court que 
ceux-ci n'y vont pas de main morte quand ils prennent vivant un de ceux-là. 
On part enfm vers les huit heures; il y en a quatre que nous sommes sur 
pied ; une heure plus tard, nous traversons le Manamboto à un endroit où 
il est assez large, mais peu profond; ce passage nous prend néanmoins bien 
du temps; l'autre rive est formée par des dunes arides et des mamelons de 
grès et de schistes où la flore n'est représentée que par de rares palmiers 
nains et des pandanus apparaissant de loin en loin. 

A peine sommes-nous dans cette région, que s'élève sur une des cimes du 
Bongolava la fumée de trois feux auxquels bientôt répondent trois autres 
colonnes de fumée sur le Bcmaralia. On nous a dit et répété que les trois 
feux sont le signal de la guerre ; la mobilisation, dans ce pays, se fait aux 
trois feux comme la vente des immeubles en la Chambre des notaires de 
Paris. Bientôt d'autres fumées apparaissent sur les cimes environnantes, 
mais nous en avons tant vu depuis quelques mois que nous ne prenons pas 
au tragique ce genre de télégraphie : nous en arrivons même à penser que 
bien souvent ce sont des signaux par lesquels les particuliers échangent de 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 19» 

tribu & tribu des communications intimes, — tes petits bleus de ces con- 
trées sauvages. Il est à croire que bien souvent une colonne de fumée sur 
un point déterminé et à. une heure convenue signifie tout simplement : 

< Venez-vous dîner avec nous, à la fortune du potî » 

Ou encore : 

• Vous pouvez monter ; le patron vient de sortir! ■ 

Il y a comme cela des jeux de lumières aux fenêtres dans plus d'une pièce 
de Labiche. 

Ces judicieuses considérations nous soutiennent le moral; malheureuse- 
ment il nous est impossible d'en faire apprécier la portée à nos Malgaches, 
qui, après la première halte, refusent de reprendre la marche : 

« Y en a pas vouloir aller ouest ! me dit mon boy. 

— Et pourquoi çaî 

— Parce que y en a beaucoup rochers, beaucoup Sakalaves, beaucoup 
fusils et beaucoup carlouches. ■ 

On ne s'imagine pas ce qu'il faut de ténacité pour venir i bout de ces 
gai!lards-là quand ils sont sous le coup d'une terreur pareille; heureusement 
nos Sénégalais ne partagent pas leurs préventions contre les cartouches, et 
gr&ce à une alimentation fondée sur l'emploi motivé des bourrades bien- 
faisantes, on Unit par se remettre en route. 

Le déjeuner se fait au pied d'un palmier nain qui nous abrite de son 
ombre, — à la façon du bois de lance dans l'immortelle épopée : 

Il s eudormait parfois à l'ombre de sa lance, 
Mais peu... 

Vendredi !0 novembre. 

Nouvelles difficultés avec les guides qui, maintenant, assurent que, vu 
l'impossibilité de gagner Bekopaka à travers les fameux rochers, il faut 
traverser le Manambolo pour se rendre à Behozaka d'où le chemin sera plus 
facile. 

Nous voilà dans les marais de la rivière Berano, dont nous suivons le lit 
sablonneux durant toute la matinée; ça fleure la Gèvre, et, de loin en loin. 



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200 VU PARISIEN A MADAGASCAH. 

le parfum capiteux du crocodile, qui sent le musc comme une vieille 
modiste. 

L'après-midi se passe à courir les dunes; çà el là des soulèvements de 
grès stratifiés; pas d'ombre, pas d'eau et quelle chaleur! Enfin voici le 
Manambolo, déjà nommé ; un coup de fusil retentit à courte distance, puis 
les guides nous signalent à cinq ou six cents mètres une pirogue, qui file 
vivement el disparaît dans les lierbes du rivage. 

Les habitations les plus proches étant à deux jours de marche, ce cano- 
tage furtif a de quoi surprendre, mais on ne s'en émeut pas outre mesure. 
Il s'agit de bien autre chose : la rivière à traverser; elle a dans les cent 
cinquante mètres de large, le courant y est vif, et sa profondeur est telle 
qu'en cherchant le gué, trois hommes successivement coulent à pic le long 
du bord : ce sont d'excellents nageurs et ils reviennent assez facilement 
mais en faisant une forte grimace — non pas tant du coup qu'ils ont bu que 
de la peur des crocodiles. Ou avait par prudence tiré deux ou trois coups 
de fusil dans l'eau. 

Après une sJrie de tentatives, il faut bien reconnuilre que le passage est 
radicalement inipossifalo avec armes el bagages, et sans corde, car nous 
avons commis l'horrible faute ùs ne pas en apporter. 

« C'est pourtant là, me dit mon boy, que traversent les bandes de Saka- 
laves allant en incursions. 

— Et comment font-ils pour ne pas se noyer ni se laisser manger? 

— Y en a Sakalaves noyés et y en a mangés par mambas. » 

Désireux d'éviter ce sort cruel, nous nous décidons à camper; la soirée 
est belle, le site agréable ; pour le reste on verra demain. 



Devant l'évidente hostilité du Manambolo, il faut se rabattre sur le mémo- 
rable déiilé du Bomaraha; nous décidons non sans peine nos guides à 
prendre cette direction, mais bientôt ils aflectent de ne plus se reconnaitre 
dans le dédale des bandes marécageuses qui s'entre-croisent en tous sens, et 
nous en sommes réduits à marcher à la boussole. Adieu-va ! 



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A LA RECHERCHK DE BEKOPAKA Z\ii 

Vers sept heures du matin, on serpente à la queue leu Icu dans des 
roseaux de trois mètres de haut, tranchants comme des rasoirs et serrés 
comme des épis; il faut les abattre un à un au coupe-coupe qui dé"ago 
l'espace strictement nécessaire au passage d'un homme. Comme vitesse ça 
ne vaut pas la pétrolette, et puis on obtient ainsi tout juste de quoi passer. 



mais non de quoi respirer; l'atmosphère est insoutenable dans ce bas-fond 
et sous ce dôme de verdure tropicale. 

Voilà déjà deux heures que nous y piétinons quand notre progression 
déjà bien lente se trouve tout à fait interrompue; on est arrêté par une 
rivière, sans doute l'Anoanzo, vaguement désigné sur la carte Hansen. 
Elle n'a guère qu'une quinzaine de mètres de large, mais elle parait 
très profonde. Que faire? Un grand arbre est sur le bord ; on en aperçoit 
■deux autres, c'est plus que suffisant; on effeuille, on abat, on Iratne, on 
pousse à l'eau, mais ce pont de branchage, n'atteignant pas l'autre rive, 
pique une tôte dans l'élément perfide; heureusement la profondeur est 



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202 VS PARISIEN A MADAGASCAR. 

moins grande de l'autre c6té, et la submersion de nos trois arbres enche- 
vêtrés forme à un mètre au-dessous du niveau de l'eau une sorte de plan - 
cher sur lequel nous finissons par passer tant bien que mal avec de l'eau 
jusqu'à mi-corps, cela ne vaut évidemment pas le pont Alexandre III, 
mais ça fait tout de m£me notre affaire. 

Avant d'être utilisés comme pont, ces arbres nous avaient fourni un 
observatoire du haut duquel on avait constaté qu'il nous restait peu «le 
roseaux à subir; nous reprenons donc, pleins de confiance, notre sentier au 
coupe-coupe, mais le temps passe et nous ne retrouvons pas la terre libre; 
une demi-heure, une heure, une heure et demie; on suffoque, on tombe 
d'épuisement; nous voilà perdus dans la forêt de roseaux comme les petits 
enfants de la légende ég&rés dans les blés hauts et drus des immenses 
plaines de la Beauce. Enfin, voici un palmier; Boussand y monte et, nou< 
veau Petit-Poucet, nous donne la direction; encore un quart d'heure et nous 
voilà tirés d'affaire, mais à moitié morts de fatigue. 

Cet épisode a été certainement l'un des plus pénibles du voyage, et j'en 
ai gardé pour le séjour au marais une antipathie qui m'empêchera longtemps 
d'habiter la place des Vosges. 

En revanche, nous avons la satisfaction de constater que notre peine n'a 
pas été inutile : d'abord cet audacieux cross-country nous a épargné d'inter- 
minables détours, puis l'énergie désespérée de notre tentative a montré aux 
Malgaches que notre ténacité aurait raison de leur force d'inertie. Au 
moment de nous engager dans le marais, ils nous avaient déclaré qu'il était 
impossible de le traverser, et cela sur le même ton de douloureuse convie- 
lion avec lequel ils nous rabâchaient depuis deux jours l'impossibilité de 
franchir le défilé de Bemaraha. 

< Bien n'est impossible pour les Français! » leur avions-nous répondu 
avec une assurance qui était plus apparente que réelle; ça sentait d'une lieue 
son théâtre des Batignolles; mais ce cabotinage n'est pas inutile avec les 
Malgaches, dont il faut impressionner le moral, fà(-ce par des moyens 
empruntés aux procédés de la plus basse littérature. Toujours est-il que les 
nôtres ne feront plus désormais aucune difficulté pour nous conduire là où 
nous voudrons aller. 



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 LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. S03 

Notre campement dans' la plaine désolée, si loin de tout, présente ce soir- 
là un aspect particulièrement lugubre. On se sent tout à fait en dehors du 
genre humain, et la présence des Sakalaves les plus rébarbatifs serait envi- 
sagée comme une bénédiction du Ciel. 

A défaut de cette apparition providentielle, voici venir un chien sauvage 
qui se met à rôder autour du camp. Bien vite, Rocheron se fait apporter son 
fusil pour abattre cette proie facile, mais au lieu de se tenir à distance pru- 
dente, comme ses congénères de la brousse, l'intrus se rapproche en mani- 
festant l'indéniable velléité d'entrer en commerce avec nous. Après mille 
détours et des précautions infinies, il s'avance en rampant avec des grûces 
de chien couchant. Évidemment son âme est partagée entre le sentiment de 
la crainte et celui de la sociabilité, mais la crainte domine, amplement jus- 
tifiée par l'attitude de Rocheron qui a épaulé son Lebel. J'intercède éncrgi- 
quement en faveur de cet ami de l'homme, qui a les allures d'un parlemen- 
taire plutAt que celles d'un adversaire malintentionné. Rocheron se laisse 
attendrir et relève son fusil, tandis que le bon chien, remuant la queue et 
faisant mille gentillesses, se redresse, dans une posture qui rappelle celle 
du lapin des affiches bien connues, désarmant le chasseur farouche par cette 
exclamation inattendue : 

4 Grilce : j'ai un Guide Conty. ■ 

J'ai le regret de constater que notre visiteur n'a pas le moindre Guide 
Conty et c'est grand dommage, car le besoin s'en fait terriblement sentir. 
Un reste de timidité l'empôche encore de s'aventurer jusqu'à nous; pour 
couper court à ses hésitations, nous lui dépêchons quelques hommes, qui, 
à la suite d'un mouvement tournant, réussissent h mettre la main dessus. 
11 se laisse prendre sans montrer les dents; on nous l'amène, nous lui 
offrons une poignée de riz, qu'il avale avec une visible satisfaction, et 
noua voilà bons amis. < Fahavalo • {c'est le nom dont on l'a tout de 
suite baptisé) gambade aimablement autour de nous, puis s'en va faire 
une promenade autour des feux où la marmite est en train de bouillir, 
caressé par les uns et les autres, et bénéficiant ici d'un débris dé poulet 
et là d'un morceau de biscuit, qu'il casse à grand fracas comme il ferait 
d'un os. 



d by G o.ot^ le 



204 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Tout le temps du dtner il nous lient compagnie ; au dessert Boussand lui 
tend k main, en disant par manière de plaisanterie : 

■ Donne la patte. • 

Et voici qu'à notre stupéfaction profonde, Fahavalo donne la patte. 

< L'autre! * fait Boussand émerveillé. 

Et Fahavalo donne l'autre patte. 

Nous en avions vu de raides durant nos voyages, mais celle-U nous 
intertoque au delà de toute expression. Qu'est-ce que c'est que ce chien? 
d'où diable arrive-t-il et qui est-ce qui a bien pu lui apprendre à donner la 
palle en français, dans ces parages où il n'y a pas le moindre cirque 
ambulant? 

Serait-ce un lutin de ces solitudes? ou bien l'âme d'un voyageur ^orgé 
dans la montagne? A ces diverses pensées, nos cheveux se dressent, phé- 
nomène plus explicable que celui du dressage de ce quadrupède fantastique. 
Nuus avions pensé tout d'abord que le chien appartenait à quelque bande 
de Sakalaves errant dans le voisinage, mais, après avoir épuisé toutes les 
hypothèses, nous en venons h supposer qu'il a appartenu à des Européens 
massacrés dans le Ménabé. Un assez grand nombre de prospecteurs venus 
du Transvaal ont péri dans ces rt%ions; tout récemment encore, cinq 
d'entre eux ont été assassinés dans un village voisin de Tsiroman- 
didy. Peut-être ce pauvre toutou est-il le dernier survivant de leur expé- 
dition. 

Dimanche H novembre. 

Le mystère s'accroit à notre réveil par les révélations de Samba-Binta, 
déclarant qu'on vient de découvrir, dans les sables du ruisseau voisin, l'em- 
preinte fraîche des pas de trois hommes. On se lance sur leurs traces, 
mais elles se perdent dans les hautes herbes et l'on ne trouve rien. Émou- 
vant épisode à la Robinson Crusoé, dont le récit détaillé ferait merveille 
dans le Mocassin pittoresque. 

Nous nous engageons dans les forêts épaisses qui garnissent les pre- 
mières pentes du Bemaraba; le lit sablonneux d'un ruisseau desséché nous 
fait un chemin aussi doux et aussi spacieux qu'une allée cavalière du bois 



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A LA flRCHBflCHE T>E BKKOPAK^. 205 

de Boulogne. Fahavalo suit la colonne; il marche derrière te dernier 
homme de l'arriëre-garde et s'y tiendra jusqu'à Bekopaka. On gravit 
ensuite une crête ardue, hérissée de roches calcaires où la marche est 
assez pénible : en bas s'alignent des tombeaux commémorant les journées 
meurtrières qui virent la marche envahissante des Hovas violemment 
arrêtée par les Sakalaves gardiens des défîtes de la montagne. Ces! appa- 



remment ici que nous sommes attendus. Il faut ouvrir l'œil ot le bon, 
comme dit le soldat; mais rien n'apparaît à la ronde; vers midi nous nous 
arrêtons au pied d'un mur calcaire, qui, dressé à pic sur une hauteur d'une 
centaine de mètres, s'étend à perte de vue vers le nord comme vers le sud. 
Par où diable allons-nous pouvoir le franchir? En attendant la solution de 
ce problème, on déjeune, et, symptôme favorable, nos guides ont repris 
une certaine assurance. Évidemment, ils connaissent un passage, et, en 
effet, après une demi-heure de marche le long de la grande muraille, 
Dous nous trouvons au pied d'une assez large tissure, vaste couloir dont 
l'accès jusqu'au faîte du plateau est relativement aisé. On asccnsionne à la 



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2C6 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

nie, et c'est avec une véritable satisfaction de triomphe que l'on atteiat le 
sommet, d'où la vue est splendide. 

Pas l'ombre d'un Sakalave; pas même ta fumi^e d'un feu; mais le défilé 
tant redouté est, en fait, sur l'autre versant : une descente prolongée à 
travers la forêt dans une passe étroite, encombrée de rochers où s'enche- 
vêtrent les lianes. Il nous faut au moins trois journées de marche pour y 
atteindre, à travers le plateau du Bemaraha, dont l'aspect àiBhre notable- 
ment de tout ce que nous avons parcouru jusqu'à présent. Sur ce sol cal- 
caire, les plaines herbeuses s'étendent à perte de vue, limitées seulement 
par des bois de peu d'étendue, dont les arbres pour la plupart se rattachent 
i nos essences européennes ; cela évoque le souvenir de bien des pays de 
chasse en Seine-et-Marne, et il semble que si l'on tirait des coups de fusil 
ça ferait venir un garde champêtre ; nous ne résistons cependant pas à la 
tentation de mitrailler quelques sangliers; ils sont nombreux dans la 
contrée. En revanche, nous n'apercevons plus les bœufs qui abondent dans 
le Bongolava et dans la vallée. 

A l'avant-ilernicr campement, ils étaient venus en masse dans la soirée 
tout auprès de nos tentes . nous étions en train de diner à la belle étoile 
(une étoile dont l'éclairage était assez médiocre ce soir-là), quand un des 
caporaux vint brusquement annoncer : < Mon lieutenant, y en a beaucoup 
bœuf ». (Le Sénégalais ignore le pluriel de ce substantif.) 

Nous prenons les armes, car il faut se méfier, d'abord des bœufs, que 
leurs mauvais instincts peuvent déterminer à se ruer sur nous, ensuite 
d'une tactique en faveur chez les tribus guerrières, qui lancent quelquefois 
à l'attaque d'un camp une chaire de bestiaux affolés; c'est, parall-il, ce qui 
s'est passé lors de la surprise de la colonne Bonnier près de Tombouctou. 
Mais ce n'est présentement qu'une alerte, et, sans le moindre coup de fusil, 
le troupeau des ombres fantastiques se disperse à travers les ténèbres silen- 
cieuses. 

Ici, pas d'alerte bovine, mais l'orage fond sur nous plus impétueux qu'à 
l'ordinaire; j'ai un fort accès de fièvre et mon lit de camp est en ruine. 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 207 

Lundi 23 novembre. 

La nuit est fâcheuse, le réveil pénible; morne journée; nous courons la 
plaine sans eau, sans gibier. 

La monotonie de notre étape est coupée seulement <le quelques incidents 
fôcheux dont j'ai le désagrément de faire les frais. C'est d'abord un nid de 
guêpes dont je m'approche inconsidérément ; par bonheur elles sont en 
petit nombre, mais je suis cruellement piqué et profondément mortifié 



de l'avanie, dont mes compagnons se gaussent avec l'égoïsme féroce de 
l'explorateur. 

Au déjeuner, c'est une autre aventure : le boy qui nous sert a la malen- 
contreuse idée de suspendre au-dessus de nos têtes la marmite de riz bouil- 
lant et, comme dans compère Guilleri, la branche cassit, et le riz bouillant 
lombît; — et le malheur c'est qu'il tombit sur moi. 

Décidément je ne suis pas en veine, el, charitablement, mes compagnons 
m'assurent que la première balle sakalavc sera pour moi. Encore heureux 
que je ne sois pas d'une nature impressionnable. 



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208 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Vers le milieu de l'après-midi, nous entrons dans la grande forêt, et uoe 
heure plus tard nous faisons lialle dans une immense clairière en forme 
d'hippodrome au milieu de laquelle se dresse un massif d'arbres et de 
rochers d'un arrangement si pittoresque que l'on dirait l'œuvre d'un dessi- 
nateur de parcs artificiels. Notre arrivée y est saluée par des coups de ton- 
nerre, dont l'un renverse a quelques mètres de nous un arbre gigantesque; 
nos hommes lui font immédiatement un sort, en bénissant le ciel qui leur 
a ainsi épargné la peine d'aller abattre du bois. 

Nos vivres sont presque épuisés; nous nous mettons en chasse jusqu'à 
la tombée de la nuit, mais nous revenons bredouilles de gibier et de 
fruits, et sans autre butin que quelques admirables ileurs tropicales. 
C'est maigre comme menu; il nous reste des boites de conserves, mais 
nos hommes n'auront bientôt plus rien; pourvu que, sous l'aiguillon de 
la famine. Sénégalais et Dahoméens n'aillent pas redevenir anthropo- 
phages! 

Consolons-nous avec des fleurs : notre vieux goût d'élégance s'épanouit 
à nous voir dîner avec des orchidées à la boutonnière de nos costumes de 
boucaniers. 



Après une heure de marche, nous arrivons à ce fameux délilé forestier 
dans lequel il est entendu que nous devons être mis en pièces; à voir les 
choses de près, il est bien évident qu'une vingtaine d'hommes déterminés 
suffiraient pour nous y faire passer un mauvais quart d'heure; mais où 
sont-ils, ces hommes déterminés? On ne peut malheureusement pas envoyer 
un détachement en reconnaissance, vu la faiblesse de notre efTectif, qui 
nous commande de ne pas nous diviser. 

Notre iile s'engage donc à l'aventure et progresse lentement à travers les 
innombrables difficultés de la passe; on chemine de la sorte, dans l'attente 
d'événements qui ne se produisent pas et sans que la moindre alerte vienne 
troubler notre admiration pour ce sous-bois monstrueux, dans sa grandiose 
étrangeté, durant que nous défilons en silence. — Enfin la futaie s'éclaircil, 
les lianes se relâchent, la brousse est plus discrète; voici des clairières, cl 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 2H 

devant nous apparaît la plaine côlière qui s'étend jusqu'à la mer, jusqu'au 
canal de Mozambique. Le Bemaraha est franchi ; les Thermopyles saka- 
laves ne sont point défendues; où diable est donc passé le Léooidasandrïa- 
nanamanambolokelynianpandry auquel s'offrait une si merveilleuse occa- 
sion de faire graver son nom en lettres d'or dans les tablettes Je l'histoire, 
pourvues à cet effet d'une rallonge appropriée au développement des 
appellations malgaches? 

Nos guides, éperdus de joie et de surprise, nous assurent que Bekopaka 
n'est plus qu'à une faible distance, et telle est maintenant leur sécurité 
qu'ils acceptent d'aller on avant informer de notre approche les popu- 
lations. 

Ils partent d'un pied rapide; nous les suivons au train habituel, à travers 
les pentes boisées qui dévalent tout doucement jusqu'à la plaine; voici 
là-bas le Manambolo, et, sur une large bande de sable, à la rive gauche, 
on aperçoit les cases de Bekopaka; d'énormes troupeaux abandonnés à 
eux-mêmes sur les coteaux s'elTarent à notre passage. 

A l'orée d'un bois, notre tète de colonne se rencontre avec nos guides, 
qui reviennent escortés d'une délégation des chefs du village, accourus 
pour nous souhaiter la bienvenue. Leur accueil est touchant; ils nous assu- 
rent, selon la formule malgache, ■ que nous sommes leur père et leur 
mère ■ ; qui eat-ce qui se serait douté que le ciel nous accorderait une pro- 
géniture de cette couleur-là? — Mais quelques instants après, ils s'intitulent 
• nos frères cadets ■ . Nous ne relevons pas l'inconséquence de ces formules 
contradictoires, et nous répondons à notre nouvelle famille par des 
paroles empreintes de bienveillance. 

Les paillotes , extrêmement basses, sont groupées sur le sable jusqu'au 
bord de la rivière, autour d'un arbre immense, sorte de sophora, dont 
le feuillage offre à la population un large abri contre la pluie aussi bien 
que contre le soleil — gigantesque en-cas naturel, faisant l'office d'ombrelle 
ou de parapluie, et même de paratonnerre, au-dessus de la grande place 
de Bekopaka. 

Au moment de notre arrivée, l'orage gronde formidable, et nous plan- 
tons nos deux tentes sous cet abri municipal qui, avec un mirador élevé. 



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212 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

du haut duquel on découvre les mouvements des tribus voisines — le 
voisin étant un ennemi chez les Sakalaves comme dans bien d'autres 
régions, — représente tout ce que Bekopaka possède en fait de monument. 
Ce grand arbre est en même temps le jardin zoologique; on ne saurait 
imaginer la quantité et la diversité des espèces animales qui y résident; à 
en juger d'après ce qui nous est tombé dessus, rien que pendant nos repas, 
c'est une faune d'une richesse incomparable : un petit boa, deux caméléons 
plus gros que des lapins el de la plus comique irascibilité, vingt-cinq ou 
trente variétés d'insectes qui à la tombée de la nuit descendent sur le 
potage des humains dans un ordre de succession admirable : mocafuis, 
fourmis ailées, éphémères, lucioles, maringouins, el cent autres dont je ne 
soupçonne même pas le nom; puis d'innombrables volatiles, qui ne nous 
dégringolaient pas personnellement dessus, mais d'où il nous tombait des 
souvenirs fâcheux; enfin un singe, du moins un maque, un petit maki déli- 
cieux, que nous avons capturé, et qui a suivi notre expédition en disant 
tout le long du chemin une gymnastique etTrenée le long du fusil Lebel 
du sergent arabe Bouchna-ben-Yiza. 

Dès notre arrivée, grand kabary avec le chef du village entouré de son 
état-major; ce seigneur s'appelle Tsiriry, ce qui veut dire quelque chose 
comme canard, et désormais, pour la facilité de la conversation, nous l'ap- 
pelons entre nous Beaucanard. 

Durant qu'il échange des discours avec Bocheron et Boussand, je me 
mets en rapport par l'intermédiaire de mon boy avec deux * Mozambiques' 
qui représentent le commerce de Bekopaka. Les Mozambiques de Madagascar 
sont des esclaves, enlevés sur l'autre rive du canal, au temps heureux où 
la traite des noirs était en faveur; leur esclavage est doux, et comporte 
infiniment plus de liberté que la condition de bien des citoyens dans les 
pays où ce mot plein de promesses s'étale sur les murs de tous les monu- 
ments. 

Ils ont toute faculté de circuler pour se livrer au trafic avec la côte et ne 
doivent à leurs maîtres qu'une redevance minime et fort irrégulièrement 
perçue sur le produit de leur travail. Tel est du reste le cas des bourjanes, 
qui passent constamment des semaines et quelquefois des années loin 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 8)3 

du regard de leur propriétaire auquel ils ne reudent leurs comptes que de 
loin en loin. En fait, l'esclavage, chez les Sakalaves, se réduit à une distinc- 
tion sociale, une ditTércnciation entre le guerrier et celui qui o'a pas l'hoa- 
neur de porter les armes; cette distinction porte atteinte au grand principe 
de l'égalité plus qu'à celui de ta liberté; quant à la fraternité, elle s'exerce 
pour le moins autant chez le propriétaire malgache que chez le patron 
européen; aussi bien, la sévérité des répressions envers l'esclave n'a rien 
d'anormal chez ces peuples où le chef de famille a le droit de vie et de mort 
sur ses femmes et ses enfants, comme cela s'est vu à l'origine de toutes les 
sociétés, au bon vieux temps, comme disent les gens qui n'aiment pas les 
fat^ns d'aujourd'hui. 

Nos deux Mozambiques étaient des gaillards à la ligure intelligente et 
ouverte; j'espérais en obtenir — à l'écart des chefs sakalaves dont les 
assertions, peut-être commandées par la politique locale, m'étaient sus- 
pectes — les renseignements désirés sur la navigabilité du Manarabolo, cou- 
lant auprès de nous majestueux et tranquille, sans la moindre apparence 
de ces fameuses chutes que la tradition situait à Bekopaka. 

Au lieu de procéder par l'interrogation directe qui risquait de mettre leur 
déOance en éveil, je leur demandai tout d'abord s'ils étaient disposés à nous 
vendre les billots de palissandre que je voyais entassés devant leurs cases; 
ils répondirent affirmativement : 

< Oui, mais comment espérez-vous les rapporter à Ankavandraoù il nous 
faut retourner? 

— C'est bien simple, firent-ils; nous vous les apporterons dans nos 
pirogues, en remontant la rivière. 

— Êtes-Tous certains que ce soit possible? 

— Assurément, nous avons déjà fait le voyage. 

— Mais n'existe-t-il pas des rapides? 

— II y a du courant dans certaines saisons, mais on le remonte aisé- 
ment. 

— Est-ce qu'il n'y a pas d'énormes rochers qui barrent la routeî 

— Il y a des rochers à un endroit, mais le cours du Ûeuve les contourne, 
l'on passe aisément. 



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2li VN nARISlEN A MADAGASCAR. 

— Sans avoir besoin de changer de pirogues ni de les traincr à terre pour 
franchir les obstacles* 

— Certainemenl. ■ 

Tout cela par voie d'interprètes, bien entendu. 

Il ne nous restait plus qu'à Taire nos conditions pour le transport des 
bois, auxquels il fut convenu que nous adjoindrions deux de nos hommes, 
un blessé et un malade hors d'état de faire la route à pied, et sur lesquels 
on pouvait compter pour nous renseigner de visu. 

L'affaire fut convenue et le prix fait; en débattant ce marché, l'un de 
nos bons Mozambiques s'était plaint vivement de l'estomac; je l'ai gratiGé, 
à titre d'arrhes, de deux grammes d'ipéca, qui m'ont paru lui faire un plai- 
sir extrême — tous les goûts sont dans la nature — et dont il m'a exprimé 
le soir même sa vive gratitude. Nos négociations terminées, je réjouis 
mes compagnons auxquels Tsïriry venait d'affirmer qu'il existait des chul« 
formidables, et qu'aucune pirogue ne pouvait en aurun temps remontera 
Ankavandra. Vieille canaille do Beaucanard, nous étions tout de suite fixés 
sur sa bonne fuil 

. Je fis part à Rocheron du résultat de mes négociations, et m'offris pour 
accompagner les piroguiers en vue d'explorer personnellement le cours do 
fleuve à la traversée du Bemaraha. Il s'opposa formellement à mon départ, 
déclarant avec une sagesse devant laquelle je m'inclinai, qu'il ne fallaita 
aucun prix nous séparer les' uns Jes autres. 

Pendant qu'il installait son monde avec tous les soins nécessaires, «u 
sein d'une population dont la loyauté nous était suspecte, Boussand et moi 
nous allâmes faire un tour h l'entrée des gorges encaissées d'où le fleuve 
sort au pied du Bemaraha, entre deux superbes murailles de rocs escarpés, 
aux arêtes vives, le long desquelles il est presque impossible de marcher. 
A notre approche, des feux s'allument tout le long du défilé; cela n'est 
pas bon signe; nous avançons, jicanmoins le plus possible sur ces 
rochers dont les bords sont aiguisés comme des silex taiUés. Aussi lob 
qu'atteignent nos regards rien ne semble indiquer la présence des cata- 
ractes, mais il est certain que le fleuve est gardé, sinon par des chutes, au 
moins par des hommes, avec lesquels on aura maille à partir. 



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A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 217 

Il faudrait avoir des pirogues, mais à rcxccption des Mozambiques qui 

nous disent de ne pas nous inquiéter et qu'ils trouveront leur affaire dans le 

voisinage, tout le monde au village nous affirme qu'il n'y a pas une seule 

pirogue dans le pays, et que toute la flottille est partie au loin. 

Noua dtnons environnés de la curiosité publique, mais gênés infiniment 
plus par l'indiscrétion des diverses espèces d'insectes précédemment dési- 
gnés, et dont l'œuvre va se poursuivre à travers l'horreur de la nuit. nuit 
désastreuse, 6 nuit effroyable, où retentit le clairon du moustique géant, 
armé d'une trompe aussi redoutable que celle de l'éléphant! Mes pauvres 
mains sont dévorées par ces puissances des ténèbres et la clarté du jour ne 
m'est guère plus douce, alors que, par un sort comparable h celui du cœur 
de Baudelaire, l'ardeur du soleil 

Calcine les lambeaux qu'onl épargnas les bêles. 



Encore quelques nuits de ce genre, et je n'aurai [dus que dos moignons; 
c'est bien gênant pour faire sa toilette ; tandis que je me livre aux délices du 
lub, le grand chef Tsiriry veut bien, sans en avoir été sollicité, me faire 
l'honneur de venir s'accroupir sous ma tente avec quelques-unes de ses 
épouses. Après une minute d'hésitation, en constatant que le négligé de ma 
tenue n'a rien de choquant aux yeux de ces dames, je crois devoir ne pas 
faire montre d'une pudibonderie qui risquerait d'être mal interprétée, et je 
continue philosophiquement mes aspersions en présence de cette cour saka- 
lave qui assiste avec un recueillement silencieux à mon petit lever. Mon 
boy arrive, et la conversation s'engage ; j'apprends par lui les motifs de la 
visite matinale de Beaucanard et de sa famille, venus dans l'aimable inten- 
tion de nous inviter à un grand kabary, auquel doivent prendre part les 
chefs de tous les villages voisins. 

Bientôt, en effet, l'on voit de toutes parts arriver à la file des groupes 
de Sakalaves, qui paraissent en proie à l'émolion la plus vive; aussi bien 
c'est la première fois que tout ce monde se trouve en présence des Ëuro< 
péens. 



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218 VU PARISIES A MADAGASCAR. 

Je dois constater cependant qu'une femme entre deux âges, de physiooo- 
mie assez ouverte ot ornée d'un nombre de fétiches qui indiquent un certain 
rang social, vient délibérément à moi et, me serrant la main avec eOiisioa, 
me présente sa lille, Mlle Kandriry. une jeune personne d'une 
grande beauté selon l'esthétique sakalave. Mon boy m'explique que la res- 
pectable matrone s'imagine me reconnaître pour m'avoir vu il y a Iroîs 
ans à Manandazza, où elle résidait alors. Ravi de trouver d'une façon m^si 
inespérée des relations qui vont certainement m'ouvrir la porte des meil- 
leurs salons de Bekopaka, je m'abstiens de la détromper, et je la traite 
avec tous les égards qui sont dus à une amie de longue date ; elle en profit'' 
immédiatement pour me vendre aux conditions les plus onéreuses, c'esl- 
à-Klire au prix d'une piastre, une paire de boucles d'oreilles à clous de euim: 
c'est tout de même moins coûteux que des bijoux de Parisienne. 

Réflexion faite, cette aimable dame me prend sans doute pour le révé- 
rend Mac-Mabon, ou pour notre ami l'explorateur Gautier, qui a fait à 
Manandazza un voyage dont il a publié un récit plein de verve dans la iln^t 
de Paris. 

Voici rbcure du kabary; cent cmquante fusils sont groupés sur la place 
à l'ombre du grand arbre; c'est le moment de se tenir sur ses gardes. On 
nous présente au vaillant chef Tiaro, qui est le grand dignitaire de la con- 
trée, une sorte de préfet dont Tsiriry serait le sous-préfet pour l'arrondisse 
ment de Bekopaka (dire qu'un jour il y aura là deg arrondissements et des 
sous-préfetst). Après l'échange des banalités d'usage, Rocheron prononce 
un discours dont voici le thème que nous avons élaboré la veille au soir à 
tête reposée; je vous livre ce petit morceau de l'art oratoire dans sa forme 
originale : 

» Voici notre parole : 

« Français être maîtres à Madagascar après avoir terrassé Hovas, 
ennemis des Sakalaves. 

« Français amis des Sakalaves, être pour eux un père et une mère. 

« Acheter à Sakalaves, bœufs, cochons, volailles, bananes, arachides, etc.: 
et Sakalaves acheter à Français cotonnades, verroterie et liqueurs 
assorties. 



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A LA RECHERCHE DE DEKOPAKA. 210 

< Sakalaves devoir faire bon accueil aux Valiazas ' qui viendront les 
visiter; tous vahazas solidaires et, si un seul maltraité, Français venir en 
grand nombre pour punir les coupables. 

• Si Sakalaves avoir besoin secours contre leurs ennemis, prévenir chefs 
français qui accourront à leur aide. 

■ Enfin tous les Vahazas sorciers, connallre fanafodys* pour guérir 



Sakalaves contre fièvres et autres maladies et blessures. Et nous en tenons 
à la disposition des personnes de l'honorable assistance. > 

Cette péroraison, dans le style des boniments de marchand d'orviétan, 
obtient un succès prodigieux, el tout le monde vient demander notre élixir 
— c'est du sulfate de quinine — que nous distribuons avec une libéralité 
infinie; j'ai ensuite à panser quelques blessés, un notamment dont le bras 
est absolument déchiqueté par un coup de feu; les fusils sakalaves font de 
bien vilaines blessures, et cela tient, entre autres causes, à ce que souvent 

1. Vahoza : étranger, plus spécialement Eiiropteri. 

2. Panarody, médicament, »urtilêge. 



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220 l'JV PARISIEH A MADAGASCAR. 

on les charge avec de la mitraille et des liges de fer, voire même avec des 
cailloux taillés en forme de cylindre. 

Après cet intermède médico-chirurgical, on reprend les débats, et Tiaro, 
qui est au courant Je nos négociations antérieures avec Laikory, fait UQC 
chaleureuse -profession d'amitié pour les Vahazas. Malheureusement, il 
dément ses bonnes dispositions par des déclarations aussi mensongères que 
celles de Tsiriry sur les alTaires des chutes du Manambolo. Renonçant à 
rien tirer de ces gens-là sur cette question brûlante, nous terminons la 
soirée en conviant Tiaro et Tsiriry à venir avec nous rendre visite au 
général, Vahaza-Lehibé (littéralement l'élranger en chef); mais ils ne pa- 
raissent pas très empressés de répondre à cette invitation que nous les 
prions de transmettre au roi du Ménabé, le célèbre Iloary. 

La plus franche cordialité n'a cessé de régner, mais il est toujours impos- 
sible de trouver la moindre pirogue; après le déjeuner, nous épuisons 
toutes les comliinaisons pour on obtenir une, afin d'aller faire un tour dans 
les gorges avec quelques-uns de nos Sénégalais, parmi lesquels il y a 
d'excellents piroguiers ilu haut fleuve; notre insistance produit un effet 
déplorable, et l'on commence à nous regarder de travers. Nous tentons de 
nous rabattre sur nos deux Mozambiques d'hier soir, mais ils sont devenus 
introuvables, et nous finissons par constater qu'on les a fait disparaître, 
sans doute pour les mettre hors d'état de donner suite au contrat qu'ils ont 
passé avec nous. La situation se tend; l'enthousiasme de nos kabarisles 
de ce malin a fait place à une méOance qui ne se dissimule pas, et les 
malades eux-mêmes ont perdu toute gratitude; c'est de règle chez tes 
clients, vous diront tous les médecins. 

Les choses en viennent bientôt à ce point que, quand nous demandons à 
acheter un bœuf comme nous l'avons fait la veille au soir, on nous répond 
qu'il n'y a plus de bœufs: ils sont allés rejoindre les pirogues. 

Après un dîner odieux, dans une chaleur d'étuve, entre deux orages, sous 
une pluie d'insectes qui rendrait illusoire toute tentative de régime v^é- 
tarien — notre potage serait une fortune pour un entomologiste! - - des 
groupes d'hommes armés rôdent autour de nous dans des attitudes qui 
n'ont rien de sympathique, lorsque tout à coup des cris efTroyables relen- 



i,y Google 



A LA RECHERCHE DE BEKOPAKA. 221 

lissent au fond d'une paillote. Nous y courons avec les quelques hommes 
du poste de garde placé en permanence au pied du grand arbre, et nous 
apprenons par nos boys que ces cris marquent le trépas de la vieille mère 
de Tsiriry, qui vient de succomber à une longue maladie. 

En effet, la case est remplie de femmes aux cheveux dénoués — 
c'est le deuil malgache, — qui profèrent des lamentations stridentes dont 



le concert se prolonge, avec accompagnement de vahlia\ jusqu'au milieu 
de la nuit. 

Malgré la froideur de nos relalJons actuelles, nous croyons devoir pré- 
senter nos condoléances à Tsiriry, qui nous reçoit avec un gros rire pKin 
de bonhomie; évidemment, le deuil est ici une affaire dont on laisse dédai- 
gneusement le soin aux femmes, comme de tout ce qui n'est pas le noble 
métier des armes. Et puis, la défunte était d'un âge cxtrêmemenf avanré, 
ce qui fait, au dire de mon boy, que l'on ne nous sait pas mauvais gié de 

1. Vahlia, guitare malgaolic. 



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22Î US PARISIEN A UADAGASCAR. 

sa mort, sans quoi l'on nous eût accusés de lui avoir jeté un sort, et U 
situation fût devenue tout à ti.\t fâcheuse. Nous avons déjà, ce matin, 
échappé à un incident dont les coniéquences auraient pu être extrêmement 
graves : en montrant aux Sakalaves le maniement du Lehel, un Sénégalais 
a fait partir involontairement une cartouche, dont la balle est allée se loger 
dans le sol ; mais nous aurions eu un mauvais moment à passer si le mal- 
heur avait voulu qu elle tuât ou blessât quelque habitant du village. 

La chaleur intolérable et les gémissements rythmés des pleureuses nous 
interdisant le sommeil, nous passons la plus grande partie de la nuit à phi- 



losopher sur les événements de la journée et sur le changement d'attitude 
■de nos hôtes : en remontant à l'origine des choses, nous nous accordons à 
penser que le revirement d'humeur des Sakalaves ne tient pas uniquement 
à notre insistance sur la question des chutes, et que les querelles élevées à. 
diverses reprises entre nos hommes et des ménagères sakalaves, qui vou- 
laient leur vendre la volaille à des prix inadmissibles, y sont bien égale- 
jncntpour quelque chose. 

Aussi bien il semble que dans ce pays le beau sexe jouit d'une autorité 
considérable pour tout ce qui ne touche pas directement à l'art delà guerre, 
en dehors duquel leurs seigneurs et maîtres ne veulent rien savoir; l'âpreté 
commerciale de ces dames dépasse toute imagfinatioD et se traduit 
par des glapissements de furies, dont l'écho parait avoir soulevé contre 
nous le cœur de leurs époux, faibles de sentiment comme tous les guerriers. 



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A LA RECllEnCIIE DE DEKOPAKA. 223 

£t puis, il faut avnuer que nous avons fait la faute, à notre arrivée, de 
payer au poids de l'argent quelques friandises impatiemment convoitées, 
telles que des msngues et i:ne soubique d'arachides. Ces prix exception- 
nels ont servi de base à la tarification dont ces noires viragos prétendent 
nous frapper, et notre résistance à celte exploitation leur apparaît comme 
une sorte de déloyauté; bref, jusqu'à notre dépari, ce sont elles qui nous 
font la plus grise mine. 



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LES JOIES DU RETOUR 

Il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte! — Escrime sént^galaise. — Ciialeur. — 
u pétrole. — Le placer de Ranatokona. — Tsi roman diily. — La tra- 
y. — <i ï en a raïraans ! » — Les gris-gris, — Le rhamulet. — Où les 
... — Blanc partout. 

Jeudi 2(1 novembre. 

LES adieux s'échangent sans enlhousiasme; cepen- 
dant quelques-uns des chefs ont l'aplomb de nous 
demander encore des Tanafodys; nous leur répondons, 
avec l'ironie d'une revanche déHcieuse, que ■ les fana- 
fodys s'en sont allés rejoindre les bœufs », et nous 
prenons congé par cette simple formule de politesse dont 
on ne nous paraît pas apprécier toute la saveur : • Il 
n'est si bonne compagnie qui ne se quitte », comme 
disait Dagobert à ses chiens. Hélas! il nous faut aussi 
quitter le nôtre, l'e-xcellent Fahavalo, qui ne peut plus 
UN BAiALAïE. mettre une patte devant l'autre et qui gît dolent sur 
le sol, comme un vahaza terrassé par ta fièvre; décidément c'était «n 



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226 VS PAhISIEN A MADAGASCAR. 

chien européen. Son regard mélancolique nous suit au loin dans la 
brousse, et, en nous retournant une dernière fois, nous lui adressons 
l'affectueux encouragement bien dû au pauvre petit être qui va représenter 
à lui seul la civilisation européenne parmi ces sauvages, jusqu'à l'heure 
prochaine où nos troupes viendront prendre possession définitive de Beko- 
paka et du Manambolo. 

Nous voilà sur le chemin du retour, et il va falloir franchir à nouveau, 



pour atteindre le plateau du Bemaraha, le défilé par où nous avons opéré 
notre descente à travers la forêt. Ce passage nous fait une impression 
plus vive encore avec son chaos de roches spongieuses fantastiquement 
embroussaillées, sous la voûte majestueuse des hautes arborescences où 
les lianes s'en tre-c roi sent par myriades — des goi^es d'Apremont sous 
les tropiques, — un de ces paysages dont la fougueuse imagination du 
dessinateur Riou illustrait le récit des voyages dans ces contrées équato- 
riales, qu'il n'avait jamais parcourues qu'en rêve. 

On avance lentement, glissant entre les roches, au milieu des fourrés, à 
la file comme toujours, mais plus péniblement que jamais, le long d'un 
ravin au fond duquel les Qaques d'eau que l'on aperçoit de loin en loin font 
tirer une langue énorme à nos porteurs, haletants d'une soif jamais 



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LES JOIES DV RETOUR. 227 

apaisée. Le silence de la forêt n'est guère troublé que par les abois déchi- 
rants des maques hurleurs et par des cris d'oiseaux, parfois si stridents 
qu'on est sur le point de s'arrêter, croyant au coup de sifflet qui commande 
la halte en présence d'une alerte. 

Vers le milieu du jour, on atteint enfin la grande clairière où nous 
avons campé la semaine précédente, mais, en conséquence du refroidisse- 
ment lie nos relations avec nos bons amis sakalaves, on convient, pour se 
mettre à l'abri d'une surprise, de ne faire le repos du déjeuner qu'après la 



sortie de la forêt, sur le plateau ; à défaut de salle à manger, c'est encore 
bien joli d'avoir un lunch sur un plateau. 

A l'entrée de la plaine, nos tardalas s'en vont faire des fouilles au pied 
d'un buisson d'où ils rapportent chacun un petit sac de riz. C'était un 
dépôt de vivres qu'ils avaient oi^auisé en prévision de la fuite dans 
laquelle ils étaient énergiquement résolus à chercher le salut en cas 
d'attaque. Braves et fidèles serviteurs! 

Vendredi 37. 

On marche grand train; d'assez bonne heure, nous nous retrouvons au 
sommet de ta brèche par oîi nous avons ascensionné le Bemaraha. La vue 
resplendit au loin sur la vallée, que couronne l'hémicycle grandiose de la 



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228 VU PARISIEN A MADAGASCAR. 

muraille calcaire arcboulée sur des crèles vives perpendiculaires à sa base. 
C'est par une de ces crêtes, au bas de la grande brèche, que nous dévalons 
jusque dans la bande forestière qui festonne le soubassement du massif 

Elle est médiocrement lai^e de ce côté, la forêt; une petite heure suffit 
à la traverser, et puis nous piquons droit sur Ankavandra. 

Un énorme feu marclie dans la brousse en travers de notre direction; ud 
vent violent le pousse, et nous voilà serrés entre un marais et les 
flammes; mais nous gagnons de vitesse, et tout le convoi passe, échappant 
à Charybde sans être tombé dans Scylla. 

Nous retrouvons les bœufs sauvages. On n'en avait pas vu un seul dans 
le Bemaraha. Nous en tirons quelques-uns,* ça fait mer\'eille au diner; 
malheureusement pour le confortable du festin, ta nuit nous surprend 
dans une région marécageuse, et nous en sommes réduits à camper sur le 
lit sablonneux de la rivière Berano, où nous avons toutes les peines du 
monde à fixer les piquets de nos tentes contre lesquelles le vent fait 
rage. L'Évangile a bien raison quand il nous recommande de ne pas édifier 
notre demeure sur le sable. Enfin on s'installe à peu près; on dresse la 
petite table, rafistolée de pièces et de morceaux avec une infinité de bouts 
de ficelle, mais un orage épouvantable inonde le festin, et la rivière grossit, 
menaçant d'envahir nos chambres à coucher; on dort tout de marne, sous 
l'œil vigilant de deux factionnaires, et le lendemain on part juste à temps 
pour échapper à l'inondation. 



L'orage continue. C'est rare qu'il se prolonge jusqu'à cette heure mali- 
nale, mais la perspective d'Ankavandra nous aide à le supporter. Au 
moment du départ, deux de nos tirailleurs sénégalais ont une vive explica- 
tion à coups de baïonnette. On les sépare; l'un d'eux est blessé à la main, 
comme dans un duel bien parisien, mais plus sérieusement. Un pansement 
soigné s'impose ; mais devant les menaces de la rivière, on commence par 
gagner le haut terrain. 

Nous arrivons dans l'après-midi chez nos bons amis d'Ankavandra, qui 
nous font une réception de gala, avec accompagnement de vîoino, de 



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LES JOIES DU RETOUR. 231 

grosse caisse et d'accordéon. Un billet de d'Yerville, qui est à sept ou huit 
kilomètres de là sur les placers de Ralialokona, nous apprend que, trois 
jours après notre départ, le gouverneur lui a fait assavoir comme quoi 
nous avions été attaqués et mis en pièces au pied du Bemaraha. Des nou- 
velles rassurantes étaient venues depuis lors, mais notre camarade nous 
priait de le fixer sans retard sur notre sort. Nous lui envoyons un taratasa, 
lui annonçant pour le lendemain l'arrivée de Boussand sur son territoire. 
Quant à Rocheron et moi, nous nous proposons de partir à la recherche 
des schistes tiitumineux, peut-être pétroHfères, dont la présence dans la 
région est signalée par l'explorateur Gautier. 

En place, repos. La chaleur est accablante : quarante-deux degrés à 
l'ombre dans ma case. C'est supportable en un climat sec comme celui de 
l'Algérie, mais cela fait ici de la chaleur humide dont on se passerait bien. 
Vers le soir, Rocheron me dit : 

■ Mes Sénégalais ne savent plus où se fourrer. > 

Et nous, donc, pauvres diables de Parisiens que nous sommes ! 

Dimanche 29. 

La matinée est consaci-ée à des kabarys avec Rakotovo, 12' honneur, le 
gouverneur hova de Tsi^omandidy^ qui est venu se mettre à notre disposi- 
tion. Grande revue de la garnison, avec musique militaire, comme ci- 
dessus; manœuvres en musique : l'exercice à la malgache se compose 
d'une série de mouvements rythmés, durant lesquels le soldat saute 
constamment d'un pied sur l'autre; c'est une sorte de pyrrhique où la 
lance est remplacée par le fusil Gras. 

Après déjeuner, par une chaleur effroyable, Boussand se met en route 
pour Rafiatoka, tandis que Rocheron et moi, nous partons à la recherche 
des sources d'huile minérale, dont la situation est signalée d'une façon 
assez vague aux environs d'Ambohitsalika; mais nous manquons de ren- 
seignements précis sur le village, dont les uns disent qu'il se trouve à deux 
jours de marche, sur l'autre rive du Manambolomaty, et dont les autres 
contestent véhémentement l'existence. Cruelle énigme! Les difficultés avec 
nos guides vont se renouveler plus embarrassantes que jamais. 



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232 Uy PARrSIES A MADAGASCAR. 

Après quelques heures de marche dans une région fertile et ombragée, 
nous traversons sous un orage formidable le haut Manambolo, fort large à 
sa sortie du Bongotava, dans un cirque grandiose. 

Nous campons sur la falaise, — oh! combien peu confortable! Tout est 
trempé; impossibilité radicale de faire la soupe; jusqu'au lendemain matin 
nous vivons dans l'eau illuminée par un éclair ininterrompu, dont l'inteo- 
sité varie selon une sorte de rythme comparable à celui des phares à 
éclipse; ce n'est pas une existence que de passer la nuit dans une fontaine 
lumineuse. 

Lundi 30. 

Le tonnerre a grondé jusqu'au matin : 

En nos voyages, 
Combien d'orages! 

A quelijues centaines de mUres en aval, une bande de Sakalaves, mar- 
chant comme de coutume, à la file malgache, traversent la rivière, battant 
l'eau de leurs sagaies à droite et à gauche, et soufdant dans d'énormes con- 
ques dont le son rauque tient en respect les crocodiles. Après une courte 
alerte, nous constatons que ce sont dos Sakalaves soumis, qui se rendent 
d'Ankavandra au village d'Andranonandriana, où nous les suivrons de près. 

Nous arrivons vers les trois heures dans ce village fortifié de murailles 
et de cactus; les cases y sont propres et bien tenues, et le gouverneur hova 
y exerce une autorité dont nous trouvons la preuve dans l'empressement 
avec lequel on met à notre disposition tout ce qui nous sera nécessaire en 
fait de vivres; l'accueil est engageant, mais il nous faut poursuivre notre 
route; on campera à deux heures de là, sur les bords du Manambolomaty. 

Cette perspective semble déplaire énormément à nos Sénégalais, qui se 
sont mis en tôte de passer cette nuit dans des cases comme celles d'Anka- 
vandra, dont les délices les ont évidemment amollis. Nous n'avons emmené 
qu'une quinzaine de tirailleurs, et ce ne sont pas les meilleurs. 

Nonchalamment couchés, les yeux vers la terre, ils ont l'air de ne pas 
entendre le lieutenant qui les invite à prendre leurs provisions de riz; celte 
réserve inaccoutumée nous surprend, mais nous mettons cette apathie sur 
le compte de la fatigue. Le coup de sifflet commandant la mise en marche 



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LES JOIES DU RETOUR. 233 

va certainement réveiller leur énergie.,.. Va-t'en voir s'ils viennent! 
Rocheron siffle et resifûe; nos gaillards restent prostrés sur le sol, vers 
lequel leur regard abruti reste obstinément fixé; pas un mot, pas un geste 
de révolte, maïs chacun s'abstient d'obéir. Ces généreux guerriers, qu'on 
voyait autrefois pleins d'une ardeur si noble obéir au sifflet, l'œil morne 
maintenant et la tête baissée, semblent absorbés par de bien tristes pen- 



sées; quant au garde affligé, notre garde-iniliec, il est au loin avec Bous- 
sand ; en vain le sei^ent Fali-Saïdou, qui seul est debout, cherche à 
ranimer les courages et à réveiller chez ses hommes le sentiment de 
l'obéissance passive; on ne parait pas l'entendre, La situation est critique 
mais îi aucun prix il ne faut céder, et, quelle que soit l'envie que nous 
ayons, nous aussi, de coucher dans un bon village chez l'habitant, nous 
décidons, Rocheron et moi, de remettre nos porteurs en marche sans 
l'escorte, que nous abandonnerons à sa mélancolie et à la honte d'un 
abandon aussi... noir. 



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Î3l LX PARISIEN A MADAGASCAR. 

El nous voilà partis, moi en têle, Rocheron en queue, sans rogarder 
derrière nous; au bout d'un quart d'heure, apparaissent dans la brousse, 
aur notre droite, comme des coquelicots dans un champ, les chechîas de 
quelques tirailleurs, qui hâtent le pas pour nous rejoindre; d'autres les 
suivent, et bientôt il n'en manque plus un seul. 

Derrière eux marchent deux Sakalavcs qui conduisent des bœufs sur 
pied au point où nous devons camper; ces bestiaux sont agiles comme des 
chèvres de montagne; à un endroit où le ravin est tellement abrupt que 
nous le descendons à grand'peine en nous aidant chrétiennement les uns 
les autres, ils dévalent en sautillant avec une désinvolture dont s'émerveil- 
lerait un habitant de la Normandie, où le plancher des vaches n'affecte 
jamais de pareilles inclinaisons. Le terrain s'aplanit complètement sur les 
rives marécageuses du Manambolomaty, où nous dressons nos tentes à 
côté des traces fraîches de crocodiles, dont le relent musqué nous parfume 
à la ronde. Ah! s'il n'y avait que ces sauriens, et quelques serpents, dont 
un petit rouge-corail que je lue au pied de ma tente, et qui ferait un 
ravissant bracelet!... mais il y a les insectes, plus nombreux que les étoiles 
du ciel et que les grains de sable de la mer. 

Mardi 1" décembre. 

Le temps est splendiile au réveil, mais on a fort mal dormi à cause des 
moustiques : d'innombrables claquements de mains sur des chairs nues ont 
troublé le silence de la nuit étoilée ; c'étaient nos Sénégalais s'émoustiquaot 
avec l'automatisme d'une action réilexe, qui leur est familière. 

Malgré tant de petites tracasseries, cette existence serait charmante si le 
paysage était toujours radieux comme en cet instant; on a le cœur irisé de 
soleil comme la buée matinale qui monte de la rivière. Une heure après 
le départ, il faut passer le Manambolomaty, fort lai^e et fort profond; on 
a toutes tes peines du monde à trouver un gué praticable; les tardalas 
n'y mettent aucun enthousiasme, et nous ne passerions jamais si le fidèle 
Moussa-Marigo, bon géant, ne payait de sa personne. Il a de l'eau par- 
dessus les oreilles, mais ce n'est qu'un creux à franchir sur trois ou quatre 
mètres, après quoi la rivière est moins profonde. Nous passons tant bien 



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LES JOIES DU RETOUR. 235 

que mat, saos autre accident que la perte de la bouilloire dans laquelle 
nous faisons notre thé et notre café; c'est tout de même un drame domes- 
tique, dans ces pays où l'on ne trouve pas des bazars à tous les coins de 
rues. 

Il ne reste plus qu'à se demander comment nous reviendrons quand cet 
obstacle sera grossi par les pluies qui deviennent chaque jour plus 
abondantes. 

Les guides, qui n'avaient mis aucune bonne volonté à traverser, semblent 
tout décontenancés de se trouver sur l'autre rive ; il est évident qu'à l'instar 
de Fcrnand Vandérem leurs préférences sont marquées pour la rive gauche; 
c'est que de l'autre côté l'on est sur le territoire des Sakalaves insoumis, 
avec lesquels ils ne se soucient pas d'avoir maille à partir; et voilà toutes 
nos difficultés du Bemaraha qui recommencent. 

Ces tardatas, qui disposent d'une force d'inertie invraisemblable, com- 
mencent par me déclarer qu'ils ne savent pas du tout où nous voulons aller; 
il était entendu que nous marchions sur le village d'Ambohiisalika, et les 
drôles maintenant assurent qu'il n'existe aucun village dans cette direction ; 
quant aux sources de bitume — eau noire : rani-mainto, — ils n'en ont 
point connaissance ; pas la moindre eau noire dans le pays. 

Pourtant comme les chefs, par qui ces guides ont été fournis, nous ont 
énei^iquement aflirmé le contraire, nous insistons avec une ténacité 
sans laquelle il n'y a rien à faire dans ces contrées. D'heure en heure des 
palabres s'engagent, de plus en plus négatifs. La menace d'une répression 
énergique est elle-même impuissante contre l'obstination tardalienne. C'est 
navrant de marquer le pas sur place dans un pays aussi peu séduisant; 
aucune végétation; de loin en loin quelques palmiers nains; trois cocotiers 
dans une sorte de cirque où nous déjeunons. Voilà le plaisir! 

On repart à travers les crêtes et les ravins, mais Rocheron et moi nous 
ne tardons pas à nous apercevoir que, selon l'expression consacrée par 
l'opérette, ■ nous bourlinguons », c'est-à-dire que nous effectuons une sorte 
de va-et-vient, mais que nous n'avançons pas d'une façon sensible; au 
moment où, convaincus de ce phénomène, nous en faisons au guide de 
lète l'observation, sous une forme assez vive, trois coups de feu retcntis- 



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33S l.V PARISIEN A MADAGASCAR. 

sent, et l'un de nos hommes d'avant-garde riposte avant qu'on ait eu le 
temps de l'en empêcher; il donne pour excuse que la balle lui a caressé 
l'oreille, la caresse venant de loin. Nous sommes au fond d'une goi^e, 
ouverte sur notre gauche par une large broche à travers laquelle nous 
apercevons des groupes de Sakalaves et, au loin, les cases d'un village ; des 
bandes d'hommes en armes s'avancent résolument sur nous de divers côtés 
et, dans le lointain, les troujieaux s'enfuient à toute vitesse, poussés par des 
femmes et des enfants; les hésitations et les manœuvres suspectes dans 
lesquelles nous entraînent nos guides depuis ce malin ont évidemment mis 
en défiance les habitants de cette localité dont on nous contestait l'exis- 
tence. Voilà nos bonnes intentions méconnues : il s'agit de les imposer. 
Avec un peu de sang-froid, ce n'est pas chose impossible. 

Noire premier mouvement a été de répondre à cette incartade par quel- 
ques feux (le salve ; nous y aurions beau jeu; les Sakalaves sont en petit 
nombre et le pays est un désert où ils ne peuvent obtenir de secours avant 
longtemps. Cependant, il n'y a pas péril en la demeure, et nous prenons le 
parti d'épuiser les moyens de conciliation; mais lesquels? 

Apri;s nous être établis dans une position qui nous met à l'abri d'un coup 
de main, nous demandons parmi nos porteurs deux hommes de courage el 
de bonne volonté pour aller à la rencontre des habitants du village, leur 
faire des signaux pacifiques et leur proposer le kabary. On se fait un peu 
tirer l'oreille; mais, alléchés par l'appât d'une récompense honnête, deux 
gaillards armés jusqu'aux dents se décident à marcher, renouvelant dans 
de meilleures conditions la démonstration que d'Yer^ilIe et moi nous avions 
hasardée au pied du col des Bœufs. 

Nous suivons d'un œil anxieux nos deux émissaires, qui échangent avec 
l'avant-garde ennemie des gestes, puis des paroles; bientôt nous les voyons 
descendre au fond d'un ravin où deux de leurs adversaires s'avancent a 
leur rencontre, et un colloque prolongé se termine par le retour de nos 
plénipotentiaires, avec quelques notables du village, qui viennent affirmer 
qu'il s'agissait d'un simple malentendu. Comme, par bonheur, il n'v a pas 
eu de sang de versé, l'affaire est aisément arrangeable; on se dispense 



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LES JO!ES DU RETOUR. 23« 

niômc de la rédaclion d'un procos-vcrbal : il est simplement entendu que 
les habitants d'Ambohitsalika nous ouvrent leurs cases, où nous recevrons 
l'hospitalité pour la nuit qui vient, et qu'il» nous oiTriront un bœuf, un 
cochon, des œufs et des poules, moyennant une modique rétribution. 

Sous la conduite de ces seigneurs, nous faisons notre entrée solennelle 
au village, où l'on nous donne des cases, et où l'on nous fournit sur-le- 
champ un bœuf et des poulels. Quant au cochon, on nous le (tésigne, mais 
il nous reste à le prendre, et ce n'est pas chose facile ; n'ayant pas été con- 
sulté lors de ta rédaction du traité, cet animal ne se considère pas comme 
engagé vis-à-vis de nous, et, en matière de protestation, il gagne le maquis, 
où nous le poursuivons dans la brousse tout autour du village pendant près 
de trois quarts d'heure. Le gaillard se souvient et s'honore d'avoir des 
a'icux sangliers; c'est merveille de le voir franchir les ravins et faire de 
temps à autre tète aux chiens qui se sont spontanément lancés à sa pour- 
suite, et derrière lesquels nous courons, la sagaie en main, tels des chas- 
seurs moyen-àgeux courant la bêle à l'épieu : admirable matière à mettre 
en tapisserie. Il succombe enfin sous le nombre, et nous ne tardons pas â 
constater, en le dévorant, qu'il était aussi bon que brave. 

Nous couchons, Rocheron et moi, dans la même case, et nous n'y dor- 
mons que d'un œil; de temps en temps l'un de nous deux s'en va faire 
une ronde à l'enlour pour s'assurer que l'on n'est pas en train de nous 
massacrer. Tout est tranquille; Sénégalais, dormez! 

.Murcretli 2 dértmbte. 

Au jour, on nous fournit dps renseignements sur les sources de bitume, 
à la recherche desquelles nous avons envoyé dès hier soir un de nos 
guides, escorté de quelques hommes du village; ils reviennent avec de 
la terre huileuse et odoriférante dans une boite à conserves. 

Après quelques heures de marche, nous apercevons des cases : c'est le 
village de Yankely, dont la population, prévenue par nos émissaires, nous 
accueille avec sympathie et nous conduit aux sources, qui se trouvent à un 
kilomètre au sud-est du village. C'est une coulée de suintements bitumineux 



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340 l'^ PARISIEX A MADAGASCAR. 

OÙ nous elTcctuons sommairement des fouilles pour recueillir quelques 
échantillons de la terre, du roc et de l'huile niint-rale, qui brûle à 
merveille. 

Avant de quitter la place, nous faisons une station de théodolite, mais la 
vue de cet appareil produit chez nos hôtes une panique contre laquelle 
s'épuisent tous nos raisonnements; ils voient dans l'instrument braqué sur 
les diverses cimes de la région un engin de malheur destiné à jeter des 
sorts pour les déposséder; le fait est qu'il y a quelque chose de fondé 
dans cette conception symbolique, puisque aussi bien la triangulation est 
l'acte essentiel et définitif de la mainmise sur une contrée par la civilisa- 
tion. Malgré tous nos efforts pour rassurer les esprits, on nous voit partir 
sans regrets de ce petit pays dont la recherche nous avait donné tant de 
mal. et où la découverte du bitume nous a plongés dans une joie qu'il faut 
apparemment mettre sur le compte de la nostalgie de l'asphalte. 

D'après leurs déclarations, ces Sakalavcs ne sont point, comme ceux que 
nous avons rencontrés jusqu'à présent, sous l'autorité d'ifoara, roi du 
Ménabé du Sud, mais ils relèvent d'Alidy, le grand-chef de Maintirano, 
dont le lils a remoitté le JManambolo jusqu'à Ankavandra, avec un convoi 
de grosses pirogues, durant que nous errions du côté de Uokopaka; la 
lettre d'Yervillc nous avait informés de cette opération, significative au 
point de vue de la navigabilité du Manamiiolo '. 

Nous voilà en route pour Ankavandra, où nous n'arrivons pas sans 
encombres : après le déjeuner, un orage plus violent que de coutume nous 
surprend dans une gorge encaissée, le long de laquelle nous devons cheminer 
plusieurs heures, et s'acharne sur nous jusqu'à la vallée de Manambolo- 
maty, dont la rive droite est bouleversée par des inondations qui nous don- 
nent les plus vives inquiétudes; les ravins sont transformes en des torrents 
furieux que nous avons toutes les peines du monde à franchir. Que sera-ce 
pour le Manambolomaty, qu'il nous a été si difficile do traverser alors qu'il 
n'était pas encore gonflé par ces crues? Par un hasard inespéré, le gué se 



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LES JOIES DU RETOUR. 2H 

trouve plus praticable sur uotre nouvel itinéraire, et nous passons avec de 
l'eau jusqu'aux épaules, mais sans accident. 

On passe de même à la tombée de la nuit le Grand-Manambolo, où le 
guide de tête nous signale, pendant que nous sommes au beau milieu de la 
rivière, UD énorme crocodile qui, à une quinzaine de mètres de la colonne, 
guette patiemment entre deux eaux l'occasion favorable pour enlever un 
gigot humain; nous t'en dissuadons à coups de fusil. 

La soirée est déjà fort avancée quand nous rejoignons nos cases d'Anka- 
vaudra, où nous nous abandonnons aux délices d'un sommeil, frère du 
Nirvana. 

On a si bien dormi qu'on n'a pas entendu les rats, qui s'en sont donné à 
cœur-joie. Avec un soupir à, fendre l'àme, mon boy, qui a passé la nuit sur 
une natte, me montre ses sandales, dont le boni est découpé comme les 
côtes du Péloponèse; ce sont les rongeurs en question qui, parait-il, se sont 
livrés à ce petit travail d'art industriel. 

Un instant après, nouveau soupir plus déchirant encore, et le boy accroupi 
me montre la plante de ses pieds, rongée comme ses sandales : les sales 
bêtes se sont attaquées à la parlie cornée, inerte et insensible, qui se déve- 
loppe sous les cxlrémités inférieures de ces hommes assimilés à des bêles 
de somme; le cas est assez fréquent, au dire des explorateurs malgaches, 
et j'invoque à ce propos le témoignage de M. Le Myre de Vilers, qui l'a 
plusieurs fois constaté. 

Et mon boy Rainizatia continue à soupirer en murmurant : 

« Rats y en a mangé pieds à moi! > 

Il ne s'en était pas aperçu, le pauvre garçon, dans son abrutissement 
comparable à celui du catoblépas, l'animal fabuleux dont, selon Flaubert, 
telle est la stupidité qu'il se mange les pieds, sans s'apercevoir que ce sont 
les siens. 

Jeudi 3. 

Je prends Rocheron à témoin de cet acte do sandalisme; je l'informe 
également d'une catastrophe plus désobligeante : le tardala traître qui nous 
avait égarés aux environs de Bekopaka, et qu'on avait solidement amarré 



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212 [".V PARISIEN A MADAGASCAR. 

depuis lors, s'est enfui malgré la vigilance de nos Sénégalais qui ne dor- 
ment pourtant que d'un œil; le caporal Sambé est venu me l'apprendre à 
trois heures du matin, n'osant pas te faire connaître directement au lieute- 
nant; décidément, ces diables de Malgaches sont aussi fugaces que les 
Annamites; ils glissent comme des anguilles entre tes mains les plus vigou- 
reuses et les plus adroites. C'est l'excuse du système qui consiste à fairo 
sur place justice sommaire et définitive. 

Vendredi t décembre. 

Après une journée de repos, nous partons pour le campement aurifère de 
d'Yerville avec Rainizafla, homonyme de mon boy, quoique héritier pré- 
somptif du gouverneur hova d'Ankavandra, et Rakotovo, gouverneur de 
Tsiromandidy, qui est venu à notre rencontre pour nous faire les honneurs 
de son territoire, presque absolument pacifié, contrairement aux nouvelles 
qui nous avaient été données à Soavinandriana. 

Il s'agit de gravir le seuil du Bongolava pour rentrer dans rÉmymc; 
après te passage des rivières Ankavandra, Ankafotsy, Anzohano, l'ascen- 
sion de crêtes assez rudes nous amène à un point d'où la vue est admirable 
sur la vallée itu Manambolo ef sur le versant Est du Bongolava; nous 
sommes à Ambohipisaka, et nous apercevons au loin le campement de 
d'Yervilte, dans un paysage de Suisse ou d'Auvergne, avec de magnifiques 
troupeaux paissant sur le tlanc des montagnes. 

Vers dix heures nous arrivons au campement, qui a presque l'importance 
d'un village : une vingtaine de gourbis construits avec soin, presque avec 
élégance, sur un plateau qui domine la rivière Rafiatokona, nous séparant 
d'un immense rocher que l'éclair couronne chaque soir. Il paraît même que 
la foudre est tombée sur notre cuisine, en épargnant fort heureusement le 
cuisinier. 

On potine ferme après une aussi longue séparation; d'Yerville nous 
conte les angoisses ou l'avaient plongé les nouvelles relatives à notre mas- 
sacre, qu'il était impuissant à venger et môme à contrôler; il s'est consolé 
en faisant dans ses prospections des trouvailles dont nous le voyons 
enchanté, et procède sur-le-cbamp à une distribution de pépites puis on 



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IBS JOIES DU RETOUR. 943 

part vers Tsiromandùly pour coucher dans la montagne, h un endroit où Bous- 
sand et Talbot nous attendent, en train de faire des recherches minières. 

Nous ne les retrouvons que fort tard, après avoir tiré maint coup de 
fusil pour attirer leur attention : enfin un mince filet de fumée s'élève dans 
le ciel pur, nous indiquant leur campement et les préparatifs culinaires 
dont il est le théâtre ; le véritable campement est le campement où l'on 
dîne. D'Yerville et moi nous prenons les devants et nous sommes rejoints 



assez tard par la colonne, dont le défilé se détache sur les crêtes dans la 
nuit étoilée, avec une netteleté d'ombres chinoises à faire rêver Caran 
d'Ache, — l'épopée malgache : Sénégalais aux pantalons bouffants, aux 
chéchias désinvoltes; tardalas aux fusils posés en travers des deux épaules; 
porteurs séparés par toute la longueur de leurs bambous, aux deux extré- 
mités desquels ils font l'effet des plateaux d'une balance ; à l'arrière-garde, 
un troupeau de bœufs sur pied, — sans doute le tribut prélevé parRakotovo, 
qui trône sur un filanzane devant Rainizafia et la compagne d'iceluy, suivis 
de quelques dames d'une moindre importance; joli tableau pour finir la 
soirée dans un endroit où il n'y a pas encore de succursale du Clial Noir. 



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m us PARISIEN A MADAGASCAR. 

Samedi S décembre. 

Beau pays de montagnes et chemins faciles. Quelques Fahavalos sur les 
cimes, puis la rencontre tVun tsimandoa, courrier d'Elat escorté de deux 
hommes; il est depuis deux jours à notre recherche, et a été inquiété par 
les Fahavalos en question; il remet au lieutenant Rocheron uD pli du capi- 
taine Compérat, l'informant qu'un rassemblement considérable se forme 
dans le haut Sakay pour nous en interdire le passage. 

Nous convenons, quoi qu'il en soit, de ne pas changer notre route. 

Dim&ncbe G décembre. 

Long, long, long trajet, assez banal, jusqu'à Tsiromandidy, la grande 
place forte de la région, où nous attendent des fêtes militaires auprès 
desquelles pâlissent toutes les revues de 14 juillet et tous les jubilés de 
toutes les dynasties européennes. 

ItakotOYo se met en uniforme, c'est-à-dire qu'il endosse un veston 
d'appartement en peluche verte, sur un pantalon blanc et or; son lieutenant 
est en frac avec un melon de feutre noir ; c'est la tenue de rigueur pour le 
soir à la fêle des Loges, s'il faut en croire te Gaulois ; quant au tambour, il 
est drapé dans une longue robe de chambre à ramages. 

Nous visitons les fortifications à triple enceinte de pierres sèches, sous un 
formidable revêtement de cactus; la porte est protégée par une demi-lune, 
il y a même une pièce de canon, et, quoiqu'elle ne soit pas d'un aspect 
redoutable, nous constatons que nçus aurions eu bien du mal à enlever la 
place, si elle était restée aux mains des rebelles, comme le bruit en avait 
couru. 

Heureusement Rakotovo est un homme d'énergie et d'une réelle autorité; 
il a maintenu la situation, et déclare qu'il se ferait fort, avec deux cents 
miliciens, de puiser la contrée des dernières bandes de pillards qui 
l'infestent. 

A l'issue de la parade, nous le couvrons d'honneurs, c'est-à-dire que 
Rocheron, qui en avait reçu mission du général, l'élève au rang de 



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LES JOIES DU RETOUR. 347 

13* honneur, ce dont le dignitaire parait aussi content que si on lui en 
avait décerné la croix. 



Revue d'adieu et départ. Nous passons devant une rangée de piquets; 
au bout de chacun d'eux est une tôte racornie par le soleil : ce sont des 
pillards dont Rakotovo a fait justice selon la cou- 
tume locale; on les a mis au piquet pour montrer 
aux petits et aux grands enfants les dangers de 
l'inconduite. 

D'Yerville a reçu un cadeau de Rakotovo, qui 
est un vieil ami à lui : une superbe conque faha- 
vale, dans laquelle il a l'elTronterie de souffler de 
temps à autre, ce qui emplit nos gens d'une folle 
terreur. 

Nous passons au pied des monts Ambohibé et 
Ampanhana ou Antanimandry, énormes massifs 
rocheux émergeant du plateau. Toute celte région 
est, en somme, relativement d'un accès facile, et il 
semble qu'on aurait moins de peine qu'ailleurs à y inisiciBx 

établir une voie ferrée. * tsirohandidï. 

Nous déjeunons sur les bords de la Varana, petite rivière qui fourmille 
de micas étincelants, parmi les roches dioritiqucs richement métallifères; 
c'est une région minière intéressante, mais nous n'avons pas le temps de 
nous y attarder. 

Vatdl s. 

Traversée de l'Imanga et de quelques marais; vers midi, les hurlements 
joyeux de nos bourjanes signalent l'apparition des sommets du Mnndrî- 
drano, marquant les confins de l'Emyme, et bientôt nous apercevons le 
massif de l'Ankaratra. 

Il ne nous reste plus, pour atteindre la région du lac Ilassy, où sont les 
postes avancés du corps d'occupation, qu'à franchir le Sakay; mais c'est 



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218 l'S PARISIEN A MADAGASCAR. 

là que les Fahavalos nous guettent, J!après l'avis réitéré du capitaine 
Compérat. 

Nous arrivons vers les quatre heures; pas l'ombre d'un Fahavalo à 
l'horizon; ce^ n'est pas encore cette fois que nous allons être fahavalisés 
comme au coin d'un bois, ce qui serait inadmissible, car le pays est décou- 
vert; mais voilà bien d'une autre afTaire : la rivière est infranchissable. 

Samba Binta et nos guides se jettent résolument à l'eau; ils en ont par- 
dessus la tête dans un courant formidable, et le crocodile pullule malgré 
les coups de fusil que nous tirons. 

En désespoir de cause, on se décide à camper sur un monticule dans une 
position qui nous met à l'abri d'une surprise. Le paysage est mer\'eilleux, 
au clair de lune argentant les anneaux de la rivière, qui bondit féerique- 
ment sur des rochers à la Gustave Doré; par malheur « y en a ■ mousti- 
ques et mocafouis, qui troublent l'enchantement de cette soirée. 



Nous avions espéré que, comme il arrive constamment en ces pays, la 
rivière aurai! baissé dans la nuit; il n'en est rien, au contraire. On se déter- 
mine alors à construire un radeau malgache en roseaux, avec lequel on 
établira un va-et-vient d'une rive à l'autre pour le transport des hommes 
et des bagages. Seulement nous n'avons pas de cordes. 

« Qu'à cela ne tienne! s'écrie Rochcron, optimiste forcené; nous allons 
en faire une avec des roseaux tressés »; les Malgaches excellent dans la 
fabrication de ces liens, qui sont d'un usage journalier, mais sur lesquels 
il est bien hasardeux de compter pour une opération comme celle où nous 
mettons toutes nos espérances. 

Au moins faut-il essayer; chacun se met à l'œuvTe; de toutes parts on 
s'en va couper des roseaux , dont les uns font des bottelées pour la 
construction du radeau, tandis que d'autres les tressent pour confectionner 
les attaches et le câble. 

Sous la direction de Boussand, un groupe procède à l'abatage d'un gros 
arbre qui doit servir de point d'embarquement à notre bac; mais voici 
qu'un Sénégalais est emporté par le courant. 



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LES JOIES DU RETOUR. 2i9 

Il nage à mcneille, heureusement, mais gare aux crocodiles! Tout le 
inonde le suit du regard avec anxiété; j'ai couru à tout hasard le long de 
la rive pour lut prêter la main là où il abordt-ra, à travers les roseaux 
peuplés des vilaines bêtes que mon revolver tiendrait en respect au besoin ; 
j'ai l'oeil sur lui, quand une clameur subite me fait sursauter, et je 
vois à cinq ou six mètres en arrière l'énorme et formidable tète d'un cro- 
codile qui le suit, rapide et sûr de soi-même, comme un brochet en train 
de chasser le goujon. Avant d'avoir le temps de me demander pourquoi on 
ne tire pas de lâ-bas où l'on crie (et c'était tout simplement que, par une 
fatalité inexplicable, aucun des tirailleurs n'avait son fusil sous la main), 
j'envoie au crocodile une balle de mon revolver d'ordonnance ancien 
modèle, arme moins précise, mais plus bruyante et plus brutale que celle 
du modèle 1892. Au clioc, le gigantesque saurien fait un énorme plongeon, 
et nous pensons tous que notre Sénégalais est délivré; le gaillard ne s'est 
même pas retourné au bruit, croyant sans doute que l'on a tiré seulement par 
précaution, et il continue à lutter vigoureusement contre le courant, mais 
voici que le crocodile reparaît à un mètre à peine de lui. Une seconde balle 
de revolver, frappant la tête cette fois, interrompt h nouveau la poursuite 
dont nous avons le spectacle émouvant, et tout porte à croire que le 
monstrueux animal a enfin son compte; mais il y a beaucoup à craindre 
des roseaux que le nageur va être obligé de franchir sur une largeur de 
sept ou huit mètres, car c'est là que les crocodiles sont génénilement le 
plus agressifs. Au moment où il parvient dans cette zone dangereuse, je 
m'y avance à sa rencontre en déchai^eant à deux reprises mon revolver, 
dont je garde les dernières balles pour ce qui se présentera; or il ne se 
présente rien ; l'avertissement a suffi, la rivière est tranquille et Mahmadou 
atteint la rive aain et sauf. 

C'est à peine si ce diable d'homme a l'air de se douter qu'il l'a échappe 
belle, et, tranquille comme Baptiste, il contemple le paysage sans un mot, 
sans un geste, sans un regard de gratitude. 

Nous philosophons sur l'incident avec Boussand et d'YerAille, accourus 
à la rescousse, et nous en dégageons cette conclusion que la sérénité du 



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250 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

héros -de ce drame tient exclusivement à son inébranlable confiance dans 
l'efficacité des gris-gris qui ne le quittent jamais. Sous leur vernis musulman 
ces bonnes gens sont demeurés fétichistes, comme les Malgaches sous leur 
mince couche de religion protestante ou catholique, et ils n'ont une foi 
réelle que dans les amulettes, qui leur sont vendues fort cher par les sor- 
ciers de leur pays; il y a de ces gris-gris contre la fièvre, d'autres contre le 
caïman, et chaque tirailleur a sur la crosse de son fusil un petit anneau de 
verroterie, merveilleux talisman contre les balles. 

Vous me demanderez peut-être comment cette belle confiance s'accom- 
mode avec le cas assez fréquent des hommes tués ou mangés? Ce phénomène 
psychologique est cependant des plus simples : quand un homme tombe à 
leurs côtés, ses camarades le prennent en pitié, une pitié assaisonnée d'une 
pointe d'ironie, en considérant que s'il a été frappé, c'est que le malheureux 
s'était laissé vendre un gris-gris de mauvaise qualité : le sorcier l'avait 
« enrossé », si j'ose m'exprimer ainsi, et on le blague presque autant que 
l'on le plaint. 

Et s'il en revient? me direz-vous. S'il en revient, il estime, avec une 
apparence de raison, que c'est encore du bonheur, et qu'il convicntde rendre 
grâce à un gris-gris sans lequel on n'en serait pas revenu. 

Sur quels fondements inébranlables repose la foi religieuse de ces races 
primitives, et quel admirable point d'appui ils offrent à l'eiTort des 
conducteurs de peuples ! soit dit sans désespérer de la foi des cités éclairées, 
où tout un chacun porte en breloques des médailles de Saint-Geoi^es et 
recueille pieusement les oracles de Mlle Couesdon. 

On reprend activement les travaux, interrompus un instant, mais 
d'amères déceptions nous attendent; les essais de natation pour porter à la 
rive opposée l'extrémité de la corde en roseaux sur laquelle doit s'appuyer 
le va-et-vient, donnent des résultats déplorables : par deux fois la corde se 
rompt, malgré l'absence de chaire, et le nageur est entraîné, mais il revient 
sans escorte de crocodiles, grâce à la précaution que nous prenons de tirer 
autour de lui quelques coups de fusil. 

On change alors de système, et l'on expérimente le procédé malgache. 



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LES JOIES DU RETOUR. 253 

qui consiste à faire passer chaque groupe d'hommes sur un petit radeau de 
roseaux lancé à la dérive, et dirigé par des nageurs attelés à l'extrémité 
d'une corde de joncs. 

Le radeau est bien construit; notre mineur Rainizanabella y prend place, 
deux vigoureux nageurs attachent la corde de lianes autour de la poitrine, 
et une demi-douzaine de bourjanes s'accrochent au bord de l'esquif avec 
lequel ils font corps, le tout représentant une masse flottante assez considé- 
rable où chacun surnage par la vertu de l'ensemble. Nous procédons au 
lancement, et Bainizanabella est livré à la fureur des flots sur sa nacelle 
environnée d'êtres humains, hurlant et grouillant comme des tritons; ils 
poussent à l'envi, pour effrayer les mauvaises bétes, de rauques mugisse- 
ments, qu'on croirait soufflés dans des conques, comme celles où s'épou- 
monnent, sans doute par un sentiment de précaution analogue, les dieux 
marins des tableaux mythologiques : on dirait un Rubens de nègres. 

Le courant emporte au loin tout ce groupe fantastique, mais le rabat à 
quelques centaines de mètres en aval sur la rive d'où il est parti. 

Le découragement est à son comble ; nous en sommes réduits à nous 
asseoir en rond pour délibérer sur les circonstances à l'ombre d'un bouquet 
d'arbres, dans lequel un de nos hommes découvre, à cinquante centimètres 
de l'endroit où je siège, un boa de trois métrés de long, dormant d'un de ces 
sommeils de magistrat que ne saurait interrompre l'éclat des débats judi- 
ciaires les plus agités. Boussand lui casse la tête d'un coup de revolver, 
et nos hommes l'emportent pour le manger à la tartare. 

Nos délibérations aboutissent à l'envoi d'un tsimandoa, qui va traverser 
la rivière à la nage pour aller informer de notre détresse le capitaine 
Compérat, à Soavinandrina,et le prier de nous envoyer d'urgence des vivres 
et de la corde. 

Pour patienter, nous explorons les bords de la rivière à la recherche d'un 
gué, que nous ne trouvons pas; en revanche nous rencontrons un nombre 
respectable de crocodiles, dont un, vénérable et chargé d'années, fait sa 
sieste sur on grand rocher au milieu du courant; c'est le plus gigantesque 
qu'il m'ait été donné de voir et cela lui a valu le périlleux honneur d'un feu 



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254 IN PAHISIEN A MADAGASCAR. 

(le salve grâce auquel il a reçu quatre balles dans la tête : ce n'était plus 
uit enfant, et il n'y a vraiment pas Heu de répandre des alexandrins 
vengeurs sur cette victime du 9 décembre. 

Nous finissons la journée sous une pluie torrentielle, en absorbant mélan- 
coliquement nos derniers vivres; il reste encore quelques boites de con- 
serves, mais nos hommes n'ont plus de riz ; pas un bœuf à l'horizon, — 
pas même de Fahavalos ! Quel abandon ! 

Jftudi 10 décenilire. 

Et le Sakay montait toujours, La situation est piquante, et c'est d'autant 
plus ex]>licable que Sakay en malgache veut dire • piment *. 

En attendant les nouvelles, je m'en vais faire un tour aux caïmans avec 
le fidèle Yamodou ; je n'en tue pas un seul, mais, en compensation, je m'en- 
fonce jusqu'aux oreilles dans un trou, dissimulé par les roseaux, et duquel 
j'ai toutes les peines du monde à retirer un nègre. C'est moi qui étais ce 
nègre, ou du moins j'en avais tout à fait l'air sous l'épaisse couche de vase 
oii je m'étais enlizé. Cet incident met un peu de gaieté dans la torpeur de 
notre situation, et les soins de ma toilette me mènent jusqu'au déjeuner. 

Les hommes ont passé la matinée à construire des radeaux avec lesquels 
on va faire une tentative suprême. On mange à peine pour deux raisons, 
dont la seconde est qu'il importe d'éviter les congestions, en passant l'eau. 

Chacun opère le tri de son bagage, n'emportant que l'indispensable. Tant 
pis pour ce qu'on laissera! il faut passer à tout prix; la faim nous donne 
des ailes ou du moins des avirons pour guider nos frêles nacelles, et l'on 
opère avec des soins infinis le lancement de ces radeaux qui ne sont pas 
sans analogie avec celui de la Méduse. 

Hélas! celle nouvelle expérience ne réussit pas mieux que la première, 
et toute la llottillc est bientôt rabattue sur la rive d'où elle est partie; nous 
avons même d'assez vives inquiétudes pour l'embarcation qui porte 8amba- 
Dinta et sa fortune, emmenée fort loin jusqu'à des rapides d'où lui et ses 
hommes ne se tirent qu'à grand'peine. 

Toutefois Talbot, qui semble avoir un goût immodéré pour ce genre de 
canotage, persévère dans son dessein de franchir le Sakay, ou, comme il 



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LES JOIES DV RETOUR. 235 

dit, de le « sauter » ; or, il s'agit d'un saut de plus de cent vingt mètres. Ce 
Talbot, qui est d'ailleurs le plus charmant homme du monde et le plus pré- 
cieux compagnon de route, a par surcroît tous les agréments du caractère 
méridional, étant de l'île Maurice, qui se trouve sur la carte infiniment 
au-dessous de Tarascon, et même du Pas-des-Ijanciers. 
II a juré qu'il « sotterait ■ — c'est sa prononciation — le Sakay, et il faut 



voir avec quelle énei^ique conviction il s'élance dans une suprême tenta- 
tive, alors que tout notre monde découragé contemple du rivage sa lutte 
avec les flots, ■ 

Trônant sur son radeau de jonc, parmi ses tritons malgaches, comme 
Neptune, roi des eaux, il est presque immédiatement rejeté sur le bord, 
d'où aucun effort ne parvient à l'arracher; mais cela ne déconcerte point 
sa robuste confiance; et plus il est empêtré dans les roseaux de la rive, plus 
il nous crie, triomphant : 

« Je sotte, vous voyez : je sotte 1 » 



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aiiC r.V PARISIEN A MADAGASCAR. 

La nuit seule a laisoii de sa conviction. 

Au moment où l'on va s'occuper de dîner — mais avec quoi. Seigneur? 

— les cris des bourjanes nous signalent l'approche d'une colonne que pré- 
cède un drapeau, et bientôt, à la lorgnette, on distingue les trois couleurs 
C'est la première fois depuis six semaines que ce spectacle nous est offert. 

Est-ce le sentiment du pavillon ou celui des provisions qu'il couvre? 
Notre émotion est profonde, et notre joie éclate quand, après avoir vu 
apparaître des filanzanes sur lesquels sont portés deux personnages à 
casques coloniaux qui ont tout l'air d'être des Européens, nous entendons 
une voix robuste, au bel accent de France, crier : 

« Garde-milice Durand, de Soavinandriana, envoyé par le capitaine 
Compérat avec cent mètres de câble, deux soubiques de riz et une bonbonne 
de vin. » 

Reste à savoir comment on va nous faire passer tout cela, mais on y 
pourvoira demain ; pour ce soir, nous correspondrons â la façon de Tantale, 

— mais en Tantales ragaillardis par l'espoir du lendemain. 

Nos conversations roulent sur les mérites de la corde; une inquié- 
tude nous prend : serait-ce de la corde malgache? car selon le proverbe 
antique, il faut redouter les Malgaches, m^mc quand ils vous apportent de 
la corde. 

Les bourjanes participent à nos réconfortantes espérances, et cela leur 
tient lieu de riz, avec une herbe merveilleuse, la brède morelle, nourris- 
sante et dépurative, qu'ils ont trouvée en abondance au fond d'un ravin, et 
sur laquelle tout le monde se rue faméliquement. 

Vendredi 11 décembre. 

De grand matin, on se livre â une première tentative pour la pose du 
fameux cÂble, qui est décidément malgache. Il le prouve en rompant au 
premier choc, et voilà nos espérances à l'eau. On finit cependant tant bien 
que mal par nous envoyer à la dérive un radeau portant le riz et la bon- 
bonne qui, grâce au ciel, nous arrivent sans avaries, aux acclamations 
enthousiastes de la foule. 



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LES JOIES DU RETOUR. 259 

La matinée esl consacrée à nos efforts pour installer le va-et-vient entre 
nous et l'équipe de Soavinandriana, d'abord avec nos cordes de tentes, puis 
avec nos ceintures de laine rouge, qui ont chacune près de six mètres de 
long; on les attache bout à bout, mais à peine les a-t-on immei^ées que 
l'une d'elles se déchire; c'est heureusement la troisième, de sorte que deux 
et demie seulement sont perdues, mais cet échec nous détermine à aban- 
donner ce genre d'essais. 

Il ne nous reste plus qu'un parti à prendre, c'est de chercher un passade 
au nord, en amont de l'embouchure de la Lily, déversoir du lac Itassy, qui 
apporte à la rivière devant laquelle nous sommes son contingent le plus fort. 
Tandis que nous délibérons, le garde-milice qui est demeuré sur l'autre rive 
nous hèle pournousdonnerconnaissanced'unelettredu capitaine Compérat, 
nous informantque les insurgés ont été refoulés précisément dans cette région, 
au nord de la Lily, sur laquelle on a jeté, prf^s de Sabotsy, un pont qui, s'il 
n'est pas démoli par les crues, nous permettrait de regagner Soavinandriana. 

Nous informons le garde de notre projet, en l'invitant à prier le capitaine 
d'envoyer à notre rencontre, près du col de Sabotsy, des vivres et des 
munitions, dont le besoin va se faire sentir. 

Le malheur, c'est que nos guides ne veulent pas entendre parler d'aller 
dans cette région, où nous sommes certains d'être reçus à coups de fusil; 
ils mettent la plus entière mauvaise volonté à nous conduire, et nous 
sommes obligés de faire nous-mêmes notre itinéraire. 

Quant à Talbot, il persiste dans son idée de « sotter » le Sakay, et, ce 
qui prouve la puissance d'une idée fixe, il finit par y réussir avec le con- 
cours de l'élite de nos nageurs et de ceux de Soavinandriana, qui se mettent 
à une vingtaine pour le remorquer. Encouragés par ce succès, nous nous 
décidons à passer de la même façon un tirailleur, gravement malade 
et hors d'état de faire un pas; cette opération délicate réussit, mais les 
mineurs de Talbot échouent dans une semblable tentative, et prennent à 
regret le parti de nous suivre. 

Nous sommes arrêtés dès la tombée de la nuit dans un marais, que coupe 
un arroyo infranchissable; campement déplorable, sous l'orage, parmi lea 
bêtes de toutes sortes. 



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260 US PARISIEN A MADAGASCAR. 

Samedi 12 décemlre. 

Au lever do jour, recherche d'un gy\é. Faute de l'avoir trouvé, on se met 
en quête d'un bouquet d"arbros pour faire un pont de branchages; l'arroyo 
est profonil, mais de largeur minime ; deux arbres sont abattus et jetés sur 
l'eau bout à bout, les branches entre-croisées ; sur cette charpente submergée 
on jette en travers des bottes de roseaux jusqu'à affleurement, après quoi 
il ne reste plus qu'à passer tant bien que mal; on a de l'eau jusqu'aux 
genoux, et de temps en temps on glisse à droite et à gauche; parfois même 
une jambe s'enfonce à travers le plancher de verdure, mais la chance permet 
qu'aucun caïman n'en prolite pour se l'approprier comme à Manandazza; 
et, finalement, tout le monde arrive de l'autre côté. 

Une heure après, nous retrouvons les bords du Sakay, mais les premiers 
sondages donnent les résultats les plus alarmants ; nous finissons pourtant 
par trouver un endroit où l'on n'a guère de l'eau que jusqu'aux épaules, ce 
qui est déjà fort dangereux avec la violence du courant; mais, sur un 
espace de cinq ou six mètres, le long du bord opposé, la profondeur est 
telle qu'il faut faire une pleine eau; ça va bien pour les nageurs, mais 
qu'adviendra-t-il de ceux qui ne savent pas tirer la coupe, et des porteurs 
de bagages? 

Comme cependant il faut passer à tout prix, puisque les vivres vont 
manquer, nous tentons l'aventure; les hommes les plus grands et les plus 
solides s'alignent pour appuyer le passage et, dans la partie profonde, les 
nageurs soutiennent sur le court espace à parcourir les bourjanes qui, par 
groupes, s'abandonnent au courant. 

A chaque instant, l'un ou l'autre est en perdition; notre garde-milice est 
emporté fort loin et ne doit son salut qu'i deux de ses hommes qui se 
lancent vaillamment à son secours; d'Yerville, complètement submergé, 
avec une grappe de bourjanes qui se cramponnent à lui, boit un bouillon 
formidable; au milieu de ce tohu-bohu indescriptible, les coups de revolver 
retentissent à l'adresse des crocodiles ; mais, en fin de compte, tout le monde 
atlcrrit sans accident, et c'est miracle. On en est quitte pour la perte d'un 
fusil de milicien et quelques bagages coulés ; mais ceux qui nous sont restés 



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LES JOIES DU RETOUR. S61 

ruissellent pitoyablement; les caisses de fer-blanc, où se trouvent le sel et 
le sucre — le plus clair de nos provisions actuelles, — ne contiennent 
plus que du sirop et de la saumure. Quelques tablettes de chocolat demeu- 
rées dans ma cantine ae sont transformées en bavaroises, dont se régalent 
mes porteurs, tandis que d'autres se battent pour lamper le sucre et même 
le sel en liquéfaction; tous les goûts sont dans la nature. 

Il s'agit d'abord de se sécher, puis d'étancher les bagages; le soleil est là 
pour ça, mais il faut se méfier de sa caresse trop ardente pour des peaux 
européennes, car chacun de nous n'a gardé dans la traversée que le casque 
et la ceinture de laine, où sont le revolver et le portefeuille enserrant les 
papiers, le carnet de route et les photographies aimées. 

Quant aux clichés pris en route, ils sont trempés comme le reste, et 
plus de la moitié se trouve irrémédiablement perdue, notamment une cen- 
taine de vues en grand format prises par d'Yerville avec son excellent 
appareil. C'est une perte irréparable; mais il faut avouer que nous en 
sommes quittes à bon compte. 

Chacun de nous défait sa cantine et en étale le contenu tout à l'cntour 
sur la terre desséchée, ce qui donne à notre halte un aspect de champ de 
foire : vêtements, chaussures, objets de toilette, livres, cartes, instruments 
de précision et ustensiles de cuisine, c'est le grand déballage d'un bric-à- 
brac, exposé depuis six semaines à toutes les intempéries et à toutes les 
aventures. On n'en voudrait pas au Temple, mais, guenilles si l'on veut, 
ces guenilles nous sont chères. 

On déjeune tant bien que mal, avec ce qu'il nous reste de riz, assai- 
sonné de Maggi, la providence des potages d'explorateurs; quel progrès 
accompli depuis les tablettes de pemmican de Itobinson Crusoé! puis on 
se remet en route, avec la satisfaction d'un grand obstacle franchi; nos 
tirailleurs algériens, bien /lapis depuis quelques jours, y compris Chadi, 
le singe du sergent, ont retrouvé leur entrain, et l'un d'eux, l'ancien 
pâtre kabyle, façonne avec des roseaux une guesbah dans laquelle il souffle 
des airs du pays, en tête de la colonne. 

Nous traversons des vallées assez fertiles, el qui furent prospères, 
comme en téjnoignent les haies de cactus, suprêmes vestiges de nombreux 



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afâ l'N PARISIEN A ilADAGASCAR. 

villages, abandonnés depuis une dizaine d'années par suite des invasions de 
pillards, incessantes dans cette contrée, où, en fait de végétation, il ne 
vient plus guère que des Sakalaves. Voilà plus de six jours que nous 
n'avons rencontré des habitations habitées. 

Joli campement sur une cime, bordée de ravinsdans lesquels nous tirons 
quelques sangliers, et la journée linit comme à l'ordinaire, par des pluies 
torrentielles, entrecoupées d'éclairs et de coups de foudre. 

Dimanche 13 décembre. 

Réveil humide ; froid vif; superbe lever de soleil. 

Tsimiche varif ! (Plus de riz!) murmurent nos bourjanes avec une 
tristesse amplement justifiée. 

Nous nous mettons en marche, à travers une inlinité de ruisseaux babil- 
lards, quelques torrents en fureur, puis la Lily mugissante. On approche 
de l'endroit où, si tout a bien marché, doivent nous attendre les subsides 
envoyés de Soavinanilriana, et nous allons drapeau en tête pour éviter une 
de ces méprises trop fréquentes dans les expéditions coloniales, où il arrive 
que les Lebel partent tout seuls, envoyant leurs balles à longue portée 
dans des colonnes amies. 

En descendant les flancs des monts Andranonatoa, sillonnés par de pro- 
fondes coulées de lave desséchée, nous apercevons enfin dans la vallée un 
corps en marche avec le drapeau tricolore ; de vives acclamations s'élè- 
vent de part et d'autre et l'on a vite fait de se rejoindre. 

En tête on aperçoit un être humain juché sur un animal fabuleux, plus 
haut qu'un bœuf, mais moins corpulent, à quatre pieds et à longues 
oreilles, mais il n'a pas de cornes; en faisant appel à nos souvenirs d'en- 
fance, nous reconnaissons un mulet; nous n'en avions pas rencontré un 
seul, pas plus qu'un cheval, depuis notre départ de Tananartve, où d'ail- 
leurs on n'en voit que depuis la conquête : i! y jouit encore d'une telle 
considération que les indigènes l'appellent respectueusement rha-mulet, ce 
qui signifie o monsieur le mulet ■. 

L'heureux morlel qui chevauche cette bête de prix est le lieutenant 
Doumergue, des tirailleurs algériens, qui précède le capitaine Schaeffer, 



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LES JOIES DU RETOUR. 2«3 

commandant le district de Soavinandriaoa, où il vient de remplacer le 
capitaine Compérat, rappelé à Tananarive pour prendre le commande- 
ment du district d'Antsirabé. 

On fraternise, OQ distribue les vivres, on tue les deux bœufs amenés 
pour notre ravitaillement, et, au bout d'une heure, on s'attable dans le 
vallon, sur le bord d'un de ces petits lacs bleus autour desquels le Tyrol 
place ses auberges les plus renommées. Les crêtes qui se dressent devant 
nous sont sillonnées d'bommes portant de long;ues piques que Ton pourrait 
être tenté de prendre pour des alpenstocUs, et par lesquels le touriste est 
certain de se faire dévaliser, je veux dire fahavaliser, plus complètement 
encore que par les aubergistes de l'Europe centrale. 

La route nous est coupée, comme c'était annoncé, par les bandes refou- 
lées du tacitassy, et dont l'eiTectif est évalué à plus de deux mille hommes; 
en conséquence, le capitaine Schaeffer nous invite à passer par Soavinan- 
driana pour éviter une collision; or, cela nous imposerait un retard de 
vingt-quaire heures et nous avons hâte d'arriver, et puis, dans ce pays en 
pleine insurrection nous n'avons pas, pour éviter les coups de fusil, les 
mêmes raisons que chez les Sakalaves, auprès desquels nous devions 
remplir une mission pacifique. 

Avec les insurgés de l'Émyrne, au contraire, il y a tout avantage à 
foncer dessus, et nous insistons vivement auprès du capitaine pour qu'il 
nous y autorise en sa qualité de chef du district; il cè;lc enfin à nos 
instances et pousse l'amabilité jusqu'à prendre le parti de nous accompagner 
dans cette expédition. On longera le liane du mont Ambohimangara, vaste 
repaire des bandes insurreclionnolles, cl l'on tùcbera de gagner pour y 
coucher le poste qui, d'après les dernières nouvelles, a dû être installé du 
côté de Menazary, à l'est du lac Ilassy, par le capitaine Bou-Ayed, duquel 
nous reçûmes l'hospitalité à Ambo'niriana lors de notre sorlie de l'Émyrne, 

Pendant que nous délibérons, deux coups de fusil retentissent à courte 
distance : ce sont ces diables de Fahavalos qui tirent sur notre bcefstoak, 
le premier qu'on nous ait servi depuis longtemps; va-t-il falloir l'aban- 
donner? ce serait épouvantable. Nous ne nous levons même pas de table, 
et nous finissons sans autre alerte ce déjeuner champêtre. 



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SC4 IX PAhlSIEN A MADAGASCAR. 

A une heure on lève le bivouac; Rocheron part en avant par les crêtes 
avec une dizaine de tirailleurs, pour dégag;er la route — car il y a une 
route maintenant, du moins un chemin, larj2;e d'un mètre à peu de chose 
près. Le capitaine Schaefler prend la tète de la colonne, suivi des trois 
explorateurs; après dix minutes de marche, à l'entrée d'un ravin fort 
étroit, nous sommes accueillis par deux coups de feu, dont le premier effet 
est de jeter à plat ventre les quatre bourjanes qui portent mon (ilanzane; 
je les relève vivement à la pointe de mon soulier, et ce vigoureux contact 
fait renaître ta conliance sur leurs visages. 

Rassuré à leur endroit, si j'ose m'exprimer ainsi, nous ripostons par 
quelques coups de fusil sur nos agresseurs, abrités par un mouvement de 
terrain, à une cinquantaine de mètres devant nous; c'est à peine si par 
instants on aperçoit une tète. Mais voici qu'un feu de salve déchire l'air 
au-dessus de nous : c'est te détachement de Rocheron qui a gagné la hauteur 
au pied de laquelle nous cheminons, et d'oii il domine la ligne avancée des 
Fahavalos, qui se retirent aussitôt. Le lieutenant prend alors la tête de la 
colonne, et nous gagne de vitesse, si bien qu'il est complètement hors de 
vue quand nous parvenons à un carrefour du chemin tracé. 

Le capitaine, liésitantsur la direction à prendre en vue d'atteindre le 
poste, juge nécessaire de rappeler t'avant-garde et, me tardant de ta vitesse 
de mes bourjanes, je m'offre pour porter les ordres; mais c'est compter 
sans mes hôtes. J'ai toutes les peines du monde à les mettre en branle, et 
bientôt nous arrivons dans un ravin tai^e et profond, où les aspérités du 
terrain rendent le filanzane impraticable; je dois mettre pied à terre; ils 
en profitent pour me lAcher, et me voilà parti tout seul à la recherche de 
Rocheron, que je retrouve enfin de l'autre côté du ravin. 

Tandis qu'il prend ses dispositions, je repars de mon pied léger à travers 
les escarpements solitaires , où la balle d'un Freyschuti mystérieux 
m'honore d'un salut qu'il m'est impossible de rendre, dans l'ignorance de 
l'endroit d"où provient cette politesse anonyme. 

Au moment même où je rejoins le capitaine, une assez vive fusillade 
éclate sur les hauteurs d'où je redescends. Nous marchons au feu, et nous 
sommes bientôt auprès de Rocheron, sur une crête qui longe une énorme 



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LES JOtES DU RETOUR. itS 

montagne : c'est l'Ambohimangara, aux Qancs duquel fourmille toute une 
population d'insectes aux ailes blanches et aux ardillons aigus : les ailes, 
ce sont des lambas, des ardillons, des fusils et des sagaies. Nous estimons 
qu'il y a là plus de deux mille hommes en mouvement, sans compter les 
femmes et les conducteurs de troupeaux, qui poussent en panique vers 
le plateau supérieur un bétail évalué à dix mille têtes pour le moins. Tout 
cela fait une agitation indescriptible, dont le spectacle se déploie en mer- 
veilleux panoram.1 latéralement à notre chemin, qui court en galerie le long 
de la montagne à laquelle il est relié par des contreforts perpendiculaires. 
Sur ces sommets se tiennent en réserve les groupes les plus importants 
des rebelles, dont les tirailleurs avancés nous canardent à bonne portée. 
Ces drôles sont embusqués derrière les pierres et dans de petites maisons 
en terre dont la plupart, nous l'avons su par la suite, sont pourvues d'un 
souterrain qui gagne au loin la campagne. 

C'est un tir à l'affût, contre nous, qui marchons à découvert, ne nous 
arrêtant que pour tirer des coups de fusil individuels chaque fois qu'apparaît 
un bout de tète, et faisant de temps à autre une station plus sérieuse 
pour envoyer à nos insaisissables adversaires des feux de salve destinés à 
protéger le convoi, qu'ils serrent d'un peu trop près. 

Un coup de feu, parti d'une case éloignée de vingt-cinq mètres à peine 
derrière nous, fait siffler une balle entre Boussand et moi; d'Yervîlle, dont 
l'œil de lynx a vu d'où émane ce mauvais procédé, y répond avec empres- 
sement. Nous ne voulons pas être en reste, et on s'élance sur la bicoque,... 
mais plus personne : le tirailleur a fîlé par le souterrain. 

A partir de ce moment, les balles sifflent et Boussand en abuse pour me 
rappeler que je fus naguère auteur dramatique; nous sommes criblés, au 
passage d'un raidillon où il ne ferait pas bon de s'arrêter pour souffler, 
mais les Malgaches sont si maladroits que nous atteignons sans autre mal 
une plate-forme, d'où nous constatons que l'on tire de toutes parts, sauf du 
coté du lac Itasay, dont l'eau bleue profonde baigne le pied des monts i 
notre droite, nous offrant sous le coup de soleil enchanteur de cette 
journée inoubliable le plus féerique décor de combat colonial qui se puisse 
rêver. Une série de feux de salve bien nourris déblaie les rochers dans 



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266 UN PARISIEN A MADAGASCAH. 

lesquels il nous va falloir passer et d'où part un feu assez vif. Lorsque tout le 
convoi a gagné la hauteur, nous piquons clans celte direction, et au pied 
des rochers nous trouvons les cadavres de deux Malgaches qui viennent 
d'être égorgés. L'un d'eux a les mains liées derrière le dos; ce ne sont pas 
évidemment des victimes de notre feu, mais probablement des otages 
enlevés dans un village ami et massacrés à notre approche; quant aux 
blessés et aux morts, les Fahavalos n'en ont pas laissé sur le terrain. C'est 
leur soin le plus ardent, et dans leurs troupes bien organisées, il y a pour 
chaque tireur quatre hommes armés de sagaies qui l'emportent s'il est 
atteint, et qui en tout cas sauvent son arme. C'est à peu près ainsi que les 
choses se passaient au temps heureux de la chevalerie, où chaque lance 
comportait, outre le cavalier, quatre ou six servants à pied. 

La descente est épineuse à travers un terrain crevassé d'érosions 
profondes où, sous un feu incessant, nous cheminons grâce à des prodiges 
d'équilibre qui feraient le succès d'un professionnel. 

Bientôt tout le monde est dans la plaine. Arrivés des premiers, nous 
restons jusqu'à la fin, Boussand, d'Yerville et moi, avec quelques Sénégalais, 
pour protéger le passage de la queue de la colonne contre les tirailleurs 
fahavalos, dont lelir gagne sur notre gauche. Enfin, le lieu tenant Doumergue 
arrive avec son mulet abyssin, qui a passé. Dieu sait comme, et une demi- 
heure plus tard, à la traversécd'un torrent, nous opérons notre jonction avec 
le capitaine Bou-Ayed, attiré par cette fusillade, qui l'a vivement surpris 
dans une région où rien ne faisait prévoir l'arrivée d'une colonne française. 

Le soleil baisse; il semble que nous venons à peine de partir et voici 
qu'il est déjà six heures et quart; le temps a marché avec une rapidité 
stupéfiante; ce genre de sport offre décidément une des plus captivantes 
façons de passer l'après-midi du dimanche, toujours si difficile à remplir. 

Nous recevons le meilleur accueil au poste de Menazary où, faute de 
place, nous couchons une fois encore sous la tente. Notre matériel est 
bien fatigué : mon lit Picot notamment n'est plus qu'un amas informe de 
pièces et de morceaux rapetassés avec des ficelles, à l'instar de l'illustre 
maréchal de Ranizau, 

Lequel ii'avail gardé rien d'entier que le cœur. 



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LES JOIBS DU RETOUR. 287 

Lundi 14 décembre. 

Le lendemain, une escorte de tirailleurs nous conduit jusqu'à la rivière 
Kirano; en nous quittant, elle se rencontre avec les Faliavalos qui nous 
suivent de loin sur les crêtes et qui sont reconduits par quelques feux de 
salve, dont l'écho fait bondir nos cœurs à distance. 

Nous passons devant des habitations, dont chacune arbore en signe 



d'amitié d'énormes lamlias blancs : une telle abondance de linge étalé au 
soleil ferait croire que partout on vient de faire la lessive. Par-dessus les 
gorges de la Varana, les cris de nos bourjanes nous signalent l'approche 
d'une troupe dans laquelle il semble y avoir des Européens : c'est le 
convoi de Talbot, qui se rend à Tananarive, sous la conduite du capi- 
taine Compérat. 

On tombe dans les bras les uns des autres, et l'on se remet en marche 
sans perdre un temps précieux. 

Dîner joyeux et coucher au petit village d'Ambalontsangana. 



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208 VS PARISIEN A MADAGASCAR. 

Uidri IS décembre. 

Nous n'avons plus guère qu'une centaine de kilomètres à faire : nos 
bourjanes, qui ont relrouvé tout leur entrain, vont enlever cette étape 
avant le coucher du soleil ; la contrée est tranquille. Dé|mrt à volonté, par 
petits groupes. 

Déjeuner h Arrivonimanio, où nous disons adieu à nos braves Sénégalais 
qui vont goûter un repos bien gagné. D'Yerville part à fond de train suivi de 
près par Doussand et moi. Nous nous émerveillons des progrès réalisés en 
quelques semaines dans ce pays fertile, où tout était ruine et deuil quand 
noua y avons passé la première fois; les rizières sont en culture, les 
maisons reconstruites, les habitants en pleine confiance ; cette population est 
décidément d'une élasticité prodigieuse, et le tout est de connaître la 
manière de s'en servir. 

Après une course à fond de train nous arrivons dans la plaine de l'Ikopa, 
où nous est oiïert le pittoresque spectacle d'une troupe de mégères en train 
d'exorciser, à force de cris, de chants et de battements de mains, une 
malheureuse créature qu'on nous déclare possédée du démon. 

Une heure plus tard, nous montons ia grande rue de Tananarive à 
travers le grouillement tumultueux de la population hova, habituée à voir 
passer, au retour de ces voyages qui forment la jeunesse et déforment les 
vêtements, des Européens en guenilles, oflicicrs et explorateurs, plus 
délabrés que Job et plus tiers que Bragance. 

Ces quelques semaines passées chez les Sakalaves ont suffi pour trans- 
former notre sens du confortable au point que Tananarive nous émer- 
veille par les splendeurs de son luxe. C'est délicieux, les voyages, surtout à 
l'heure du retour. 



Quelques semaines après notre retour, le gouverneur général, préludant à 
l'expédition dès longtemps projetée contre les Sakalaves du Ménabé, envoyait 
une compagnie de Sénégalais prendre possession délinilive de Tsiromitndidy, puis 
d'Ankavandra, où s'établissait bientôt le lieutenant Roctieron; enlln de Bekopaka, 
où le capitaine Orlanducci recevait au mois de juin la soumission de notre ancien 
ami Tiaro, le chef le plus important du Manainbolo, avec lequel nous avions fait 



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LES JOIES DV RETOUR. M9 

connaissance quelques mois auparavant. On lit dans le Journal officiel de Madagascar, 
en date du 16 septembre f897 : 

* Tiaro a répondu de la soumission des chefs secondaires auxquels il commande 
et a afiirmé que toutes les peuplades du bas Manambolo reconnaîtront désormais 
l'autorité de la France. Les déclarations de Tiaro ont paru sincères; mais, ainsi 
qu'il advient pour la plupart des chers indigènes, une surveillance constante de 
Bon attitude sera la meilleure garantie de l'exécution de ses promesses. Le poste 
de Bekopaka a été établi sur une sorte d'éperon qui domine à pic le cours du 
Manambolo. Du côté opposé à la rivière, qui est le seul accessible, il est fermé par 
une sorte do retranchement baslionné au centre duquel se trouve l'entrée de 
l'ouvrage. La difficulté du ravitaillement lui crée quelques embarras, qui cesseront 
lorsque des transports réguliers pourront être organisés entre Bekopaka et l'embou- 
churedu Manambolo. > 

Presque en même temps les deux chefs d'Ankavandra, nos amis Rainîaly et 
Audriantsiléo, arrivaient h Tananarive, où ils venaient auprès du général Galliéni 
protester de leur fidélité au gouvernement de la République française. 

La pacification de celte région belliqueuse n'était malheureusement pas déllni- 
tive, et divers incidents se sont produits aux environs d'Ankavandra vers la même 
époque : le 17 juin, un engagement fort vif mettait aux prises nos Sénégalais avec 
une bande de Sakataves du Ménabé septentrional sur les bords du Manambo- 
lomaty, tout près du point où nous l'avions franchi. 

<La j>etite troupe, dît l'Officiel de Madagascar, atteignit les rebelles, qui étaient 
dissimulés derrière une éminence et qui l'accueillirent par une fusillade nourrie. Les 
Sakalaves se retirèrent, mais, vigoureusement poursuivis, ils se trouvèrent bientôt 
acculés dans le coude formé par un ruisseau aux bords escarpés. Un combat 
corps à corps s'ensuivit, dans lequel trois Sénégalais furent tués et cinq blessés, 
ainsi qu'un tsim'andoa qui y prenait part. L'ennemi prit la fuite, laissant vingt 
cadavres sur le terrain et ayant eu de nombreux blessés. L'n des tirailleurs séné- 
galais blessés est mort des suites de ses blessures. Les Sakalaves, au nombre de 
cent cinquante environ, provenaient des tribus des chefs Rababany et Franzo, 
dans le Mavohazo, et do plusieurs autres tribus du Ménabé septentrional. Ils 
obéissent probablement à la reine Faloma, qui commande toute la contrée, et 
qui a refusé jusqu'ici d'entrer en pourparlers avec nous. Les deux ftls du chef 
Franzo ont été tués dans l'engagement. ■ 

Le août, entre Tsiromandidy et Ankavandra, un convoi était attaqué, et sa 
glorieuse défense coûtait la vie au sergent européen Bruneau et au caporal indi- 
gène Altah Dimou Sisoko. J'emprunte au correspondant du Temps ce glorieux 
épisode de la guerre coloniale : 

■ La conduite de nos soldats et celle de nos corps auxiliaires, sénégalais et mal- 
gaches, est d'ailleurs admirable. Le 8 août, un convoi de trente bourjanes portant 
des munitions et de l'argent quittait le poste de Tsiromandidy, à destination 
d'Ankavandra, sous l'escorte d'un caporal et de six tirailleurs sénégalais com- 
mandés par le sergent Bruneau, de la 3° compagnie du régiment colonial. Le 
9 août, vers onze heures du matin, au passage d'un cours d'eau, le petit déta- 
chement se trouve tout à coup en présence d'un fort parti de Sakalaves qui, 
embusqués derrièce les arbres et dans les hautes herbes, ouvrent le feu sur t'es- 
corte pour chercher à s'emparer du convoi. 

■ Le sergent Bruneau, sans se laisser effrayer par le grand nombre de ses adver- 



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270 l'N PARISIEN A MADAGASCAR. 

saires, donne ses ordres avec le plus grand sang-rroid, rassemble le convoi et dis- 
pose sa petite troupe pour répondre au Teu nourri des Sakalaves. Au deu):iëme 
feu de salve, il tombe mortellement Trappe d'une balle à la tête. Le caporal Allah 
Dimou Sisoko prend aussîlôt le commandement, mais tombe bientôt A son tour, 
la cuisse fracassi^e par une balle. Il n'en continue pas moins à diriger le feu et ù 
tirer assis jusqu'à ce qu'il meure, atteint par une nouvelle blessure 6 la tète. 
Le tirailleur de !"■ classe Samba Denfako le remplace et, bien que blessé lui- 
même au bras gauche, il ne cesse de diriger le tir de ses camarades agenouillés 
autour des caisses de munitions et d'argent abandonnées de leurs porteurs et 
confiées à leur honneur militaire. Les Sakalaves se retirent après des pertes 
sérieuses. Le général a oriicieltement rendu hommage à ces braves. • 

Un incident plus vir encore s'est produit le 28 septembre : 

Le poste Tortillé de Bekopaka a été attaqué avant le lever du jour par une bande 
déplus de 150 Sakalaves. Au premier choc, trois Sénégalais ont été tués, et 
notre Moussa-Marigo, l'ordonnance du lieutenant Rocheron, est tombé avec eux. 
Trappe de trois balles. Mais, grâce à la vigueur du lieutenant, assisté du docteur 
Rapuc, médecin de la marine, les Sakalaves ont été repoussés, laissant sur le ter- 
rain un grand nombre des leurs. A la suite de celte aiïaire, le lieutenant Rocheron 
et le docteur Rapuc ont été cités à l'ordre du jour de l'armée. 

L'occupation progressive du Ménabé inférieur, le long des rives du Mabajilo< 
TsirJbihina, a été opérée depuis lors par le commandant Gérard, cheT de l'état- 
major,* la léle d'une colonne de 2000 hommes, et il est permis d'espérer que, 
malgré quelques faits de guerre inévitables dans la phase initiale, la soumission 
totale des Sakalaves sera un fait accompli quand paraîtra ce volume. 



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TROISIEME PARTIE 



LA ROUTE DE LA CONQUÊTE 



Digiiizcd by VJ OOQ I C 



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XIII 
DE TANANARIVE A MAJUNGA 

L'Émyrne en culture. — Un bal-l'eau. — Ia colonne l(';gi.'i-e. — De l'audace, encore 
de l'audace! — Où fut massacré Garnicr. — Sommaire de l'expédition. — Considé- 
rations philosophiques sur la voiture Lefèvre et les 376 manières de s'en servir. 
— Suberbieïille. — Deux nuiU en pirogue. — l.a course au steamer. 

CE fui le 30 septembre 1896 que le drapeau blanc 
apparut au-dessus du palais d'Argent, à Tanana- 
rive, où trente mille hommes armés, dans une position 
inexpugnable, avaient & défendre leur capitale contre 
la colonne légère du général Duchesne, forte de moins 
de trois mille combattants. 

Quelques obua à la mélinite sur la royale demeure 

eurent raison de la résistance du gouvernement hova, 

malgré l'avantage d'un premier engagement oii l'assaut 

donné par une compagnie de tirailleurs algériens avait 

été repoussé avec une furie déconcertante : deux sous- 

officiers et quatre tirailleurs lues, deux officiers et 

?.. dix-sept tirailleurs blessés au premier choc. 

- ' L'instant était solennel; cet échec initial, joint à 

l'écrasante supériorité de nombre et de position de 

l'armée malgache, mettait gravement en péril la troupe vaillante, mais épuisée, 



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274 VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

qui, au prix des plus terribles fatigues, à travers des défilés mililairemetil 
impraticables, avait été conduite au pied de la grande cité aérienne, avec 
une audace qui n'admetlail d'autre excuse que la victoire. 

A trois heures trente, au moment où les colonnes d'assaut préparaient un 
suprême elTorl, le pavillon blanc fut hissé sur le palais qui domine la grande 
ville étagée le long des crêtes; notre artillerie avait visé à la t£te — c'est 
une tactique dont le succès est infaillible avec les Malgaches, — et, trente- 
cinq minutes après le premier coup de canon, un paHemenlaire, précédé 
d'un immense drapeau blanc, se présentait devant nos lignes. 

Le jour même, la ville était occupée par le général Metzinger, et, le lende- 
main matin, le général en chef, qui avait maintenu le gros de la colonne sur 
les crfites de l'Est, prêt à brftler la ville en cas de surprise, faisait son entrée 
avec le général Vojron, à la tête de l'aile droite, et le général de Torcy, 
l'éminent chef d'état-major dont la féconde initiative et le haut esprit d'oi^ani- 
sation assurèrent, contre toute vraisemblance, l'issue triomphale d'une expé- 
dition engagée dans les conditions les plus désastreuses, — au milieu de 
difficultés dont les plus graves provenaient, assure-t-on, d'une affligeante inso- 
lidarité entre certains des éléments désignés pour coopérer à cette entreprise 
où élait engagé le drapeau de la France et oii se jouait l'existence de ses 
soldats. 

Infiniment curieux de connaître les régions ardues qu'avait traversées cette 
marche aventureuse, j'avais demandé au général Galliéni l'autorisation de 
descendre sur Majunga dés qu'il semblerait possible de rouvrir cette route 
abandonnée depuis le jour où, six mois auparavant, furent massacrés le jeune 
colon Gamier et quatre autres Européens; trois de ses compagnons échappè- 
rent au carnage : l'un d'eux était le lieutenant Bénévent, interprète du 
corps expéditionnaire, qui en fut quitte pour une balle dans le menton. 

Au moment même où je me préparais à rentrer en Europe, M. Bénévent, 
entièrement remis de sa blessure, reçut la mission de conduire à Majunga le 
nouveau résident, M. Alby, qui venait d'organiser, dans un excellent esprit de 
colonisation, la résidence d'Antsirabé, célèbre par ses eaux thermales autour 
desquelles on est en train d'établir un sanatorium appelé à rendre les plus 
grands services ; je fus autorisé à l'accompagner avec un conducteur des ponls 
et chaussées et un garde-milice, désignés pour le Bouéni. En tout, cinq fusils. 

Voici quelques feuillets de nos notes de route : 



Jeudi 2< décembre ISM. 

A quatre heures du matin, notre convoi se forme sur la place du Zoma, 
marché malgache; Dos bourjanes arriment leurs charges sur les longs 



dbyGoot^Ie 



DE TANANARIVE A MAJUlfGA. 276 

bambous qu'ils vont porter à la file. Quelques camarades viennent, malgré 
l'heure matinale — on se lève tôt à Madagascar, — nous souhaiter bonne 
route et nous donner des commissions pour l'Europe, vers laquelle je me 
dirige par la voie, légèrement détournée, de l'Afrique du Sud : MM. Meurs 
et Boussand, les éminents et vaillants ingénieurs du Syndicat lyonnais 
d'exploration; Alfred Gourmes, l'énergique et entreprenant créateur de la 



Compagnie française d'exploration et de colonisation à Madagascar ; 
Scscau, le président de la chambre de commerce de Tananarive, le plus 
expérimenté, le mieux avisé, le plus écouté des colons français de Mada- 
gascar, où il a longtemps dirigé les agences du Comptoir d'escompte; 
d'Yerville et le lieutenant Rocheron, avec lesquels je suis revenu, il y 
a cinq ou six jours, de chez les Sakalaves du Ménabé, où le lieutenant 
se prépare à repartir, tandis que d'Yervillc retourne en Europe par Tama- 
tave, après deux ans de voyages fatigants et périlleux; puis quelques-uns 



1. PrcKlamation de la guerre avec la France. 



dbyGoot^Ie 



Ï7« VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

(le DOS amis de l'ùtat-major, qui nous envient de reprendre encore une 
fois la campagne, eux que le devoir retient au quartier général, — et ce 
devoir n'a pas Tair d'une sinécure sous les ordres d'un chef actif comme 
le général Galliéni. 

En route. Notre matinée se passe dans les rizières de la vallée det'lkopa, 
où jusqu'à l'horizon l'on n'aperçoit que du rouge et du vert d'une intense 
crudité; heureusement que ce sont des couleurs complémentaires, et qu'elles 
s'émaillent au loin d'une infinité de points blancs, les lambas de colonnade 
des Malgaches, dont l'animalioii est mniiitoiiant extraordinaire dai).s cette 
contrée rendue à la paix des champs. 

Déjeuner sur les hauteurs du poste d'Amhohidratrimo, très joliment 
juché dans des roches de gneiss, à l'ombre d'un groupe imposant de baobabs. 
Après ce repas sommaire, nous avons, dans la plaine, la divertissante 
surprise d'un laisser-courre par Bob, superbe bouledogue qui appartient h 
notre garde-milice. Le spectacle de la campagne, dont il avait été sevré 
depuis longtemps, a provoqué chez ce Dob, éclatant de vigueur et de santé, 
une exubérance qui le porte à des e.\cès regrettables, dont pâtissent le 
bétail et la volaille qui se rencontrent en abondance aux abords de notre 
chemin; mais voici que le gaillanl trouve enfin à qui parler : au lieu de 
prendre la fuite piteusement, en poussant des cris de porc frais comme la 
plupart de ses congénères, un cochon de forte taille attend de pied ferme 
maître Bob et répond à ses abois par un maître coup de groin en pleine 
gueule. lîob, enchanté de trouver un adversaire enfin digne de lui, riposte' 
du tac au lac et, après un échange de coups de crocs des plus mouvementés, 
il coiffe, en chien de meute, la bote, qui ne voit plus son salut que dans la 
fuite : fidèle aux traditions des ancêtres de sa race, elle se dirige à toute 
vitesse vers le ruisseau le plus voisin, où nous assistons à un bat-l'eau 
comme on n'en a pas tous les jours au Bréau de Fontainebleau. 

Cependant Bob n'a pas lâché prise, et la formidable tenaille de ses 
mâchoires ne se desserre pas au contact de la rivière, dans le sein de 
laquelle, par une ingénieuse tactique, son adversaire s'efforce de lui 
plonger le museau. 



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DE TANANARIVE A UAJUISGA. 877 

Quand nous arrivons pour l'hallali, les choses en sont encore à ce point 
et, comme la lulte menace de selerniser, nous croyons devoir intervenir 
au nom de la Société prolectrice des animaux (section de l'océan Indien) ; 
mais allez donc faire lâcher prise à un bouledogue : on dit que le seul 
moyen efficace, c'est de lui mordre la queue; nous hésitons devant cette 
démarche incongrue, qui, d'ailleurs, nous obligerait à plonger la tCte sous 
l'e&u, et force nous est de recourir à nos sagaies, dont nous brandissons 
énergiquement le manche; mais la pointe seule a raison de la ténacité de 
Bob, et c'est au prix des plus grands efforts que nous lui arrachons sa vie- 
lime, entraînée bien à regret dans les émotions de ce combat naval. 

Au sortir de l'important marché d'Alakaraisy, où les populations et les 
bestiaux nous contemplent avec plus de surprise qu? d'hostilité, nous croi- 
sons un convoi de blessés évacués sur Tananarive, et, vers le soir, nous 
atteignons le poste de Baiiay, situé au sommet d'un piton rocheux et effilé, 
qu'il ne nous parait pas excessif d'appeler la tour de Babay, 

Je m'empresse d'ajouter que ce Babay ne signifie pas « confusion » 
comme celui de la Bible; c'est au contraire un des postes les plus impor- 
tants et les mieux tenus, sous l'autorité du colonel Gonard, commandant 
le cercle militaire, qui nous fait, avec ses officiers, le meilleur accueil 
autour d'une table copieuse, quoique d'un service rudimcntaire. C'est le 
jour du réveillon; le Champagne coule â flots, mais, comme il n'y a pas 
de verres pour tout le monde, quelques-uns d'enlre nous sablent la liqueur 
vermeille dans des pots à confitures ou dans des boites à conserves. A la 
guerre comme à la guerre! 

Vendredi 25 diJccnilrt. 

L'insurrection a été violente et meurtrière dans cette région, qui fut 
même assez longtemps coupée de toutes relations avec la capitale; 
aujourd'hui, l'ordre est rétabli, mais, le pays n'étant pas absolument sur, 
ie colonel Gonard nous alloue une escorte de vingt Sénégalais; sous leur 
tutélairc vigilance, nous déjeunons au bord d'une charmante rivière dans 
les hautes herbes. 



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S78 VJi PARISIEH A MADAGASCAU. 

Le paysage est délicieux, mais je suis assez soulTrant : léger accès de 
iièvre, avec forte congestion de la rate; me la serais-je foulée? Ce mysté- 
rieux organe, au nom exhilarant, est le grand réceptacle de tous les 
microbes coloniaux; je tente pour réagir de me la désopiler au souvenir 
des innombrables vaudevilles où te comédien obtient un effet sûr en bre- 
douillant avec une aimable insistance : 
< J'ai la rate atta... j'ai la rate atta... j'ai la rate attaquéel > 
C'est d'un comique inférieur, mais irrésistible à la scène. 

Nous arrivons par un fort mauvais temps au poste d'Ankazobé, village 
étrange, position admirable, au sommet d'une montagne bordée de crêtes 
rocheuses, te long desquelles, nuit et jour, des factionnaires à l'œil 
perçant veillent dans des miradors en peaux de bœuf. 

Le lieutenant Sancery nous fait passer une charmante soirée de Noël, 
moins la bùcbe que le climat rend superQue ; et, sans que nous ayons besoin 
de mettre nos souliers dans ta clieminée, il nous comble de menus pré- 
sents : curiosités locales, fétiches enlevés à des prisonniers, sabres faha- 
valos, instruments de musique en bambou et même un panneau sculpté 
par les doigts ingénus de quelque Rodin malgache. 

Samedi 36 décembre. 

Au moment de quitter Ankazobé, je m'aperçois qu'un de nos boys, 
l'excellent Samuel, dit le Roi des Boys, l'ancien serviteur de Boussand 
chez les Sakalaves (il avait demandé comme une faveur de nous accom- 
pagner dans ce nouveau voyage), est sous le coup d'un accès de fièvre qui 
ne lui permet pas de continuer la route, et nous le laissons, conlié aux 
bons soins du lieutenant. 

Les Hovas de Tananarive ne sont pas épargnés par la malaria, et bien 
des bourjaiies succombent dans ces voyages à la côte, dont ils redoutent 
énormément le climat; nous en avons perdu plusieurs durant notre 
expédition de l'Ouest. 

Les animaux eux-mêmes n'échappent pas à ce mal, et après notre 



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DE TANASARIVE A MAJVN6A. 37» 

excellent chien < Fahavalo », que nous avons dû abandonner chez les 
SakalaTes, voici que notre Bob, si flambant au départ, est complètement 
< flapi » ; il n'a pas sufOsamment tenu compte du proverbe : * Qui veut 
voyager loin », et ne s'est pas ménagé, lui qui est sa propre monture, — 
car il n'y a pas de porteurs affectés à son service*; nous sommes 



obligés de le laisser, tout découragé, au poste d'Andriba, d'où on le 
renverra à son propriétaire quand les convois circuleront. 

Belle contrée mouvementée, d'où émei^ent des blocs de granit d'une 
masse imposante; nous longeons pendant une heure ou deux le pied de 
l'Angavo, qu'il ne faut pas confondre avec celui dont nous avons fait l'as- 



1. Quelques-uns de ses congéDËres ont étâ plus favorisés, et l'on cite un ingénieur étranger 
qui ne reculait devant aucune dépense pour faire transporter en fllanxane son toutou favori, 
admirable dogue d'UIm, un peu trop encombrant pour être pris sous le bras comne un king- 
chsrles. S'inspirent de cet exemple, le service de l'agriculture s fait monter en fllanzane dans 
l'Émyrne tes superbes moutons de Rambouillet envoyés b Madagascar pour l'amélioration de 
la race ovine malgache. 



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280 r.V FARlSlEy A MADAGASCAR. 

cension en venant de Tamatave; à Hada^scar, plus que partout ailleurs, 
les noms géographiques sont tirés à d'innombrables exemplaires, ce qui 
provoque souvent de fâcheuses confusions. 

Heureusement pour eux, les Malgaches ont le don de rorientalion; à 
tous les instants de la vie, ils connaissent, sans boussole, la direction des 
points cardinaux, et c'est une grande force pour une population que de ne 
jamais perdre le Nord. Les mots < gauche ■ et < droite > ne sont pas, chez 
eux, d'un usage habituel; la position des objets est toujours désignée 
cosmographiquemcnt, même à l'intérieur des maisons, et c'est ainsi que, 
pour indiquer à nos lioys la place d'un bibelot dans une cantine, il faut 
leur dire, par exemple : 

• Va cliercher telle chose au nord-ouest de la caisse M ■ 

Un déjeune dans la case du lieutenant Baudouin, à Haharidaza — rien 
du Maharidaza de la roule d'étapes où j'ai passé quelque temps avec le 
commandant Le Lubin, — puis on commence l'ascension de l'Ambohimena 
par un sentier de mulets souvent fort raide, à ce point qu'au fond du ravin 
on voit à chaque instant les ossements des pauvres bétes entraînées avee 
leurs chaires : caisses de métal défoncées, bftts et harnais rongés par la 
pluie, débris d'équipements variés, chaussures, ceinturons; dès maintenant, 
le chemin est jalonné par ces tristes vestiges de l'expédition. 

En passant à la Tête d'Ambobimena, le point le plus élevé du col, mais 
ceinturé de hauteurs qui le commandent de toutes parts, j'aperçois partout 



1, ■ Le plan et la slniclure des cases en sonl commandé» par des règles de sorcellerie, dont 
voici la base, d'après l'explorateur Gaulier : 

- Pour se coucher, il faut avoir la tète au nord, donc le coin nord^est de la maison est 
celui réservé au lit. Parlant de ce coin nord-est qui porte le nom de la phase àe la lune 
considérée comme la plus propice, Alahamady, et donnant aux trois coins le nom des autres 
phases principales : Asorotany, Adimizana, Adijndy, les murs sont partagés en trois parties 
par deux phases secondaires : Adaoro, Adizaoza, à l'est; Alahasaty, Asombola, au sud; Alaiio- 
rabo, Alakaosy, à l'ouest; Adalo, Aloholsy, au nord. En tout, 12 emplacements, qui corres- 
pondent aux douze mois de l'année lunaire. Adizaoza est la place réservée JL. la grande jarre 
qui contient l'eau; Asorolamy est le coin du parc aux volailles; Alohotsy est la place du veau 
qu'on rentre tous le« soirs; Asombolo marque l'emplacement du mortier h riz : Adimizana (S.-O.) 
est de mauvais présage et reste vide ; Ataharal)o indique la porte; Alakaosy est la place 
d'honneur du souverain; Adijady limite la fenêtre; Adalo est la place d'honneur réservée 
aux hôtes; Atoliotsy sert de bulTel pour les cuillères et les assiettes. Ces emplacements 
sont mémorables; on peut entrer dans la première case venue : les objets énoncés ci-dessus 
se trouveront h la place qui leur a été aiTectée sans que jamais le propriétaire de la case se 
permette aucune inTraction à la règle. ■ 

(Guide du colon, p. 107.) 



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DE TANAyAhIVE A MAJUNGA. 281 

alentour des redoutes qui semblent fort bien établies; et Béiiévent, qui 
a accompagné la colonne légère en qualité d'oflicier interprète, nous 
explique comme quoi ces travaux ont été faits par les Hovas, mais 
ils n'ont pas su défendre cette position rendue en quelque sorte inex- 
pugnable. 

Ils avaient pourtant à leur service trois armées, dont une, avec Rama- 
zombazatia et Rafarhahibohana (un joli nom pour un chien d'arrêt!), se 
retirait constamment devant dos troupes, tandis que la seconde, com- 
mandée par Banianzalahary, les suivait sur le flanc nord-est, dans une 
situation merv'eilleuse pour inquiéter noire marche en avant; la troisième 
menaçait la colonne par derrière avec Ralambotsiforo et Rabezavana, dans 
la vallée de la Betsiboka, où elle exerce encore des ravages à l'heure où 
nous sommes. 

Quand on suit le chemin, encaissé dans un défilé presque continuel par 
où s'est avancée l'armée de la conquête, on se demande s'il faut plus 
admirer la hardiesse et la ténacité du général qui s'y est engagé, ou 
s'étonner de la témérité d'une aussi folle entreprise. Audaces forlttna j'uoat 
est une devise admirable après le succès, et c'est surtout en pareille 
matière que la lin justitic les moyens, puisqu'aussi bien on aurait mauvaise 
gr&ce à exiger d'un chef militaire autre chose que la victoire. 

Le tout est de réussir; les Italiens à Adoua, où la partie ne s'annonçait 
pas plus hasardeuse qu'ici, et Jameson au Transvaal, ont fait l'expé- 
rience do ce que coûte l'audace quand la fortune n'est pas d'humeur 
à l'adjuver. 

On peut évaluer à trente mille fusils, sans compter l'artillerie, rcfTectif 
de l'armée bova, qui avait constamment l'avantage de la position, contre 
la colonne légère, forte de moins de trois mille hommes; une résis- 
tance sérieuse et prolongée le moins du monde sur un point quelconque du 
trajet, devait suffire pour l'anéantissement de cette tentative et de tous 
ceux qui y prenaient part; c'était, m'a-t-on assuré, l'opinion dominante 
autour du général et de son chef d'état-major, qui, seuls, avaient confiance, 
mais le pessimisme ambiant n'a pas amoindri un seul instant l'admirable 
élan des troupes engagées dans cette aventure, dont il y avait de fortes 



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282 VU PARtStEN A MADAGASCAR. 

raisons de croire que l'on ne reviendrait pas; deux correspondants de jour- 
naux français. M, Delhorbe, du Temps, et M. Sescau, des Débats, ont par- 
tagé cette gloire. 

11 est permis de penser que si les Hovas n'ont pas mieux tiré parti de 
leur supériorilé numérii|ue et de l'avantage du terrain, c'est qu'il leur a 
manqué le point d'appui d'un commandement européen qui, si minime 
fùt-il, parait être indispensable aux troupes indigènes pour leur donner du 
moral et de la confiance; on sait, en efTct, que le major Shervington, qui 
fut l'organisateur de rarm<3e malgache, avait quitté Tananarive peu de temps 
avant l'expédition. Volontaire ou non — car on se demande par quelle 
mystérieuse conjoncture les llovas ont'été séparés de leur grand chef au 
moment même où ils en avaient le besoin le plus pressant, — la défection 
de ce condottiere britannique est intervenue de la façon la plus opportune 
dans le problème hasardeux dont le général Duchesne a réalisé la réso- 
lution précise avec une si vigoureuse promptitude. 

Nos pertes ont été cruelles, assurément, et c'est grâce à l'aventureuse 
rapidité de l'action finale qu'elles n'ont pas ravagé plus terriblement encore 
l'armée expéditionnaire, décimée parles inévitables lenteurs des opérations 
préparatoires dans la région malsaine où il importait de ne pas prolonger 
le séjour des troupes européennes, hors d'état de résister aux fatigues de la 
guerre et des travaux de terrassement sur une terre bouleversée, dont la 
malfaisance a réduit presque à néant les valeureux elTectifsdu 200° de ligne, 
du 40° chasseurs et des sapeurs du génie. 

Cette douloureuse expérience aura du moins servi à établir d'une façon 
péremptoire et définitive que Tannée de terre ne doit pas fournir aux 
expéditions lointaines d'autres éléments que des cadres avec lesquels les 
troupes indigènes font à moins de risques et <\ moins de frais de la meilleure 
besogne, comme il appert chaque jour des services rendus actuellement 
à Madagascar, au Soudan, et au Tonkin, par les compagnies de Sénégalais, 
d'IIaoussas et de miliciens, merveilleux combattants des luttes coloniales 
entre les mains des officiers et sous-officiers européens, qui leur apportent 
l'éducation militaire et une confiance superstitieuse encore plus efficace 
dans les guérillas que le maniement du fusil Lebel. 



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DE TANANARIVE A MAJVNGA. 285 

Les pertes de la colonne légère ont éié insignifiantes par rapport à 
l'effroyable mortalité des troupes dans le Bouéni. 11 est d'ailleurs à remar- 
quer que, si les décès par la lièvre et la dysenterie ont été innom- 
brables dans le corps expéditionnaire, en revanche les armes y ont fait 
des ravages moins sérieux qu'elles n'en font dans le corps d'occupation 
durant la campagne de répression insurrectionnelle qui s'achève en ce 
moment. 

Après la traversée du Manankaso, nous gravissons la pente raidc qui 
s'élève jusqu'au posle de Kiangara, vrai nid d'aigle accroché à la paroi 
vertigineuse d'une immense roche formidablement dressée en travers de 
notre chemin. 

C'était le repaire des pillards qui ont, il y a six mois, dévalisé et massacré 
l'infortuné Garnier; un poste vient d"y être établi par le capitaine Joly, 
mais c'est le dernier que nous devons rencontrer avant Andrîba, où nous 
nous rendons sans escorte, mais armés jusqu'aux dents; celles-ci ont 
fort h faire avec le biscuit de guerre, car nous n'avons plus de pain, mais 
mon excursion chez les Sakalaves m'a tout à fait aguerri contre ce genre 
de privation, fort supportable dans les pays de riz. 

Oimanche 31 ilécembre. 

Après avoir franchi la muraille granitique, nous voici dans l'étroit défilé 
où furent attaqués Garnier et ses compagnons; Bénévent nous montre 
l'endroit où il a été, lui-même, tiré presque à bout portant par un Fahavalo 
embusqué derrière un amoncellement de rochers. Là périrent, avec Garnier, 
les colons Ducros, Cave et Louis et leur serviteur bourbonnais, nommé 
Nassau; deux autres voyageurs, Oudinot et Cavalier, revinrent sains e1 
saufs, après une émouvante retraite opérée sous la conduite de Bénévent, 
grièvement blessé. 

Nous nous installons pour déjeuner dans le village abandonné d'Ampo- 
lâka, près de quelques lagunes où fourmillent les canards et les perroquets 
d'eau; Rainizatia, en allant ramasser un de ces volatiles, voit s'ouvrir 



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286 f.V l'ARlStE!^ A MADAGASCAR. 

devant lui une de ces gueules de crocodile dans lesquelles il n'y a plus qu'à 
tirer un coup de fusil : on n'y manque pas et on ne le manque pas. 

Le chemin muletier, bien tracé et iiien conservé, suit assez longtemps 
un dos d'âne que domine à droite un vaste plateau sur le bord duquel une 
infinité de pieux dressés à perte de vue marquent le souvenir d'un des prin- 
cipaux camps de l'armée liova. 

Plus loin, sur une crête, quelques [toints en mouvement inquiètent nos 
|)Orteurs, qui commencent à murmurer le mot de toutes leurs angoisses ; 
( Faliavalos! Faliavalos! ■ En avançant un peu, nous reconnaissons que 
ce sont des bœufs sauvages, mais hors de portée de nos balles, et c'est dom- 
mage, car il fait faim : pas de boueherie ouverte dans le quartier, où tout 
est ruine et deuil. 

Après le passage de la Mamokomila, grossie par les pluies, la nuit nous 
surprend cl il faut camper; nous plantons nos tentes sur un mamelon bien 
défendu contre une surprise, mais, hélas! trop accessible aux invasions des 
mocafouis, maringouins e( autres vilaines bestioles. 

Lundi 28 di'cenibri-. 

Elles nous accompagnent le lendemain, sur les bords de la Hamokomita 
jusqu'à Andriba, dont les vaste.s cantonnements, établis sur une position 
admirable qui commande la route de Tananarive, nous offrent un confor- 
table inaccoutumé et un déjeuner des plus appréciés, à la table des 
officiers. 

C'est d'Andriba — point terminus de la route à voitures Lefèvre ouverte 
depuis Majungu jusqu'ici, on sait au prix de quels efforts et de quels sacri- 
fices! — c'est d'Andriba que la colonne légère est parlie pour Tananarive 
le long (lu sentier muletier, improvisé [lar les sapeurs avec quelques coups 
de bèclie, et, contre les roches trop encombrantes, quelques coups de 
dynamite. 

L'état-major ayant reconnu l'impossibilité de poursuivre la marche avec 
les impedimenta que nécessitait la construction d'une roule à voilures, 
on prit brusquement le parti de pousser en avant, par le sentier, une 



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DE TANANARIVE A MAJVNGÀ. 287 

colonne allégée de tout ce qui n'était pas indispensable; c'est à cette 
décision, dont l'initiative était hardie et fut vivement controversée, qu'il 
faut attribuer le succès final de l'expédition. 

De quoi causer à Andriba, sinon de ce sujet passionnant et inépuisable? 
On s'en entretient longuement avec Bénévent et quelques-uns des officiers 
qui y ont pris part, et la place est ici tout indiquée pour un historique 
sommaire et grosso modo de la campagne, sur laquelle on trouvera les 
documents les plus précis et les plus intéressants dans le rapport du général 
Duchesne, publié chez Bei^er-Levrault '. 

Après la déclaration de guerre et le vaillant exode de M. Le Myre de 
Vilers, il fut d'abord procédé aux opérations navales par les soins du com- 
mandant Bienaimé,qui occupa premièrement Tamatave avec le lieutonant- 
coloncl Giovaninella, de l'infanterie de marine; puis, après avoir assuré la 
défense de Diégo-Suarcz, bombarda le rovà de Majunga (14 janvier 1895), 
dont prirent ensuite possession les compagnies de débarquement du Pri- 
mauguel, bientôt suivies de l'infanterie de marine sous le commandement 
du chef de bataillon Belin. 

Ce fut le 6 mars 1893 que débarqua le général Metzinger, commandant 
l'avant-garde du corps expéditionnaire, appelé à prendre possession de l'es- 



I. Un fort volume in-8 avec 16 cartes, croquis el ilin£raircs; j'en cxlraii: l'éloquent ordre 
du jour du commandant en chet notiJIant la décision pris« de lancer sur Tananarive la 
colonne légère : 

Ordre géaii-al n" S«, du S septembre. 

• Oniciers, sous-omdcrs, caporaux, soldais el marins, 
• Les éléments mobiles du corps eipédilionnaire viennent, grâce à d'é ne iniques et persé- 
Téranls elTorts, en reroulant l'ennemi partout où celui-ci a tenté do les arrêter, d'aUeindre 
l'cittrémité sud de la plaine d' Andriba. J'ai décida ilc nj pa^ pousser plus loin le travail de 
construction de ta route carrossable, qui s'i m posait jus<|u 'ici comme une conséquence inévitable 
du mode de constitution de nos convois, et de poursuivre les opérations conire Tananarive 
avec une colonne légère, dotée d'elTeclirs et de moyens de transport réduite. 

- Cinquante lieues de France, à peine, nous séparent de Tananarive. Vin|{l-cinq environ 
traversent encore une 7one monlagneuscelà peu prés dcJserle; le reste csl en lïmjrrne, province 
très cultivée, très peuplée, où s;mt conceiilrée.^ presque toutes les ressources de l'Ile. Si 
donc la première partie de li mirclie nous prépare encore des difflcullés matérielles et des 
privations, nous pouvons espérer lr:>uver dans la seconde des racililés relatives et quelque 
complément de bien4.Hrc. 

- Quoi qu'il en soit, la France compte sur nous pour mener à bien la tAche commencée, au 
succès de laquelle ses intérêts el son honneur sont engagés, comme les nfMres; elle continue 
& nous suivre avec une sympithie pissionnée, dont les télégrammes du Gouvernement 
m'apportent presque journellement la preuve. 

. Vous élèverez vos cœurs à la liauleor des nécessités d'une situation qui n'exige plus que 



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288 UN PARtSIES A MADAGASCAR. 

tuaire delà Betsiboka et à s'installer, en attendant l'arrivée du commandant 
en chef, dans la région côtière, terrain d'alluvion moderne à soulèvements 
basaltiques, entrecoupe de vastes et innombrables marécages, le long des 
deux rives du fleuve par lequel le ravitaillement des troupes devait être 
assuré jusqu'à Suberbieville. 

Le 2T avril, occupation de Mahabo, après un court engagement. 

Le 2 mai, prise de Marovoay (en malgache : beaucoup crocodiles); le 
général Metzinger dirigeait l'aile gauche, qui était de beaucoup la plus 
importante, tandis que le capitaine Delbousquet opérait à l'aile droite 
après avoir traversé le fleuve, où s'était avancé le commandant Bienaimé 
avec le Primauguel, le Lion, la Rance et la canonnière le Gabès. 

Le 24 mai, violente collision dans les hautes herbes, près du gué du 
Tamarinier, entre une tète de colonne française, avant-garde du lieutenant- 
colonel Pardes, et une troupe de Hovas qui laissèrent sur le terrain 
60 hommes et un canon; nous avions, de notre côté, un officier blessé, le 
lieutenant Forestou, et onze tirailleurs, dont quatre grièvement. A la suite 
de cet échec, l'ennemi abandonne la position fortifiée d'Ambodimonti, où 
il laisse en quantité des munitions de canons Krupp, Hotchkiss et de 
mil railleuses Gardner. 



quelques semaines d'énergie phy^sique et morale, au lerme desquelles vous aurez, outre la 
satisfaction d'uu grand devoir simplement el laborieusement rempli, celle d'avoir accompli 
une tAche que la nature du pays rendait plus dimdle qu'on n'eût pu l'attendre^ celle aussi 
d'avoir ajouté une belle page A nos annales militaires et de vous être prépare de glorieux et 
impérissables souvenirs personnels. 

• La nécessité de proportionner ce dernier effort à nos moyens matériels, celle aussi de 
maintenir la chaîne des transports, si péniblement créée et entretenue, entre Majunga et 
AndrilM, m'obligent à laisser, ici et en arriére, beaucoup de vous qui aspiraient aussi fc 
l'honneur d'élre montés de haute lutte & Tananarivc. Je partage le regret qu'ils en éprouvent. 
J'apprécie très haut les services que nous ont déjà rendus el continuent k nous rendre tous 
ceux qu'un austère devoir relient à des titres divers, sur cette longue ligne d'étapes. Je 
connais leurs énergiques et persévérants clTorts qui, seuls, nous permettent d'entreprendre 
la marche accélérée qui va nous mener un Émj'rne et je compte que tous sauront les 

• Je n'oublierai ni les uns ni les autres, en faisant connaître au Gouvernement, au prii de 
quel dévouement, de quels efforts, de quels sacrillces, nous aurons mené à hien notre 
mission, et la France les conlondra dans un mime seotiment d'estime et de gratitude. 

• Fait au quartier général de Mangasoavina, le 8 septembre 1895. 

• Le général commandant en chef. 
Signé : • Cil. DucHiflRE. 
Pour ampliation, 
. Le chef d'État-.Major 
Sii/né : • Tobcï. ■ 



dbyGoot^Ie 



DE TAyAHARlVE A MAJVS6A. 289 

Le général Duchesnc, commandant en chef, a débarqué à Majunga le 
6 mai, et, le 9 juin, il assiste à la prise de Mevatanana, d'où l'armée hova 
se relire après une assez vive fusillade, aussitôt que les obus à la mélinitc 
entrent en jeu; le jour même, occupation de Suberbieville. 

C'est le 29 juin que se produit l'arTaire de Tsarasoatra, le combat le plus 
violent de la campagne, où l'avant-garile, sous les ordres du vaillant chef 
de bataillon Lentonnet, mort en quittant Madagascar, repousse, avec l'aide 



du capitaine Aube, l'attaque vigoureuse et imprévue de trois colonnes hovas. 
Le lieutenant Augcy-Dufresse tombe frappé mortellement, ainsi qu'un 
caporal de tirailleurs; un sergent et cinq hommes sont blessés grièvement. 
A la nouvelle de ce retour ofTcnsif, le général Metzinger lance en avant 
le 10° bataillon de chasseurs & pied (lieutenant-colonel Massiet du Biest) 
C'est, sous un ciel de feu, une marche harassante à toute vitesse jusqu'aux 
hauteurs du Beritsoka, d'où l'ennemi est délogé après une lutte extrêmement 
vive, dans laquelle sont mis hors de combat deux officiers, le lieutenant 
Audierne et le capitaine Lebouvier, et une dizaine de tirailleurs. 

37 



dbyGooc^Ic 



290 t'.V PARISIEN A MADAGASCAR. 

Il faut encore, avant d'atteinilre le massif du plateau central, s'emparer 
de deux lignes de croies parallèles à la Betsiboka, les monls Ambohime- 
oakely (petits Amboliimènes) et les hauteurs d'Andriba, où l'ennemi 
semble avoir conceniré sa défense. Après quelques escamioucbes dans les 
petits Ambohimènes, on parvient, le 22 août, â Andriba, et l'on s'empare, 
avec l'appui de l'artillerie, de cette position qui tient la clef de la vallée de 
rikopa, c'est-à-dire la roule de Tananarive. 

C'est le 14 septembre que la colonne légère, forte au départ de 237 offi- 
ciers, 4000 combaltants, 1500 auxiliaires, 260 chevaux et 2809 mulets, 
se met en marche de Mangasoavina, au sud de la vallée d'Andriba, vers la 
capitale de l'Emyrne. Le IS, le colonel Oudry enlève, avec le commandant 
Ganeval, dont les tirailleurs elîectuent une brillante chaîne à la baïonnette, 
le détilé de Tsinaynondry, défendu par des ouvrages importants, établis 
sur les hauteurs environnantes aussi bien que dans la passe; le 19, nos 
Iroupcs franchissent les grands Ambohimènes, après une ascension des 
plus pudes sous lo feu de l'ennemi qui s'enfuit â leur approL-iie, laissant, 
derrière des redoules solidement établies, 3 canons llotchkiss, plusieurs 
afTùts et 30 caissons d'obus. 

On accède dans l'I^myriie; après les affaires de Sabolsy, puis d'Ambo- 
hipiara, et un combat d'avunt-garde à Alakamisy, la colonne légère, ayant 
effeclué un mouvement tournant en vue d'aborder Tananarive par le 
Nord-Est, donne l'altaque, au lever du jour, le 30 septembre, et la capitale 
de Madagascar est occupée le soir même par notre avant-garde, tandis que 
le commandant en chef se maintient sur les hauteurs environnantes, d'où 
son artillerie tient la ville en respect jusqu'à l'installation définitive. On 
ne saurait trop prendre de précautions avec le Malgache. 

C'est ainsi que se termina, avec une rapidité inespérée, cette expédition 
qui avait si longtemps traîné dans les désastreuses lenteurs de la campagne 
du Bouéni. 

Il convient d'ajouter, pour répondre aux critiques formulées avec 
quelque apparence de raison contre la témérité du coup de main final, 
que, dans le cas où la colonne se serait heurtée à une résistance sérieuse 
devant Tananarive, le plan de campagne comportait une retraite métho- 



dbyGoot^Ie 



dbyGoc^Ie 



dbyGoc^Ie 



DE TANANARIVE A MAJUNGA. 293 

diqiie dans la r^ion fertile et pacifique «lu Betsiléo, dont les ressources 
assuraient le ravitaillement de nos troupes, jusqu'au moment fixé pour 
l'envoi d'une colonne de secours par Tamatave. 

Andriba, qui se trouve à peu près au milieu de la route de Tananarive 
à Majunga et au point le plus important, est aujourd'hui un camp fortifié 
où sera établi le grand relais de la ligne d'étapes qui va s'ouvrir derrière 
nous. M. Alby confère longuement avec le commandant du poste sur les 
mesures k prendre pour la construction de la ligne télégraphique '. 

Le temps pressant, nous partons & deux heures par Tancien sentier 
malgache, plus rapide que la route militaire ; vers cinq heures, un 
orage effroyable nous assaille auprès du village de Malatsy, dont la 
population sakalave, nous voyant sans escorte, semble peu disposée i 
nous offrir une hospitalité bien engageante; la foudre tombe parmi nous, 
durant une halte, sans faire aucune victime, à notre grande surprise; 
nous nous remettons en marche le long des crêtes aiguës, poursuivis par 
une pluie pesante et par les coups de tonnerre, qui ne cesseront que le 
lendemain matin. 

Un ruisseau, devenu torrent, nous barre la route; on le franchit à grand' 
peine, mais, à deux cents mètres de là, nous sommes arrêtés par une 
rivière plus profonde et plus furieuse encore; elle n'est pas bien large, 
mais il y a, dès le bord, plus de deux mètres d'eau, et le courant irrésistible 
rejette violemment toute tentative de natation. 

Heureusement, nous nous sommes, celte fois, munis d'une forte corde à 
l'aide de laquelle on établit un va-et-vient qui nous permet de traverser tant 
bien que mal, plus mal que bien; mais l'essentiel est de passer, et l'on 
passe avec armes et bagages. 

Ces ruisseaux malgaches ont des colères qui tombent aussi promptement 



1. Vae dépêche du (général Galliéni, en date du 27 juillet, est arrivée au miDistëre des colo- 
nie<i, mettant pour la première Tots la capitale de Mailagascar en relations directes avec la 
France. Durant l'expédition, le courrier était assuré par un détachement ilc chasseurs d'Afrique, 
sous la conduite du maréchal des logis LuTarche d'Azay. qui a vaillamment dirigé, pendant 
toute la campagne, ce service aussi utile que fatigant ei périlleux. 



dbyGoc^Ie 



29* C.Y PARISIBS A MADAGASCAh. 

qu'elles s'étèveiit; en quelques heures, on liis voit monter de deux ou trois 
mètres, puis re|ironilre leur niveau. Accoutumés au spectacle de ces crues 
aller et retour, les Malgaches, patients par nécessité, prennent généralement 
le parti d'attendre avec philosophie sur le rivage que la fureur des eaux se 
soit calmée. C'est plus sage que de risquer la noyade, et moins indigeste 
que de chercher à hoire la rivière pour en épuiser l'eau, fi la façon des deux 
oiiiens de la fable. 

Nous espérions franchir le col de TAmbohimenakely, mais, épuisés de 
fatigue et ruisselants d'eau, nous sommes retenus par les ténèbres qui 
rendent absolument impraticable le sentier montagneux, et, sous l'orage 
inapaisé, nous couvrons de nos deux lentes un coin de terre, étroite 
plate-forme au-dessus d'un ravin circulaire, tandis que nos Malgaches vont 
chercher un abri sous les rocs d'alentour. 



Mardi 29 di-cp.mljro. 

Nous n'avons pas un lit de sec au réveil, mais, Manon, voici le soleil, 
qui nous apporte tout l'entrain nécessaire pour franchir le col escarpé d'où 
nous dévalons bon train vers les domaines de la Compagnie Suberbie. 

Voici Ampasiriry, l'un des principau.\ postes d'exploitation de l'or; nous 
y trouvons les vestiges d'une importante canalisation destinée jadis au 
traitement des sables par le molilor, selon le procédé en usage dans la 
Colombie britannique; on se contente actuellement d'opérer au staice dans 
le lit du ruisseau ; deux ou trois équipes sont au travail. Le chef de poste, 
sous le coup d'un accès pernicieux, semble fort malade ; il attend avec 
impatience un convoi de secours, et nous donne des nouvelles assez alar- 
mantes sur l'état du pays, que nous pensions trouver entièrement 
pacifié. 

Campement à la nuit, près du village abandonné de Mandendamba, sur 
un plateau pierreux, où deux de nos hommes et un chien sont piqués par 
des scorpions; grâce à l'emploi immédiat du permanganate de potasse au 
centième, la chose est sans conséquence. 



dbyGoot^Ie 



DE TANAUARIVE A MAJVyGA. 29U 

Mercredi 30 décembre. 

Après une heure de marclio, nous retrouvons, prôte à se jeter dans la 
Belsiboka, l'Ikopa, perdue de vue depuis Tananarîve, et dont le cours, 
élargi par la saison des pluies, se brise lu mul tu eu sèment sur les roches 
plates oii les crocodiles font la sieste. 

Le temps est superbe, mais la chaleur devient insupportable; c'est la sai- 



son la plus pénible; nous voici bientôt sur la route militaire, entre la 
Beritsoka et Tsarasoatra, où eurent lieu les deux affaires les plus vives de 
la campagne. 

Le chemin et la brousse environnante sont jonchés Je débris d'équipe- 
ment, de caisses défoncées, de voitures Lefèvre et d'os de mulets; mais ce 
ne sont pas encore nos plus lugubres trouvailles, et, dans bien dos endroits, 
d'autres ossements blanchissent le so! rougeùtre. 

D'un bout à l'autre, cette route, qui n'a pour ainsi dire pas été parcourue 



dbyGoOC^Ic 



s» IJV PARISlEy A MADAGASCAR. 

ilepuis la campagne, olTre un sinistre spectacle, qu'on croirait être celui 
d'une déroute ; aussi bien, dans l'effroyable rigueur des circonstances, celle 
marche sur Tananarive fut, pour ainsi parler, une déroute en avant, — 
un désastre au bout duquel il y avait la victoire, et la conquête ! 

On a beaucoup médit des voitures Lefèvre, et il est incontestable qu'elles 
ont fait plus de mal que de bien dans l'expédition de Madagascar; 
elles avaient, cependant, rendu de grands ser\'ices dans les campagnes 
du Dahomey et du Soudan, et c'est une excuse pour ceux qui ont cru 
pouvoir les utiliser sur le chemin de Tananarive, dont on n'avait pas 
suflisamment apprécié les difficultés. 

Le plus grave inconvénient de ces véhicules a été de nécessiter la construc- 
tion d'une route, dont les travaux, en dégageant du sol bouleversé les 
ferments organiques les plus funestes, ont placé le corps expéditionnaire 
dans des conditions hygiéniques tout à fait déplorables; l'intention était 
bonne, mais la réalisation a été désastreuse. 

Créée au prix des plus douloureux sacrifices humains, cette route n'a 
pas rendu les services que l'on en attendait, et l'œuvre immense qu'elle repré- 
sentait a été perdue par un vice des voitures Lefèvre, qui présentent un point 
faible à l'attache de leurs brancards en fer. On ne s'en était pas aperçu, dans 
les contrées plates ou à pentes douces où elles avaient été jusqu'alors utili- 
sées; mais les heurts incessants d'un pays accidenté comme la région 
moyenne de Madagascar eurent bienlùt fait de réduire à néant toutes les 
espérances qu'on avait fondées sur ces chariots d'une api>arenie solidité : 
comme le divin Achille, elles n'étaient vulnérables que sur un point, et c'est 
sur ce point que portaient tous les coups de la destinée. Tous les ravins de la 
route d'.Vndriba à Mevatanana (aujourd'hui Suberbieville) sont jonchés de 
voitures Lefèvre au coffre intact, qui semblent apportées d'hier, qu'on uti- 
lisera demain, et sur lesquelles on ne constate que la fracture nette, mais 
irrémédiable, d'un des frêles brancards métalliques incapables de résister 
aux chocs formidables de l'énorme caisse de tôle lourdement chargée 
dont ils devaient supporter tout le poids '. 

1. On assure, h la décharge du miiiislre de la guerre (c'tlail le général Mercier), que, 
(juand fui décidé l'emploi des ïoilures Lefèvre dans l'expéililion de Madagascar, il s'agissait 
û& véhicules en aluminium dans des conditions de poids el d'cquilibre inGniment plus 



dbyGoc^Ie 



DE r.l.VAA"AR/V£ A UAJUSGA. 297 

Assurément, la nécessité s'imposait d'adjoindre aux colonnes en marche 
un moyen de transport qui allégeât de son sac le troupier, dans un pays où 
tout effort prolongé est mortel; c'est dans cet esi)rit que l'on eut recours 
aux voitures métalliques dont on n'avait eu qu'à se louer jusqu'alors; 
l'invraisemblalde difficulté du terrain, l'inaccoutumance des mulets, 
l'inexpérience des conducteurs arabes ou somalis, l'énervement des soldats 



qui, bien vite, eurent pris en horreur ces véhicules maudits dont on se 
débarrassait avec un empressement infernal au lieu de chercher à les 
remettre en état — besogne fort délicate, leur construction métallique 
ne permettant pas d'utiliser le bois, qui se trouvait en abondance le long 
du chemin, — tout se réunissait pour faire tomber la voiture Lefévre sous 
les coups d'une puissance que les gens incapables de pénétrer les causes 
normales des choses considèrent comme mystérieuse et nomment la 

avantageuses pour un service comme celui qu'ils étaienl appelés h fournir. Le constructeur 
n'ayant pas été en état de pourToir k une fourniture aussi importante en altiminiuin, on 
accepta, taule de mieux, les voitures en tOle, sans calculer les inconvénients qui résulteraient 
de celte substitution de métal. 



dbyGoot^Ie 



298 va PARISIEN A MADAGASCAR. 

Fatalité, pour s'opargner l'analyse des forces naturelles dont elle figure 
l'inéluctable résultante. Et le découragement acheva le désastre des équi- 
pages Lefèvre. 

Elles avaient cependant beaucoup de bon, ces voitures, et l'ironie du 
soldat, qui ne perd jamais complètement sa bonne humeur, même dans les 
heures les plus difficiles, a calculé qu'elles répondaient mer^'eilleusement à 
276 usages, tels que ceux de baignoire, de caisse à Heurs, de bateau, de 
gabion, de guérite, etc.; ils en ont dressé la liste : elle se monte au chiffre . 
que je viens d'écrire. Une seule fonction leur était interdite, celle de véhi- 
cule en état de circuler sur le chemin d'Andriba. 

Voici pourtant qu'après avoir étudié sur place les conditions du terrain, 
le généra) Galliéni se décide à utiliser la voiture Lefèvre sur les routes 
qu'on est en Irain de construire, et il est permis d'espérer qu'avec certaines 
précautions et une éducation plus complète des conducteurs noirs, on finira 
par tirer parti d'un certain nombre de ces charrettes laissées depuis si long- 
temps en panne dans les ravins ou en dépût dans les postes. Et le ravi- 
taillement de Tananarive, auquel ne suffisent pas, à beaucoup près, les 
bourjancs malgaches et les mulets abyssins, bénéficiera certainement Ab 
cette tentative, en attendant la construction du chemin de fer dont le Parle- 
ment nous fait si cruellement attendre la création '. 

Nous voici à Tsarasoalra, dont le sol est jonché des souvenirs du combat 
du 29 juin, un des plus vifs de la campagne, où périt le lieutenant 
Augey-Dufresse et où se signala le commandant Lentonnet, qui fut nommé 
lieut«nant-colonel peu de jours après et qui mourut sur te transport qui le 
ramenait en France. Son carnet ,de campagne, qui vient d'être pubUé par 
M. H. Galli, contient des détails intéressants sur l'expédition de 1893. 

On laisse à droite les hauteurs du Beritsoka, où se produisit, le 30 juin, 
la violente collision qui mit en présence l'armée hova de Ramazombazaha, 
avec notre avant-garde, commandée par le capitaine Aube, et dont 
M. Tinayre, le dessinateur plein de talent qui a suivi nos troupes jusqu'à 
Andriba, a rapporté d'intéressants croquis. 

1. Un télégramme parvenu h Paris te IS novembre Tait connatlre l'arrivée à Tananarive 
d'un convoi de trente voitures Lerivre arrivant de Majunga. 



dbyGoc^Ie 



DE TANANAhIVE A MAJUSGA. !90 

La chaleur est torride ; j'attrape une insolation, bénigne, mais dont je ne 
me débarrasse qu'en me faisant jeter de l'eau sur la tôte à Suberbieville 
durant un bon quart d'heure. 

Suberbieville est une a^lomération relativement importante de cons- 
tructions européennes, dans le genre des maisons démontables, élevée 



auprès de l'important village malgache de Hevatanana. La maison du direc- 
teur est d'un confortable que nous apprécions infiniment; nous y sommes 
reçus de la fa^on la plus aimable par l'ingénieur en chef des travaux, 
M. Walizewski, qui nous pilote à travers ses installations '• 

En dehors des postes alTcctés au traitement des alluvions par les sluiccs, 
la Compagnie possède, nous dit-il, deux liions quartzeux dont l'un est tout 
auprès; nous entrons en effet dans une galerie qui s'avance sur une tren- 
taine de mètres, et dont l'exploitation, abandonnée en raison de la diffi- 
culté de la main-d'œuvre durant l'insurrection, va être tentée à nouveau. 

I. Nous venons d'apprendre, avec regret, que M. Walizewski est mort récemment, que[i|iii;$ 



dbyGoc^Ie 



300 VS PARISIEN A MADAGASCAR. 

On est en train de procéder à l'établissement d'une batterie de pilons, 
l'ancienne étant absolument défectueuse et hors d'état de fonctionner; 
M. Walizewski m'explique en détail, sur ses plans, l'organisation des 
ateliers de cyanuration selon les procédés Mac-Arlhur et Foresl et selon 
le système Siemens, qui fonctionnent au voisinage des pilons; c'est un 
projet d'installatiuD à la façon du Transvaal, quoique le minerai quartzeux 
de Suberbieville soit sans analogie avec les conglomérats du Wîtwalersrand. 

M. Walizewski se plaint amèrement de l'invasion des Indiens, qui sont 
venus en foule dans le pays depuis quelque temps, sous prétexte de 
négoces variés, pour lesquels aucune clientèle ne s'ofTre à la perspective 
de ces commcn;anls avisés, qui viennent, en réalité, pratiquer ici le recel 
de l'or, très préjudiciable aux intérêts de la Compagnie. 11 réclame, auprès 
de M. Aliiy, la protection du gouvernement contre ce fléau, si difficile à 
combattre dans un pays dont l'organisation administrative est encore à 
l'état embryonnaire. 

Il manifeste aussi les plus grandes inquiétudes sur la situation politique 
de la contrée, où l'insurrection, qu'on croyait apaisée, fermente terrible- 
ment, et, à ses yeux, SuberlieviUe ne dispose pas de moyens de défense 
suffisants en cas d'un soulèvement, qui semble imminent; l'avant-veille, 
il y a eu sur la route militaire, à Ambalanjanakomby, une collision des 
[dus violentes, dans la<iuelle deux tirailleurs ont péri ; neuf ont été plus ou 
moins grièvement blessés; détail inquiétant, tes insui^-s avaient à leur 
tèlc trois chefs habillés à l'européenne; élaient-ce des Anglais, des déser- 
teurs français ou des Malgaches fin de siècle? Cruelle énigme. Nous en 
recauserons, à Marololo, avec le lieutenant Lafleur, qui a commandé le 
détachement engagé dans celte a(T<iire. 

Malgré ces sinistres informations, dîner plein d'entrain, avec MM. Wali- 
zewski, Richardot, Peysson et Thomann; deu.\ de ces messieurs sont 
ici en famille, et les honneurs nous sont faits par de gracieuses Fran- 
çaises, autour d'une vraie table, dans une maison en fer et en bois, avec 
une nappe, des verres et même de la glace! C'est la première fois que je 
rencontre, à Madagascar, ce luxe, considéré comme le strict nécessaire dans 
les colonies anglaises! On nous raconte l'histoire d'un grand dadais de 



abyGoot^Ie 



DE TANANARIVE A MAJUSGA. 30i 

crocodile (]ui, le matin même, s'est fait bétemeot prendre au piège par des 
poules; admirable sujet de fable pour un La Fontaine colonial : attiré par 
la bonne odeur de la volaille, le vorace personnage s'était nuitamment 
aventuré sur le toit en tfile du poulailler (qui descend l'enclos à l'extérieur 
en plan incliné jusqu'au ras du sol), et, en se penchant vers la proie, il 
s'était lourdement laissé choir dans la basse-cour, fortement palissadée, 
où on l'a exécuté ce matin, à la grande joie des volatiles réfugiés hors 
de son atteinte dans une encoignure de l'enclos. 

Toutes les histoires de crocodiles ne sont pas aussi réjouissantes ; naguère, 
un neveu de M. Suberbie est tombé à l'eau, en montant une pirogue 
dans la soirée; il a poussé aussiti^t un cri de douleur épouvantable; on a 
tout fait pour lui porter secours, on a tiré des coups de fusil pour mettre en 
fuite l'affreuse bote avec laquelle il était aux prises : maïs il n'a été retrouvé 
que le lendemain malin, sur un banc de sable, la poitrine et le ventre 
entièrement dévorés; un énorme crocodile était couché en travers de son 
corps et une vingtaine d'autres attendaient alentour que la place leur 
fût abandonnée. On put recueillir les restes de ce repas effroyable et ils 
furent ramenés en Europe. Devant continuer le voyage par le fleuve, nous 
congédions nos porteurs, et mon boy, Rainizalia, nous quitte avec tris- 
tesse; quelques piastres rassérènent ce fidèle serviteur, qui nous a vaillam- 
ment accompagnés jusqu'à Bekopaka, terreur des Hovas '. 

Jeudi 31 ilércmbre. 

Au petit jour, nous nous dirigeons, à travers les marais aux senteurs 
capiteuses, vers le port de Tafia, où abordent les pirogues et les chaloupes 
à vapeur de la Comi>agnie Suberbie. Le malheur veut qu'il n'y ail aucune 
chaloupe à vapfur en perspective, et, faute de mieux, nous nous entassons 
dans deux grandes ptrogue-s, avec tous nos bagages, six llaoussas et 
quelques bourjancs que Alby et Iténévent ont embauchés pour Majunga. 



I. On m'» rdcemmcnl envoyé de Tananarire la photographie diidil Raîniiana : quantum 
mulala»! au lieu du négrillon tlépenairli'. c'.sl niaintenant un gomm^iix façon britannique 
avec une fleur à In bontunnji^ri;; c'est (oui un [lotme ; l.i Chansun di's Itufs d des Bojsl 



dbyGoc^Ie 



302 r/iV PARIStES A MADAGASCAR. 

Une biche, teadue sur des morceaux de bois fixés i nos cantines, nous 
offre une tente improvisée. 

L'Ikopa, en pleine crue, nous mène un train d'enfer, et il ne s'agit que 
de se diriger et d'éviter quelques flots flottants et quelques arbres dont la 
pointe émerge en éperon. 

Noua arrivons pour déjeuner à Marololo, où noua reçoit le chef de poste 
de la Compagnie Suberbie, M. Noguet, tandis qu'on va quérir le lieutenant 
Lafleur, qui nous fait viaiter son camp retranché, admirablement défendu 
par un rempart de 300 voitures Lefèvre, dont il a entouré sa position à la 
manière du camp d'Attila, avec ce perfectionnement qu'au lieu de reposer 
sur leurs roues, ces chariots, réduits à leurs caisses blindées, débarrassés 
des roues et des brancards, sont juxtaposés comme une infinité de guérites 
dont la concavité regarde l'intérieur du camp. C'est une défense admirable. 
Vauban n'aurait pas trouvé mieux. 

Cette fortification est entourée d'un fossé circulaire que l'on traverse 
sur un pont en bottes k biscuit. 

Le lieutenant nous donne des détails alarmants sur l'esprit des popu- 
lations environnantes; il faut s'attendre k de graves événements '. 

Au déjeuner, encore une histoire de crocodile : l'avant-dernière nuit 
une de ces sales bâtes est entrée tout de go dans la case de M. Noguet, 
où, ne pouvant tourner dans la porte, elle s'est trouvée prise comme au 



1. Il y a eu, en e(Tel, dons le Bouéni, une reprise assez marquée de l'insurrection, qui a 
molivé une répression miliuire îles plus actives, et ne s'esl terminée que six mois plus lard, 
&prËs le passage du général, donl un récent télégramme du Tempi signalait, en ces termes, 
l'intervention décisive : 

Conduit par une canonnière jusiju'd Amboanlo, au fond de la t>aie de Bombeloke, le général, 
qu'accompagnaient M. de la Valette, ingénieur des mines, un aide de camp et H. Bertbier, 
interprète, s'e mira rqu a sur un des bateaux de M. Suberbie et remonta le Betaiboka jusqu'à 
Suberbieville. 

A son arrivée, il fit convoquer tous lus chefs sakalaves <le la région soumise et leur dit : 

■ Je suis très mécontent de voir qu'il y a encore des insurgés dans le Bouénl, Gela ne peut 
pas continuer. Vous allez informer les insurgés, qui sont peul-étre vos parents et vos amis, 
que je leur donne quinze jours pour se soumettre et payer le tribut; je vais donner des ordres 
afin que des troupes viennent et emploient au besoin la force pour les y contraindre. - 

Le soir même, il fit rédiger par M. Berthier deux lettres contenant cet ultimatum, et cliargea 
H. Suberbie de les ^irc parvenir à destination. 

Le lendemain 9 juin, le général Galliéni redescendait le neuve, visitant au passage Harololo, 
Ambato, Ankaladina, Amboanio, d'où il regagna Majunga el le La Péroiae. 

Peu de jours après, l'ullimatum avait produit son elTet : cinq ou six mille habilants du 
Menav'ava et au moins autant de la rive droite du Belsiboka faisaient leur 
autorilés françaises. 



dbyGoc^Ie 



DE TANAflAR[VE A MAJVNGA. 303 

piège, et les serviteurs malgaches l'ont tuée à coups de sagaie. Hais, 
franchement, c'est assez des moustiques, et si les sauriens se mêlent aussi 
de vous empêcher de dormir, il n'y a plus de société possible. 

Nous voilà bientôt repartis sur nos pirogues, et, vers deux heures, une 
chance inespérée nous fait rencontrer en rivière uoe chaloupe à vapeur, le 
Docteur Bézîat, dont la présence est due à une circonstance accidentelle 
qui nous fait apprécier le proverbe d'après lequel il faut croire que : • A 
quelque chose malheur est bon ». 

Ce canot à vapeur descendait de Suberbieville vers Majunga, remorquant 
un certain nombre de pirogues; notre bonne étoile a voulu qu'il en coul&t 
une, qu'on est en train de renllouer sans dommage sérieux, et c'est cela 
qui a retardé le convoi assez longtemps pour nous mettre à même de le 
rattraper. 

Nous réquisitionnons ce moyen de traction accéléré; on abandonne les 
pirogues de marchandises à l'équipage de piroguiers qui nous conduisait, 
cl nous prenons la remorque du Docteur Béziat sans nous laisser impres- 
sionner par le lugubre souvenir qu'il évoque : le docteur dont on a donné 
le nom à ce bateau était le médecin de la Compagnie Suberbic; il a été 
attaqué par les Malgaches en descendant la rivière, massacré et jeté à l'eau. 

Tous les bateaux de la Compagnie portent le nom d'une des victimes du 
Bouéni : il y a le Haberer, le Deroine, le Campan, le François Suberbie; ce 
sont de pieux souvenirs, mais peu engageants pour les nouveaux arrivés 
(l'Europe qui ont ii prendre passage sur ces embarcations commémo- 
ratives! 

Nous voilh en roule à toute vapeur; on est pressé d'arriver, et puis le 
pays n'est pas sûr; nous avons laissé à Marololo notre escorte d'IIaoussas, 
et, en cas d'attaque, nous n'avons à compter que sur nos cinq carabines. Le 
pilote du Docteur Béziat chauffe dur, mais il craint d'être obligé de s'ar- 
rêter pour renouveler sa provision de bois : c'est du palissandre que nous 
brûlons; et l'on s'extasie sur Bernard Palissy mettant au four un mobilier 
en vulgaire bois d'Europe! Voilà comment nous faisons les choses, nous 
autres coloniaux. 



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304 V« PARISIEN A MADAGASCAR. 

Vers le milieu de l'après-midi, au niveau de Bepaka, dous vovons se 
détacher du rivage boisé une vingtaine de pirogues qui, portées par le cou- 
rant, pagaient avec fureur; ce n'est évidemment pas dans une intention 
avouable, mais nous avons une avance qui s'accroît sensiblement. Il n'y 
a donc rien à craindre de ce cûté-lii, sauf en cas d'un échouage, assez 
fréquent en ces parages, même en temps d'inondation; c'est dans cette 
espérance (|ue ces joyeux canotiers nous donnent la chasse jusqu'à la 
tombée de la nuit; puis ils s'estompent et disparaissent complètement dans 
le lointain. 

Le temps est couvert; le jour disparait; il fait noir comme dans le for 
intérieur d'un nègre, mais nous décidons d'aller de l'avant quand même; 
bientôt éclate l'orage, dont les éclairs nous donnent à des intervalles assez 
fréquents un aperçu de la situation. Nous échouons cependant deux ou trois 
fois, mais sans aucun mal. 

Vers six heures du soir, nous descendons i\ Ambato, occupé par un 
détachement important de miliciens sous le commandement de l'inspecteur 
Vivier, arrivé depuis deux jours; vu l'état il'efTervescence du pays, le 
représentant de la Compagnie avait été obligé de battre en retraite. 

Le chef de poste nous présente le prince Rakotovo, héritier présomptif 
de la roino centenaire de Tribondy, qui se refuse obstinément à abdiquer, 
malgré son grand âge, et dont on n'a pas encore célébré le jubilé. 

Sans nous laisser tenter par l'aspect hospitalier des cases que l'on nous 
oITre, nous nous remettons en route; la nuit est plus noire que jamais, et 
le courant nous emporte dans l'inconnu, au fil de la rivière, dont le mono- 
pole de l'éclairage est réservé à la foudre. Couchés dans le fond de l'embar- 
cation, nous commençons à sommeiller, quand un choc formidable nous 
fait sauter en l'air; nous voilà tous sur pied le long de la pirogue qui 
décrit une courbe inquiétante : nous venons d'échouer encore une fois, 
mais avec une violence telle que l'amarre qui nous reliait au remorqueur 
est cassée. Et nous allons à la dérive! Mais fort heureusement, quelques 
instants plus tard, nous nous trouvons ensablés. On nous jette au jugé 
une nouvelle amarre, qui est solidement arrimée, et l'on attend la lumière. 

Il est minuit. L'an de grâce 1897 débute en cet instant; vous me croirez 



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DE TAXAXARIYE A MAJfSGA. 303 

si vous voulez, c'est la première fois que je passe le 1" janvier sur un 
banc de la Belsiboka. A bien y réfléchir, j'aime peut-être encore mieux ça 
que la corvée des visites et les autres formalités du Jour de l'An parisien. 
El puis, nous n'avons pas le choix ! 

En somme, cet anniversaire doit être encore plus mélancolique à passer 



loin de ce qu'on aime, quand on n'est pas comme nous sur le chemin 
du retour, qui chaque jour nous rapproche un [leu de l'Europe. 

1" jarnicr ISO". 

Toute une journée de navigation sur la rivière, d'ailleurs fort belle entre 
ses rives bordées de forêts grandioses; quelques crocodiles à tirer, ainsi 
qu'une infinité d'oiseaux de toute beauté, et une halte d'un quart d'heure 
dans un site de féerie, au poste d'AntnIadingina, telles sont pour nous les 
distractions de ce i" janvier, qui se termine dans la baie de Bombetoka 
par un ouragan contre lequel nous cherchons refuge dans UD petit bras de 
la rivière auprès d'un Ilot de palétuviers. C'est une nuit encore à passer 
en pirogue. 



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PiV PARISIEN A MADAGASCAR. 



Avant le jour on se romet en route et nous arrivons vers les cinq heures 
du matin à Amboanio, qui est \q grand port de la Compagnie Suberbie. Il 
est suflisamment abrité par la pointe qui le sépare de la baie de Majun^a 
pour que les canonnières et les chaloujies h vapeur puissent y aboi-dcr en 
tout temps, et les fonds y permettent l'accès «les plus grands navires; 
cliaque mois, un steamer de la Compagnie Havraisc Péninsulaire y vient 
mouiller à quelques encablures. 

Notre arrivée inattendue met sur pied le directeur de la Compagnie, 
H. Guilgot, et le chef des ateliers, en qui je reconnais avec une aimable 
surprise M. Boucher, le constructeur bien connu d'Argenteuil. 

Mon premier soin est de m'informer du bateau des Messageries, qui doit 
passer a Majunga du 5 au 10 à destination <Ic Lourenço-Marquès, par où je 
dois me rendre au Transvaal; on m'apprend qu'il est en partance, s'il n'est 
déjà parti. Nous n'avons pas une minute à perdre. Par une regrettable 
fatalité, aucune canonnière, aucune chaloupe h vapeur capables de tenir la 
mer ne se trouvent en état, et l'on met à notre disposition un canot-major 
de la Corrèze-annexe, dont l'équipage malgache fera force de rames vers 
Majunga. Il faut compter quatre heures d'aviron à tout le moins, si la 
brise ne se lève pas, et de !a pointe du sémaphore on signale l'Alphée, des 
Messageries, fumant depuis un moment; nous n'avons guère de chances de 
l'atteindre, et voilà un mois de perdu pour moi, malgré la vitesse excep- 
tionnelle de notre raid : de Tananarive à Majunga en neuf jours. 

Comme il ne faut jamais désespérer, on se met tout de mémo en 
route apri'S un entretien avec M. Guilgot, fort mécontent des populations 
riveraines de la Betsiboka, qui ont mis sa tète à prix pour cent sous — 
une piastre; et l'on dit que la vie est chère à Madagascar! 

Notre course à l'aviron vers VAtphéc — qui, dans le lointain, fume de 
plus en plus, sans qu'on y puisse soupçonner nos intentions ni remarquer 
nos signaux de détresse — est émouvante comme un épisode du Tour du 
Monde en quatre-vingts jours; nos noirs font force de rames et nous 
fendons les flots, mais, à mesure que nous avançons, croissent les proba- 



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DE TANASAIllVE A UAJVffGA. 307 

bitités d'un dépari à notre barbe. Enlin, nous voici tout auprès; nous 
touchons à l'échelle; j'y grimpe prestement, et les officiera du bord nous 
reçoivent à la coupée, fort surpris de voir arriver du fond de la Betsiboka 
des passagers déguenillés, hâves et crevant de fatigue. On dirait un canot 
de naufragés recueillis en pleine mer. 

Une demi-heure plus tard — le commandant ayant eu la générosité de 
m'accorder un sursis pour me donner te temps d'aller prendre mes lettres 
k Majunga, — je faisais mes adieux à Alby et à Bénévent, et VAIphée 
levait l'ancre à destination de Mozambitjue. 

J'ai visité ensuite avec un vif intérêt Beira, ce port d'un immense avenir, 
improvisé par la magie de Cecil Rhodes en territoire portugais, sur une 
bande de sable à l'extrémité du chemin de fer de pénétration de la Char- 
tered Company, puis j'ai faitunséjour fort intéressant à Lourenço- Marqués, 
qui sera demain la plus grande cité maritime de l'Afrique, au fond de 
l'admirable baie de Delagoa ; de là je me suis rendu au Transvaal, curieux 
d'étudier les relations importantes qui sont appelées à s'établir entre ce 
pays de consommation et notre nouvelle colonie, riche contrée de produc- 
tion toute désignée pour le nourrir. 

Et me voici rentré en Europe, au bout de six mois, par l'Atlantique, 
après avoir fait le tour du continent africain; Dieu, que le monde est petit! 



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QUATRIEME PARTIE 



AUJOURD'HUI ET DEMAIN 



Digiiizcd by VJ OOQ I C 



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LA PACIFICATJON, L'ORGANISATION 
ET L'EXPLOITATION 

Occupation progressive. — Le li juillet à Tunanarive. — l.'-iy.*' de l'affrii-iillure et 
de la construction. — Gomme quoi les colonies ne sont pas faites pour les TainC'ants! 
— Les forêts, le caoutchouc, le bétail. >— Plante d'abord! — Madagascar nourrira 
le Transvaal. — L'or malgache. — 1^ question du chemin de fer. — Ce qu'il 
faut lire. 

D'iuiiENSES |irogrès ont été accomiilis h. Madagascar d(!])uis l'éjioqiie 
où prennent lin les notes de voyage que réunit ce volume, et l'on 
a tout lieu d'espérer qu'à l'heure où il paraîtra la pacilicatton compIMc 
et défînitive de notre nouvelle possession sera uii fuit accompli. 

Déji, à la date du lo octobre, M. Brunet, député de la Réunion, parli 
de Tananarive un mois auparavant pour un voyage d'enquête sur la 
colonisation, faisait à un rédacteur de la Politique coloniale les décla- 
rations I)ien nettes que voici : 

Je reviens émerveillé de tout ce que j'ai vu, des tjeautés et des richesses de l'ile 
et surtout de l'œuvre admirable du général Galliéni. 



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313 UN PARISIEN A MADAGASCAR. 

Grflce à lui, la pacilicatioD est 1res avancée. On circule sur loutes les routesavec 
sécurité et moi-même j'ai pu chasser des journées entières sans être inquiété. 

Jamais on ne fera trop l'éloge du général, car jamais on ne rendra trop 
hommage h ses dons merveilleux d'organisateur, à sa méthode, h sa foi. 

Du reste cette foi, il la fait partager par tous ceux qui l'approchent : administra- 
teurs et officiers sont remplis de sa flamme et n'ont qu'un rêve : seconder de toutes 
leurs forces los vues de leur chef. 

Les officiers, sans oublier la responsabilité qui leur incombe au point de vue de 
la défense, montrent une véritable émulation dans l'exercice de leurs attributions 
civiles. Ils se transforment en instituteurs et en agriculteurs, voire en maîtres 
charpentiers, se donnant tout entiers à l'œuvre commune et heureux de s'y livrer. 

Considérables sont les résultats obtenus. Des villages A l'aspect riant et prospère 
sont, pour ainsi dire, sortis de terre. Les anciennes plantations de caféiers, faites 
d'après les ordres du premier ministre, depuis abandonnées et en partie détruites, 
ont été reprises el continuées. Elles surprennent les voyageurs par leur dévelop- 
pement et la croissance extraordinaire des arbres, car ce sont de véritables arbres. 
Des potagers où sont cultivées les plantes de France se rencontrent autour des 
maisons. Les plantations de manioc, de patates, de mais, sont fort belles. 

L'officier fait aussi rebâtir les maisons et reconstituer les régions pour le compte 
des habitants des villages, et par eux, en même lemps qu'il dirige la construction 
des routes. 

Car le pian de travail et dà pénétration est bien tracé. 

Le commandant de cercle joue un très grand rôle. 11 exerce les fonctions de rési- 
dent. Dans toute l'étendue de son commandement il est responsable de la sécurité 
du territoire qui lui est confié. 

Sa mission comprend doux parties : 

1° Gagner, avec ses postes avancés, peu h peu du terrain de manière h diminuer 
progressivement l'étendue des régions occupées par les insurgés: 

2" Organiser simultanément les zones en arriére en y rappelant les populations, 
en faisant reprendre les cultures et en mettant les villages et les habitants à l'abri 
des incursions des Fahavalos. 

C'est grfice à cette méthode qu'ont été obtenus les résultats que je viens de 
signaler el c'est par elle aussi que d'autres progrès seront accomplis. 



A la même date, le correspomlant du Temps appréciait en ces termes la 
situation : 



En débarquant h Tamatave, le 16 août dernier, j'ai été frappé du changement 
qui s'est produit dans le pays depuis un an. La route de Tananarive est complète- 
ment modifiée; à la place des ancienspelits villages malgaches, on trouve des gîtes 
d'étapes parfaitement installés avec ambulance, logements de passage pour les 
colons et les militaires, poste do troupes et dans certains endroits de véritables 
villes; à Andevoranto, par exemple, il y a même des hAtels fort bien tenus par des 
Européens. 

Toutes les populations de l'Est, notamment celles de l'Imerina, travaillent avec 
ardeur, et la récolte de l'année prochaine sera certainement excellente ; les champs 



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LA PACIFICATION, L'ORGANISATION ET L'EXPLOITATION. 313 

de manioc, de cannes et de patates, les rizières reprennent l'aspect florissant 
qu'elles avaient avant la campagne. 

C'est la transformation de Tananarive qui m'a surpris ; les anciennes rues mal- 
gaches, d'un mètre de largeur, si profondément ravinées, aux pentes vertigineuses, 
sont remplacées par de superbes voies en lacet qui partent de la place d'Andohato 
el de Msjunga. Ctmrs trafnés par des bœufs, voitures Lerèvre,de sinistre mémoire, 
cavaliers nombreux, pelotons de gendarmes s'y croisent constamment, etia place 
d'Andohalo, autrefois si nue et si rude pour les piétons, s'est métamorphosée en 
un square où la musique du 13* régiment d'infanterie de marine se fait entendre 
deux fois par semaine. 

La musique adoucit les mœurs. 

Cela ne veut pas dire que cette grande terre coloniale soit dès main- 
tenant et à jamais débarrassée des pillards qui de tout temps ont 
exploité la population malgache, et qui risquent, de temps à autre, un 
coup de main contre les Européens isolés et désarmés; rinsurrcction 
qui a suivi la campagne de la conquête et l'anarchie qui en est un moment 
résultée, ont inévitablement encouragé l'audace, augmenté le nombre et 
facilité le développement de ces Fahavalos, qui ne s'identifient pas plus 
avec les populations hovas qu'un quarteron d'escarpes avec le bon peuple 
de Paris; on assassine encore de temps en temps sur la route de la 
Révolte et même au cœur de la capitale, où cependant la police fonctionne 
depuis plus longtemps qu'à Madagascar, et il n'y a guère de Sakalaves qui 
aient sur la conscience autant de crimes que notre fàcbeux compatriote 
le chemineau Vacher. 

L'expédition vigoureusement menée dans le Belsiriry par le comman- 
dant Gérard, chef d'élat-major du corps d'occupation, et la prise d'Ano- 
symena, le repaire, traditionnellement réputé imprenable, du roi Itoéra 
qui trouva la mort dans le combat '; la capture du légendaire Rabezavana 
par la colonne du lieutenant Lyautey, par qui fut assuré, quelques mois 
après notre descente du Bouéni, la pacification définitive de la roule de 

I. La douloureuse alTnire du posie de la Tsiribiliina, qui vient de coiUer la vie ù un certain 
numijre de nos soldais sénégalais el au lieutenant Turquois, el le soulèvement de Mainlirano, 
où a péri le lieutenant Randey, doivent être envi^gétt arec sang-froid comme des malheurs 
inévilables dans la guerre coloniale à elTtcÛts restreints; ce sont des accidents avec lesquels 
il Tau! nécessairement compter, el que la sagesse des meilleurs chefs est impuissante à 
délourner. comme le montre à chaque page l'histoire des conquêtes de l'Angleterre, qu'un 
nous donne perpétuellement en evemple. 

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3U VX PAItlSIES A MADAGASCMi. 

Majun^a; les opvralions du capilainc Deleuze dans le Voromahérj', où 
fut pris le fumeux chef de bande Rainibetsiinisaraka, <|ui depuis si long- 
temps infestait le pays au sud de la route d'étapes; enfin l'énergique 
répression des soulèvements du Sud entre Fort-Dauphin et la baie de 
Saint-Augustin, ont anéanti les principales bandes organisées, dont il ne 
reste plus, dans le nord et dans le sud, que quelques lambeaux épars, vers 
lesquels s'avance mélhodiquement notre ligne d'occupation et de paciGcation. 

Ainsi s'ex|diqucut l'optimisme et la gratitude des populations qui ont, à 
l'occasion du H juillet, fêté le retour du général Galliéni, après son voyage 
autour de l'ile, avec un enthousiasme dont Fécho est parvenu jusqu'à nous. 

La chose fut ex([iii3e et fort hîen ordonnée; du reste, en voici le pro- 
gramme invraisemblable, — et il a été réalisé de point en point, ce qui est 
un mérite assez rare pour un programme : 



13 juillet, 7 II. 1/- <lu soir. — Sonnerie des cloches. — Salves d'artillerie. — 
lu-traite aux flambeaux. — Itini^raii-e : Palais d'AmIaliavatra, rue du Col o net -G i lion, 
place Jcan-Labordo, me Antoni, avenue I.a Bourdonnais, rue Itoniain -Desrossés, 
rue Dupri^, carrcl'our I.ulicrl, rue Augcy-Durresse, place Jean-Laborde. 

ii juillet, C b. 1/2 du matin. — Sonnerie des cloches. ~ Salves d'artillerie. — 
Distribution à la mairie de recours aux indigents. 

li heures. — Place Riclielieti (Mahasina). — Itevuc des trou|)e8, — A l'issue de la 
revue et pendant toute la jounK'c : Mflls de cocagne. — Tourniquets. — Jeu de la 
poêle. — Jeu de la cruche. — Jeu du baquet. — Combat de coqs. — Bal populaire. 
~ Mât horizontal sur le lac Anusy. 

Midi. — Salves d'artillerie. 

2 h. 1/2 du soir.— Montgoiriùrcs. — Courses. — Courses pour enfants au-dessous 
do quinze ans : 10 prix de 10 à 1 franc. — Courses pour hommes : 2 courses à 
5 prix de lU à 1 franc. — Courses .pour femmes portant une cruche sur la léte ; 
2 courses à 6 prix de 10 à 1 franc. 

Courses pour bourriqucts ou mulets montés par des Malgaches : 4 prix de 30, 
20, 10 et 5 francs. 

Courses pour fllanzancs : i courses A 4 prix de 25, 20, (0 et 5 francs. 

Courses pour chevaux de toute provenance montés pardcs Malgaches: 2 courses 
à 4 prix de 40, 30, 20 et 10 francs. 

A l'issue des courses, courte de canards sur le lac Anosy pour enfants 
au-dessous de quinze ans : cinquante canards. 

7 heures du soir, — Salves d'artillerie, 

8 heures du soir. — Illuminations de tous tes édilices civils et militaires. 

9 heures. — Feu d'artilico. — A I issue du feu d'artiiîce, retraite aux flambeaux. 
Itinéraire : place Mahasina. rue Gourbeyre, carrefour Lubert, rue de l'Amîral- 
Pîcrro, avenue île I" ronce. 



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LA PAClFICATIOy, fOflGA MS.inO.V ET L'EXPLOITATION. 317 

Il avait suffi d'une année pour rétablir la sécurité et la joie dans ce pays 
d'Emyrne où, lorsque nous arrivdmes, tout était ruine et deuil; la poudre 
n'y parlait plus que pour narrer tes pacifiques splendeurs d'un feu 
d'artifice; heureux les peuples qui voient la chandelle romaine succéder au 
fusil Lebel brutal, et le feu de salve céder la place au placide feu de Bengale ! 
Représentation théâtrale à la Résidence, théâtre populaire dans la rue, 
rien ne manquait h la fête du 14 juillet, et, peu de temps après, une céré- 
monie d'une signification également pacifique révélait aux Malgaches émer- 
veillés un spectacle encore plus surprenant à leurs yeux: celui d'un vain- 
queur épargnant l'existence de ses ennemis captifs, au lieu de les livrer à la 
torture, comme le voulait l'usage guerrier dans ce pays dont quelques 
aimables philosophes nous reprochent si fort d'être venus troubler les 
mœurs doucement ingénues ; le général Galliéni, faisant grâce de la vie 
aux deux grands chefs rebelles, Rabezavana et Rainibetsimisaraka, dont 
le nom était aussi redoutable à entendre pour les Malgaches qu'à pro- 
noncer pour les Français. 

A rencontre de Charles-Quïnt, après son évocation de Charlemagne dans 
la crypte d'Aix-la-Chapelle, le général Galliéni terminait par la Clémence 
après avoir commencé par la Justice. 

Celte démonstration, dont la portée fut si grande sur l'esprit des Malga- 
ches, fut l'occasion d'un discours extrêmement significatif de Rasanjy, le 
politicien sagace. l'administrateur expérimenté, entre les mains duquel fut 
placée, lors de l'arrestation des ministres, la direction générale des alTaires 
malgaches, sous le contrôle du docteur Lacaze, dont la connaissance 
approfondie et bien avisée des choses de Tananarive a rendu de grands 
8er^■ices. Je ne résiste pas à la tentation de citer in extenso ce discours 
d'un ministre — une fois n'est pas coutume — et le discours du gouverneur 
général auquel il répondait. 
Le général a pris la parole en ces termes : 

Mal^chcs, 

Vous savez que je ne suis pas l'homme des longs discours; aux paroles, je 
préfère les acics et il a fallu une circoastance solennelle i-ommc celle de ce Jour 
pour m'amener à vous réunir moi-même en Kabary. 



dbyGooc^Ic 



Uy P.l/tiS/K.V .1 ilADAG.\SCAR. 



>ici donc ce que j'ai ù vous dire i 



Di^puis dv long;ucs anaérs, on vous a enseigné que les Français sont inca- 
pables de mener une cnlreprJsc h bonne Tin et qu'ils abandonnent leurs projets 
dès quils rencontrent le moindre obstacle à leur exécution. Vous voyez mainte 
nant qu'il n'en est rien. Depuis mon arrivée au milieu de vous, tout ce que je 
vous ai annonré s'est réalisé. Je vous avais avertis que je me montrerais bien- 
veillant pour les bons et 
inflexible pour les autres : 
j'ai tenu parole. A diverses 
reprises, j'ai fait ppt'venir 
les rebelles qu'ils seraient 
poursuivis sans, relilohe 
et définitivement vaincus 
par le courage des soltlats 
français; vous pouvez con- 
stater que je disais vrai 
et, tout il l'heure, vous 
avez vu de vos yeux les 
deux principaux chefs de 
l'insurrection apporter ici 
même leur soumission et 
leur repentir. 

La France a donc défi- 
nitivement écrasé la ré- 
volte, et il en sera ainsi de 
toute tentative du même 
genreque vous chercheriez 
désormais è renouveler. 

Mais la France, qui est 
une nation grande et forte, 
est aussi une nation géné- 
reuse; clic aime mieu\pré- 
venir que punir et elle 
vous conseille, par ma 
voix, de vous abriter avec 
HAHEzitvA:(A. confiance sous les plis de 

son drapeau. 
Heiionccz donc à vos anciennes habitudes de conspiration, cessez définitive- 
ment de prêter l'oreille aux mauvais conseils, servez enfin votre pays en aidant 
au développement du régime de civilisation que le Gouvernement de la Répu- 
blique française a apporté à Madagascar. 

Je n'en dis pas davantage et je crois, pour l'avenir, â votre fidélité et à votre 
dévouement. Enfin, ce que j'ai déjà fait pour améliorer le sort des bons vous 
montre ce que je suis disposé fi faire encore, si vous observez mes ordres et si 
vous écoutez mes conseils. 



dbyGoc^Ie 



LA PACIFICATION, l'OIlGASlSATlON ET VEXPLOITATIOS. 3)9 

A la suite du discours du général, qui est vivement applaudi par la 
population indigène, M. Rasanjy, gouverneur général de l'Émyriie, prend 
la parole et s'exprime en ces termes : 



Vieillissez, soyez exempt de loute inlîrmit»^. Noire cœur o d6bordi> de joie en 
entendant les bonnes pa- 
roles que vous venez de 
prononcer, non seule- 
ment parce qu'elles sont 
éloquentes, mais aussi 
parce que nous les savons 
sortir de voire cœur si 
plein de tendre afTeclion 
pour nous, Malgactios. 

A ne considérer que la 
folie et rind îscipline dont 
nous avons fait preuve 
en nous soulevant contre 
votre autorité, nous ne 
mériterions que la mort 
et l'extermination, paree 
que nous avons répondu 
au bien par le mal et que 
nous nvons repoussé du 
pied la pirogue qui nous 
avait liri^s du danger. 
Toutefois, nous avons re- 
connu nos torts et nous 
venons nous soumettre 
à vos volontés. Vous n'avez 
abusé nidcnotre faiblesse 
ni de votre victoire, vous 
nous avez reçus avec 
bienveillance, pour nous 
permettre de jouir de la 
paix et de la tranquil- 
lité. Nous n'ignorons aucun des efforts déployés par vous dans te but de nous 
rendre le bonheur. Avant votre arrivée ici, que de troubles dans le pays! Les 
habitants de l'Imérina s'étaient presque tous soulevés è la suite des mauvais 
conseils qu'ils avaient reçus, beaucoup d'entre eux sont morls ou ont été 
ruinés, plusieurs ont eu leurs proches parents lues, le commerce a été partout 
paralysé, les roules n'olTraieut plus aucune sérurilé, toutes les terres étaient 
restées incultes; enfin, quantité de villages avaient été abandonnés par leurs 
tiabilants, après avoir été incendiés. 

Cependant, aujourd'hui, la tranquillité a élé rétablie, la paix et l'ordre nous 



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320 VS PARISIES A ilADAGASCAR. 

ont Hé rendus, (frâce à votre sagesse et à votre bontévOn apprend, de toules 
parts, que les rebelles rentrent dans leurs villages et qu'ils sont tout prêts à 
reprendre leurs occupations; beaucoup d'entre eux cherchent à s'enrOier et s'en- 
gagent dans les divers corps de mt'tiers ou prorcssîons que vous avez encouragi'-s 
et protégés. Tous reconnaissent leurs toris et éprouvent les plus vifs regrets 
pour leur conduite passée, sachant bien que, s'ils avaient Tait preuve de soumis- 
sion à la France, ils eusseni été heureux et paisibles au milieu de leurs familles 
et de leurs biens. Ils ne savent que trop aujourd'hui que vouloir vous résister est 
une folie, et je suis persuadé que s'ils se prosternent en ce moment à vos pieds, 
c'est bien moins par crainte de leur vainqueur qu'à cause de la profonde 
sympathie qu'ils éprouvent pour la France, cette excellenle mère qui les guide 
si bienvcillamment dans les voies de la sagesse et de la prospérité. Ils savent tous 
aujourd'hui, par expérience, que leur bonheur à venir dépend de leur entière 
soumission à la France, et c'est pourquoi ils s'elTorceront de rester dans celte 
voie. 

N'est-ce pas cela, enfants de la France? 

Comptez sur nous, mon Général, nous ferons en sorte de n'être jamais pour 
vous un sujet de honte vis-ù-vis de la Métropole, dont vous êtes ici le Heprêsen- 
tant. Tant que le soleil brillera au-dessus de nos têtes, nous nous efforcerons de 
maintenir celle paix, qui est le fruit de vos efforts. Rendus plus sages, nous ne 
retomberons plus dans les erreurs du passé; vous nous avez chaiiês et corrigés; 
soyez persuadé que nous en proliterons et que nous suivrons scrupuleusement 
tous vos conseils éclairés. Nous ne ferons pas comme les sarcelles, qui ne ces- 
sent de changer de gîte ; nous serons comme l'herbe qui se fixe au sol où elle a 
poussé : nous resterons attachés A la France, notre Mère Patrie, 

Et si jamais il s'en trouve parmi nous qui, mal inspirés, s'écartent du droit 
chemin et se rendent indignes de la sollicitude de la France, agissant en enfants 
gâtés qui abusent des tejidresses qu'on a pour eux, eh bien! mon Général, vous 
pourrez les frapper sans hésitation, parce que ceux-là auront cherché bénévole- 
ment leur perte et qu'ils auront agi comme * le canard qui use sciemment sa 
vue en immergeant sa tête dans l'eau • ou « comme le papillon de nuit, qui n'a 
de cesse que lorsqu'il s'est brûlé les ailes h la flamme qu'il aperçoit pourtant très 

N'est-ce pas cela, enfants de la France? 

Sur ces dernières paroles, la foule pousse des acc.amations dont le sens 
est une nouvelle protestation ile fidélité et de dévouement à la France. 

Lorsqu'on en est aux discours et aux feux d'artifice, c'est Ion signe; 
quand le feu d'artifice va, tout va, comme quand le bâliment va. Or, il 
va, le bâtiment : on élève partout des paillotes ou des bicoques de terre. 
On bâtit à Tananarive et Fiarananlsoa se développe, Fiaranantsoa, la cité 
de toutes les espérances, où vient de s'établir, sous la direction de M, Deprel, 
l'un des plus sympathiques représentants de l'esprit d'entreprise à Mada- 
gascar, une com|)agnie qui met au service des exploitations minières et 



dbyGoot^Ie 



LA PACIFICATION, VORGAlHISATlO^i ET L'EXPLOITATION. 3Î1 

agricoles Ju Betsiléo le matériel sommaire des constructions rapides qui 
conviennent à ces contrées. 

Les Ressources. 

Mais ce n'est pas tout de bâtir, il faut planter à cet âge de la vie colo- 
niale que l'on a si justement appelé l'âge de l'agriculture; on ne saurait 



trop le répéter — après Chaiilcy-Bert, après Paul Bourde, cos deux 
puissants théoriciens de la colonisation pratique, — la richesse fondamen- 
tale de nos possessions lointaines et l'avenir de toutes les énergies j>rètes à 
s'y employer, en dehors de l'esprit de spéculation, sont étroitement liés à la 
mise en œuvre d'un sol qui donne avec une générosité plus ou moins active 
le café, le thé, le coprah, l'opium, le tabac, le caoutchouc, le coton et 
Tembrevade où se nourrit le ver à soie; mais elle les donne seulement à 
celui qui sait les demander à propos, avec l'autorité qui convient et l'insis- 
tance que rien ne décourage, — car il est passé le temps, s'il a jamais 
existé, des pays de féerie offrant aux conquistadors d'inépuisables trésors. 



41 



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3« r.Y PARISlEy A MADAGASan. 

devant lesquels il n'y avait d'autre peine à se donner que celle de se baisser 
pour avoir les mains pleines d'or et de jiierreries. 

Asaurémenl, il existe encore çà et là de bons coins où l'explorateur privi- 
légié peut trouver à l'état de production naturelle des arbres à caoutchouc, 
préservés par l'i^orance des populations du voisinage, mais presque 
[lartout une culture méthodique de ces essences est aujourd'hui nécessaire 
pour la reconstitution du produit si recherché; en bien des endroits, le café 
donne un rendement de premier ordre, mais encore faut-il s'assurer contre 
de désastreux aléas par l'entente minutieuse des conditions de terrain, 
d'allitude, de latitude et d'exposition, qui conviennent à l'espèce Libéria, 
tandis que d'autres favorisent l'Arabica, 

On prétend qu'il existe encore, sur les confins de la pestilentielle Guyane 
cl dans les glaces de l'Alaska, tout au bout du continent américain, des 
terrains aurifères où le premier venu court la chance de faire en quelques 
mois une fortune qui d'ailleurs est généralement défaite par les détrous- 
seurs environnants, tl esl, d'autre part, avéré que les premières richesses 
du 'fiansvaal ont été découvertes par un ancien garçon de café d'Aix- 
en-Proveiice qui se nommait Hubert, et que ses compagnons appe- 
laient French Bob (Robert le Français) ; mais combien de temps cet illustre 
prospecteur avait-il consacré h l'apprentissage de ce rude métier, avant 
de découvrir la Sheba et diverses autres mines, qui ne l'ont pas enrichi, si 
j'en juge d'après celle qu'il faisait à Madagascar, où je l'ai rencontré 
aussi gueux que s'il n'avait jamais a inventé ■ — c'est Icxpression consa- 
crée et je l'emploie sans irrévérence — des filons sud-africains. 

C'est que pour l'industrie aurifère comme pour l'exploitation forestière, 
comme pour la culture et comme pour l'élevage, il faut, outre l'esprit 
d'entreprise indispensable, certaines capacités techniques et certaines 
facultés pécuniaires, sans lesquelles on ne saurait prétentlre à rien d'impor- 
tant et de durable. 

Une vérité s'im[iose, et je la dédie aux mânes de M. de La Palice, qu'on 
néglige trop souvent en matière coloniale : c'est que pour être agriculteur, 
fût-ce h Madagascar, il faut posséder quelques notions d'agriculture, de 



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LA PACIFICATIO?!, VORGAyiSATION ET V EXPLOIT ATlOy. 333 

même que pour y fabriquer des serrures il faut avoir une vague pratique 
de la serrurerie, un soupgoD de minéralogie si l'on y va pour reconnaître 
des filons, et certaines idées sur le maniement de la ■ battée » si l'on a 
l'intention d'y prospecter des sables aurifères. 

Sans doute, dans ces contrées plus que partout ailleurs, la terre est une 
collaboratrice d'une prodigieuse activité pour quiconque lui apporte les trois 
éléments indispensables à la fécondation agricole : l'expérience, l'argent et 
le travail. Voilà ce que nos possessions tropicales, et Madagascar en parti- 
culier, exigent formellement du colon qui vient leur demander la richesse, 
ou tout au moins la large aisance. L'heure s'y prèle admirablement, s'il 
est vrai que nous en soyons arrivés à l'Age de l'agriculture, mais cet ége 
est sans pitié pour les fainéants, pour les incapables et pour les aventu- 
riers dans le sens banal du mot. 

Cela sîgnific-t-il qu'il n'y ait rien à faire en tel pays pour les gens de 
courage et de bonne volonté qui n'ont à leur service ni capitaux ni supé- 
riorité dans un art manuel ou dans une technique industrielle? Loin de 
moi cette pensée : j'ai même la conviction qu'une foule d'artisans, parmi les 
plus humbles, y trouveront ii travailler de tour état dans des conditions 
largement rémunératrices. A Beïra, quand j'y ai passé, la journée d'un 
mnçon valait près d'une livre sterling, celle d'un menuisier ou d'un forgeron 
européen atteignait jusqu'à deux livres, et je ne vois pas pourquoi les prix 
à Madagascar ne s'élèveraient pas, vu la rareté des bras européens, dans 
des proportions aussi avantageuses. 

Assurément il y a là-bas place et profit pour les travailleurs énei^iques, 
ceux des campagnes aussi bien que ceux des villes, qui se mettront au ser- 
vice des nombreuses exploitations en voie de création. 

Déjà, surplus d'unpoînI,on a liesoin d'ouvriers européens pour encadrer 
la main-d'oeuvre indigène, seule en état de fournir une besogne pénible 
sous cette atmos|ihère débilitante; mais il importe de ne pas s'embarquer 
sans un certain approvisionnement de biscuit — avec la manière de s'en 
servir, — pour ces contrées lointaines, où ta démoralisation aggrave terri- 
blement le maléfice du climat. Il faut donc souhaiter avant toute chose 
une organisation de l'embauchage offrant des garanties sérieuses à nos 



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32* VN PARISIEN A MADAGASCAR. 

travailleurs français pour leur mise en rapports avec tes employeurs 
coloniaux, en attendant le jour — peut-être moins éloigné qu'on le 
pense — où des coopératives ouvrières seront en état de s'outiller 
pour aller tirer parti des incontestables richesses de notre nouveau terri- 
toire. Quant aux spécialistes expérimentés des diverses industries appe- 
lées à jouer un rôle dans l'exploitation coloniale, ceux qui ne s'emploie- 
ront pas au service des entreprises existantes trouveront assez facilement, 
en l'état actuel des esprits, des commanditaires heureux de confier à des 
hommes présentant toutes les garanties désirables, des capitaux auxquels 
la vitalité de Madagascar assure un revenu considérablement supérieur à 
celui qu'on peut attendre de la collaboration du travail et de l'aident dans 
les entreprises européennes. Mais il n'en faut pas moins considérer comme 
un devoir de mettre en garde les amateurs de fortunes rapides contre la 
désastreuse légende des Eldorados et des Go!cjndes où les poches se ren- 
plissent toutes seules durant que l'on fait la ïies^e : <■ L'assieste au beurre 
n'est pas pour ceux qui la font «, dit la sagesse de cei nations, où le calem- 
bour fleurit sans culture parmi tant d'autres végétations pernicieuses. 



Pour ce qui est de la question minii-re, qui semble absorber d'une façon 
toute spéciale l'attention du public financier en France et en Angleterre, 
je n'en parlerai qu'avec une extrême réserve, préférant m'en tenir aux 
conclusions autorisées de deux de mes compagnons de voyage, MM. Meurs 
et Boussand, les ingénieurs si appréciés du syndicat Lyonnais d'explora- 
tion, qui ont bien voulu me donner communication de leur rapport sur la 
question minière à Madagascar. 

Ce précieux concours me dispense d'une appréciation personnelle 
dépourvue d'autorité, et je me risque seulement à une comparaison fami- 
lière qui me parait définir la situation d'une façon assez caractéristique : 

Le métal précieux abonde à Madagascar, mais il semble qu'aux époques 
lointaines de la formation, quelque gigantesque récipient a dû être renversé 
par un formidable coup de coude de la Providence, avec une telle intensité 



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LA PACIFICATION, L'ORGANISATIOS ET L'EXPLOITATION 32o 
(]u'au lieu de s'entasser alentour en niasse compacte, l'or, projeté au loin par 
la violence du choc, s'est répandu, par une sorte de pulvérisation, d'un bout à 
l'autre du pays malgache; on en trouve à tout bout de champ, mais dans 
des proportions ordinairement insuflisantcs pour comporter une exploitation 
rémunératrice, et c'est seulement sur un certain nombre de points déter- 
minés qu'il s'est formé des agglomérations aurifères méritant la peine de 



les recueillir. Ceci soit dit sans prétendre rabaisser la valeur des quinze ou 
vingt districts oii l'on a jusqu'à présent rencontré des alluvions do quelque 
importance et |>arfuis des indications filonieimes dont nous attendons la 
confirmation par les pro$[iections approfondies qu'on est en train de 
préparer de divers côtés. 

Il y a partout de l'or à Madagascar ou presque partout, mais mieux vau- 
drait qu'au lieu de se disséminer en nappe illimitée, il se fût amasse dans 
des poches quartzeuses ou dans de vastes filonières. Il y en a pour tout le 
monde, et c'est un peu comme s'il n'y en avait pour personne, sur cette terre 



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320 C.V PARISIES A MADAGASCAR. 

OÙ les hasards de la Nature ont réalisé avec une inconsciente ironie la 
ilémonsiration par l'absurde des conséquence» économiques du socialisme 
intégral '. 

Au cours de son voyage de recherches minières dans le Nord, M. Meurs 
a exploré le premier une ré;rioii qui lui a paru remarquable aux points de 
vue de l'élevage, de la plantation du café et de l'exploitation forestière, 
notamment en ce qui concerne le caoutchouc '. 

Ces contrées sont extrêmement favorables à l'élevage du bétail, dont il 
s'est fait de tout temps un commerce qui prendra bien vite un développe- 
ment énorme. 

D'après les chiffres rapportés par M, Meurs, qui, en revenant à Vohémar, 
a suivi tes opérations d'une mission chargée d'étudier les conditions dans 
lesquelles peut se faire l'exploitation du bétail au point de vue des con- 
serves, — un bœuf du poids de 300 kilogrammes, acheté sur pied iO francs, 
donne 140 kilogrammes de viande à mettre en boite, sans compter la peau, 
le suif, les tripes, les cornes et les pieds. < Car tout est bon en lui, ■ 
comme dans le cochon, d'après le fameux sonnet de Charles Monsclet. 

Les bœufs, abondants à l'état domestique et à l'état sauvage, constituent 
l'un des principaux éléments de la richesse malgache, et leur exportation 
dans l'Afrique du Sud est appelée à donner des bénéfices considérables. 
Une importante fabrique de conserves fonctionne à Di^o-Suarez, 
et une autre s'installe à Vohémar. De tous ciMés, on s'occupe activement 
de l'exportation des bœufs vivants, singulièrement facilitée par la 
réduction à "7 fr. 50 des droits de sortie ', par la suspension, en raison de 
la rhinder pest, des droits d'entrée au ïransvaal et aussi par la création 
opportune de la Compagnie maritime des Messageries coloniales de 
l'Afrique du Sud, venant compléter l'œuvre à laquelle les Messageries 

1. Voir annexe IT, la Noie lur les gisements aui-iféres à Madagascai; par MM. Meurs cl Bouï- 

2. Vnir annexe 111. 

S. Au moment où l'on corrige les épreuves de ce livre, le bruil court que le g 
(le la colonie ïient île prendre des mesures prophylactiques, ne tendant k rien moins que 
Icnliction de lexporlation bovine; il est permis d'espérer, en tout cas, que ceUc mesure 
ri|[iieiir aurait seulement un caractère provisoire. 



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LA PACIFlCATIOy, L'OUGASISATIOS ET L' EXPLOITATION . 327 

maritimes coopèrent avec les Chargeurs Réunis, la Compagnie Havraise 
Péninsulaire, et la flottille mixte de la puissante maison Mante et Borelli, de 
Marseille. Les volailles, les fruits et les œufs ont également un débouché 
assuré au Transvaal, ainsi que les bois légers, qui abondent dans les forêts 
de l'Ouest, et qui rendront de grands services pour le boisage des galeries 
des mines. 

Il y a donc beaucoup à faire, et de tous côtés, pour l'exploitation du 
territoire malgache; mais c'est aux planteurs qu'appartient la part ia plus 
belle et la plus a-ssurée dans les bénéfices que la France doit attendre do 
sa nouvelle possession. 

« Plante d'abord! » dit le colon d'âge et d'expérience à ses fils impatients 
d'abandonner la culture du sol pour la recherche de l'or. 

Passe encore de bàlir, mais planter avant t<mt ! voilà ce qu'il faut à 
Madagascar, — et l'on a par la suite tout le temps nécessaire pour la 
recherche des gisements miniers, en attendant l'heure de la récolte. 

Les plantations tropicales sont luxuriantes dans la région côtière ; le café, 
le thé, le colon, la soie viennent à merveille dans certaines parties de lacontrée 
moyenne ; les furOls qui couvrent une grande partie de la zone montagneuse 
offrent une infinité de bois de grand prix dont l'exploitation sera largement 
rémunératrice à l'heure où les voles de communication et le.s moyens de 
transport se seront iléveloppés '. Quant à la région des plateaux, on peut y 
cultiver profitablement, outre le riz qui y vient avec une extrême facilité ', 
la vigne et les céréales, et les expériences de M. Jully doiment à penser 
que nos cultures maraîchères y réussiront à merveille. 

Le Chemin de Fer. 
C'est donc avec raison que l'on considère Madagascar comme le grenier 

1. Les tari-ls île Madapascar alionilrnl en bois précieux : ijlifne, iialissanilre, boi* rie riis«, 
santal,, el cent autres cs|>êci:s merveilleuses, (elles que Je lia7ovDla, qui seraient d'un grand 
prix p<>ur l'élii^nislerie, mais dont l'e\plt>itation est difilcile en raison de leur rlenvilé qui n'en 
permet pns le (lotlage; on ne pourra en tirer parti sérieusement que lorsque les roules el les 
moyens de transport auront pris un rerlAin {léveloppemcnl. 

2. La disolle momentanée de rËmyrne e^t altribuable unii|uemcnt ï l'abandim des rii^ièrcs 
par les poputalions entraînées dans l'insurrection. 



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328 l".V PARISIES A MADAGASCAH. 

de l'Afrique du Sud; malheureusement, ce grenier hW, jusqu'à présent 
pas d'échelle — je veux dire pas de chemins de fer. 
Et pourquoi n'y en a-l-il point î 

Parce que notre Parlement, qui ne marchande jamais les crédits solli- 
cités en vue de faire face à une nécessité militaire, manifeste constamment 
une inexplicable répugnance à délier les cordons de la bourse quand il 
s'agit de fournir à nos colonies, en temps de paix, les capitaux indispensa- 
bles pour tirer parti (les sacrifices accomplis en temps de guerre. 

Comme la crainte du Parlement est le commencement de la sagesse 
ministérielle, un homme d'Élat aussi avisé, aussi documenté et aussi 
écouté que M. André Lebon, en est actuellement réduit à demander ses 
chemins de fer coloniaux à des expédients piteux, au lieu de mettre réso- 
lument le Pouvoir Législatif en demeure de lui fournir sur-le-champ 
l'argent ou la garantie sans lesquels il est impossible de pourvoir pratï- 
queinonl aux dépenses de la création d'une voie ferrée à Madagascar. 
- L'argent, on n'en a jamais, ■ — du moins pour les choses indispensables; 
or, en est-il une plus ui^ente que le chemin de fer de pénétration dans une 
colonie nouvelle? quant à la garantie d'intérêts, c'est une expression qu'un 
ministre ne peut plus employer, paraît-il, sans éveiller toutes les pudeurs 
de celte sensitive qui s'appelle la Chambre des Députés. 

La chose passerait encore à la rigueur, mais le mot est de ceux dont il 
ne faut plus songer à faire usage, et comme c'est à peu près uniquement 
sur les mots que se livrent aujourd'hui toutes les batailles parlementaires, 
il a fallu en trouver un nouveau et c'est ainsi qu'on fut amené à se pro- 
noncer pour la concession ■ à l'américaine ». 

Concession américaine! voilà une formule qui renferme visiblement 
tout ce qu'il faut pour plaire à une assemblée d'hommes politiques hantés 
par le souvenir toujours présent de Washington et l'image de La Fayette; 
c'est malheureusement celle de la faillite qu'évoque en réalité ce procédé 
américain qui, j'en appelle aux statistiques, a donné dans l'origine les plus 
désastreux résultats en un pays où les conditions d'exploitation étaient 
cependant beaucoup plus avantageuses qu'à Madagascar. 
Certes, il est bien séduisant, il faut le reconnaître, ce procédé au nom 



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LA PACIFlCATlOy, L'ORGAyiSATIOy KT L'ESI'LUITATIOS. 323 

démocratique : en guise d'argent ou de garantie, les promoteurs de l'entre- 
prise déclarent se contenter d'une simple cession territoriale. Jusque-ià 
tout est pour le mieux, et l'on voit immédiatement le double profit de cette 
combinaison, grâce à laquelle les terres doivent logiquement prendre une 
valeur suffisante pour rémunérer les sacrilices nécessités par la construc- 
tion de la voie ferrée. C'est aussi simple qu'ingénieux. Il n'y avail qu'à le 



trouver, mais il fallait ensuite trouver quelque chose de plus rare qu'une 
idée : c'est l'argent nécessaire à la mettre en valeur. Or le bel argent de 
France, habitué depuis son enfance à ne jamais sortir sans les lisières d'une 
garantie oflicielle, ne va pas volontiers, et c'est un grand malheur, à l'ini- 
tiative privée. Aussi bien l'idée d'une telle entreprise ne pouvait venir d'un 
Fran<;ais, ot c'est effectivement d'un Mauritien qu'elle émane, de M. de 
Coriolis, qui, ne pouvant obtenir !a concession en .<a qualité de sujel 
anglais, a appelé à la rescousse diverses personnalités du monde des affaires. 
Les personnalités sont accourues, mais les capitaux sont restés en [dacc; 
et, les mains vides, mais le cœur plein d'intentions généreuses, ces 



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330 U.V PARISIEX A MADAGASCAR. 

personoalîtés mobilisées par M. de Coriolis s'en sont allées au Minis- 
tère des Colonies, où elles ont à peu de chose près tenu le discours que 
voici : 

■ Nous ne vous demandons rien (on est généralement bien reçu dans un 
Ministère quand on s'y présente en ces termes), nous ne vous demandons 
rien, c'est-à-dire que nous ne venons pas vous demander de l'argent. 

— Prenez donc la peine de vous asseoir», lit le Ministre avec son 
aiïabililé coutumière. 

Ces Messieurs lui ont alors exposé qu'à défaut d'ai^enf ils demandaient 
du temps : lime is moitey : ils sollicitaient pour deux ans le privilège exclu- 
sif de ta construction du chemin de fer. 

Dans le cas où ils auraient, avant l'expiration de ce délai, trouvé — tout 
arrive! — les capitaux indispensables pour la construction de la voie ferrée 
et pour l'exploitation des terres, ils construiraient et exploiteraient. 

Et s'ils ne le trouvaient pasî comme on a lieu de le croire en présence 
d'une affaire aussi déconcertante pour les traditions routinières du monde 
(inancier. Si l'argent ne venait pas? — eh bien, on causerait d'autre 
chose et Madagascar en serait quitte pour continuer de faire ses transports 
à dos d'homme, au prix de 1 400 francs In tonne pour les 330 kilomètres. 

On ne demandait rien, mais on n'apportait pas grand'chosc en retour; 
on avait cependant, en ne demandant rïen, des exigences fort lourdes, à 
tout prendre, car on revendiquait la faculté: 1* d'interdire à toute autre 
société la construction du chemin de fer pendant deux ans; 2" de 
ne pas te construire au bout de ce délai, et 3° d'entraver l'œuvre de la 
colonisation dans les régions les plus estimées (une clause du contrat 
leur assurait 520 000 hectares de terres à choisir en quatre ans sur les 
terriloires les plus fertiles) '. 



I.Le procédé américain est en ce moment même l'objet d'une au 
l'État et un groupe de constructeurs, qui propose i la colonie de Madagascar, en éctiange 
d'une concession territoriale. U construction, dans un délai détermine, d'une roule à péage 
entre te port de Mananzary et Fiarananisoa, la ville principale du Belsîléo. 

Celle convention ne présenterait pas les mêmes inconvénients que la précédente pour deui 
motirs ! le premier, c'est que les besoins locaux qu'il s'agit de servir n'ont pas une impor- 
tance comparable à celle des intérêts généraux auxquels doit salisraire Forganisation déll- 
nitive des transports de Tamalave à la capitale de Madagascar; le second motif est dans 
la proximilé du terme d'option, au bout duquel la compagnie est tenue de prendre des enga- 
gements formels ou d'abandonner toute prétention. 



dbyGoc^Ie 



LA PACIFICATION, L'ORGANISATION ET L'EXPLOITATION. 331 

Au résumé, celte convention a le grave inconvénient de tout laisser 
en question el de n'assurer aucunement la solution du problème, dont 
l'ui^ence est incontestée; on se réfugie dans un compromis éventuel, 
là où il faut une conclusion précise; c'est tout au plus, dirait Gham- 
fort, ■ l'échange de deux hypothèses et le contact de deux impuis- 
sances ». 

Les inconvénients d'un pareil système ont frappé tout le monde à 
Madagascar et de la façon la plus vive, comme il appert du télégramme 
adressé au journal le Temps par son correspondant spécial, en ces termes 
d'une précsion significative : 

« La convention relative au chemin de fer a produit une profonde émo- 
tion. Dans une assemblée générale qui réunissait tous les membres de la 
colonie, il a été résolu qu'un télégramme serait envoyé au ministre des 
colonies pour protester contre un projet dont le résultat serait l'accapare- 
ment des richesses agricoles, industrielles et minières du pays, 

< Les colons demandent que, dans tous les cas, le délai d'option pour le 
choix des terrains soit réduit à six mois et que la loi régissant les mines à 
Madagascar soit intégralement appliquée à la Société du chemin de fer. > 

Dans une lettre publiée peu de temps après, le correspondant du même 
journal ajoute les détails que voici : 

« Le Journal officiel de la colonie a publié, avant-hier, le texte de la 
convention passée entre le ministère des colonies et la société d'études et 
d'explorations à Madagascar, convention relative à la construction d'un 
chemin de fer de Tananarive à la mer. 

« La publication de ces clauses draconiennes, acceptées par le minis- 
tère, a produit chez tous une profonde stupeur, suivie d'un découragement 
complet : la Compagnie obtient, en eflel, la propriété de S20 000 hectares 
de terres du domaine, à choisir : l" 100 000 au moins dans la vallée du 
Mangoro; 2* le reste dans les vallées du Mangoro et de ses affluents, de 
riharoka et de ses affluents, du haut Ikopa et des affluents qu'il reçoit on 
amont ou à moins de 100 kilomètres en aval de Tananarive; 3" toute la 
partie comprise entre l'embouchure de l'Ivondro et colle de l'Iharoka. f\j^ 



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331 f.\ /'.in/S/E.Y A UADAGASCAR. 

lui donne, ca un mot, tous les points les mieux situés cl tes plus fertiles, 
là où la coluni^ation avait îles chances de réussir. 

< Ce qui semble le plus invraisemblable, c'est que nous serons obligés 
d'altendi-e pendant quatre ans et demi qu'il plaise à la puissanle compa- 
gnie, créée par un fonctionnaire anglais auquel te groupe bordelais sert de 
prôlc-nom, d'indiquer quels sont les terrains qu'elle désire choisir. Jusqu'à 
ce qu'elle ait fait connaître sa décision, aucune concession de terres, de 
mines ou de forints située dans cet immense périmètre ne pourra être 
accordée aux colons. Il nous faudra donc nous morfondre pendant ce long 
délai ou aller cliercher fortune ailleurs* » 

1) n'est pas admissitile que la question du chemin de fer de Madagascar 
attende plus longtemps une solution dont le retard impose au gouverne- 
ment des cliargrcs annuelles plus onéreuses que les sacrifices inhérents à la 
construction directe ou à la concession avec garantie d'intérêt. 

D'après les données officielles établies sur le chiffre de 1 200 francs pour 
le prix de transport de la tonne entre Tamatave et Tananarive (et c'est un 
minimum, généralement inférieur de 200 ou 300 francs au prix courant), 
le ravitaillement de l'iimyrne a coûté, dans la première année, plus de 
1400000 francs pour 1200 tonnes de marchandises, alors qu'il en 
eût fallu le double et le triple pour subvenir d'une façon complète aux 
nécessités régionales. 

La création d'une ligne i!c chemin de fer réduirait ce prix des trois 
quarts ou des quatre cinquièmes et pourvoirait sans limite aux besoins 
progressifs de la consommation, en même temps qu'à l'exportation des 
produits de notre nouveau territoire colonial '. 

Quant aux <Iébours cnnuels imposés par celle opération, soit sous la 
forme d'une garantie d'intérêt, soit pour l'amortissement du capital en 
cas de consiruclion directe de l'État, ils présenteraient une importante 
économie surh siUialion présente, tout en dotant Madagascar d'un oulil- 
lago sans lequel cette colonie, frappée d'immobilité, réclamerait des sacri- 

I II iiiip.>rliTaît, myoni-n J1I.', dVlahlir un l.irif diirt'reiilicl qui, sans dépasser le prîi d'un 
franc pniir In lonni: kiloiii<^lriqiiv, Tcrait siipporler aux ohjcts il 'importa lion d'un placement 
nsiiiiré lc< Trais du dr^-rèvomcnl ndcL'Ssnirs piiur laisser aux produits coloniaux, sur le prix 
d'ci portât ion, niiï m:)r2c sutD^nmiiient rémunérai rie e. 



dbyGoc^Ie 



LA l'AClFlCATlOy, L'OHOAXlSATlOy ET L'EX l'LOlTATlOS 333 

fices incessants au lieu de porter le hénéiiee des ressources considérables 
qui sont en elle. 

La situation de la Métropole vis-à-vis de notre nouvelle possession est en 
quelque sorte comparable à celle d'un particulier qui, ayant fait construire 
une maison de rapport, hésiterait devant la dépense d'un escalier faute 
duquel cet immeuble produit diflîcilement son revenu normal, tout au 
moins en ce qui concerne la location des étages supérieurs. Quand on a tant 
fait que de dépenser une centaine de millions pour une colonie dont les 
ressources productives sont hors de conteste, il ne faut pas lésiner sur les 
dépenses nécessitées par la création du matériel destiné à en recueillir le 
profit. 

On ne saurait retarder la construction de cet escalier sans encourir le 
reproche d'en avoir sculentent l'esprit, — tout à fait incompatible avec le 
sens si precieux de l'opportunité. 

La convention qui a soulevé les protestations unanimes des colons de 
Madagascar n'est, heureusement, pas un contrat délinitif, mais un projet 
sur lequel le gouvernement parait seulement vouloir appeler l'attention 
des pouvoirs i)arlementaires. Depuis l'époque où il a été rédigé, le Journal 
officiel de Madagascar a publié un document qui change la face des choses. 
C'est ia conclusion des travaux de la mission du génie envoyée, soua la 
direction du commandant Koques, pour étudier la ([uestion du chemin de 
fer de Tamatave à Tanaiiarive. 

Le commandant Hoques s'est prononcé pour un tracé d.';linitif du chemin 
de fer reliant Tamatave à la capilab de rEmyrne par la vallée de l'ivon- 
drona, le col du Taitgaïna, la vallée du Mangoro, le col de Tanifolsy et k's 
vallées de rivovoko|ia et de l'ikopa. Ce tracé, qui comporte un dévelop|ie- 
ment total de 3îi0 kilomètres, confirme neltemcnt les études et les prévi- 
sions du colonel Marinier et de MM. Duportal, ingénieur <'n chef des ponis 
et chaussées, et Yiruxlemps, ingénieur de la S{)ciélé des Gatignolles. 

La missio:i du génie poursuit, croyons-nous, sfs recherches dans la 
direction d'un autre tracé sommairement établi par les mêmes ingénieurs, 



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331 l'.V PARISIEX A MADAGASCAR. 

et qui aurait l'avanlage de traverser, en même temps que les régions pré- 
citées, la riche vallée du lac Aloatra. Il est permis d'espérer que ces consi- 
dérations techniques, défavorahles au projet Coriolis, dont le tracé a pour 
base la ligne Andevoranlc à Tananarive, modifieront du tout au tout les vues 
du gouvernement, dont l'initiative en matière coloniale est d'ordinaire assez 
heureusement inspirée depuis quelques années, il convient de le recon- 
naître. 

L'incontestable bon vouloir des autorités coloniales d'aujourd'hui ne 
suffit cependant pas toujours à satisfaire les exigentes impatiences de leurs 
administrés qui, lors même qu'on ne leur donne pas des raisons de se 
plaindre, gémissent par habitude; entre l'agitation de ces gens d'entre- 
prise, avides de solutions, et l'inertie du Parlement, peu empressé à leur 
en fournir, la situation des pouvoirs administratifs est délicate et pénible; 
grâce à l'esprit libéral et entreprenant de M. André Lebon, de grands 
progrès se sont accomplis dans l'administration des colonies où, notam- 
ment en ce qui concerne les afTaircs do Madagascar, chacun est assuré 
d'un accueil attentif et d'un zélé agissant, qui surprennent agréablement les 
contrihuables, accoutumés au légendaire 

■ Me r'goit d'un' façon rliarmanlc > 

des bureaucraties d'ant;in. 

En aucun temps jusqu'ici, l'Administration française n'avait mis un bien 
grand empressement au service |des expéditions lointaines ni de ceux qui 
s'y aventurent, et l'on rapporte que Tourville, s'étant plaint de la poudre, 
qui ne portait pas suflisamment loin à son gré, fut vertement remis à sa 
place par un chef de bureau lui répondant tout net ■ qu'il n'avait qu'à 
s'approcher davantage >. Ce fonclioniiaire montrait une ûmc aussi valeu- 
reuse que celle du personnage qui, dans la Fille de Roland, s'écrie avec tant 
<le noblesse : 

Mntidit soit le premier soldat qui fut archer : 
Cijtait un lAclie, en somme, il n'osait approcher! 

mais le héros de la Hogue et du cap Saint-Vincent ne lui en sut aucun gré. 

Digiiizcd by VJ OOQ I C 



LA PACIFICATION, L'ORG-1-Y/S.A T/OW ET L'EXI'LOITATIOX. 333 

La poudre s'est sensiblement améliorée depuis fors, l' administration 
aussi, j'en conviens bien volontiers; je serais même fort heureux de con- 
tribuer pour mon humble part à démolir la légende vermoulue d'après 
laquelle notre colonisation n'a pas de pires ennemis que nos bureaux, et je 
forme les vœux les plus ardents pour que la rapide prospérité de Mada- 
gascar vienne réduire à néant une aussi fâcheuse allégation. 



Avant d'entreprendre quoi que ce soit à Madagascar, il est prudent de se 
renseigner dans dos ouvrages soigneusement documentés et mieux encore 
auprès des gens d'expérience, généralement enchantés de mettre en œuvre 
ce zèle do prosélylisme qui fait de tous nos grands coloniaux d'aujourd'hui 
de modernes Pierre l'Ermite. Aussi bien il n'est pas démesurément para- 
doxal de soutenir que les croisades ont été les manifestations de l'expan- 
sion coloniale entre le xi" et le xni' siècle. 

Il y a au Ministère des Colonies un bureau de Madagascar où sont cen- 
tralisés tous les renseignements utiles, et où le meilleur accueil est fait à 
quiconque vient les demander; chacun est assuré de trouver auprès du 
commandant Bingcr, directeur des services d'Afrique, la jdus haute bien- 
veillance et les vues les plus larges sur toutes les questions relatives à la 
colonisation malgache. On s'adressera également avec profit à l'Union 
Coloniale et au Bulletin de Madagascar (44, Chaussée d'Anlin), qui, par 
leurs publications aussi bien que par leur service de renseignements, 
apportent chaque jour un précieux concours à l'œuvre du général Galliéni ; 
et si l'on veut aller jusque dans la capitale de l'Émyriie chercher des infor- 
mations précieuses, M. Jully, l'architecte de la Résidence, le créateur de 
l'école professionnelle et des jardins d'essai de Tananarive, est désigné 
mieux que personne pour initier les néo|ihytes en tout ce qui concerne 
les ressources de Madagascar et la manière de s'en servir. 

Parmi les publications ul-les, il faut, après les études magistrales 
de M, Grandidior, l'éminent précurseur de l'occupation française.'recom- 



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33a c.v /'.U(/.s;/;.v .» j/.io.iti.tsc.iB. 

mander les ouvragss 4u Virs Piollet : Madagascar, sa description, ses 
habitants^, fil le Madagascar* ilc M. Martiiieau; le Guide pratique du 
colon et du soldat à Madagascar, |iarMM. Gautier, JuUy, Kouire el Combes', 
fit le numéro spc'ci:!! de la Revue générale des sciences sur Madai/ascar'. 

L'Union Coloniab va prochaine m oiil publier un ouvrage du même ordre 
oii sont réunies les données les plus comjdètcs et les plus récentes sur 
notre nouvelle [lossession, au sujet de laquelle on trouvera également une 
foule de documents et d'appréciations autorisées dans VAlmaiiach colonial, 
que prépare notre vaillant et dislingué confrère Jean Hess, du Figaro. 

Le comité Duplcix a fait paraître une plaquette du [dus vif intérêt, dans 
laquelle M. Henri Gindre rend comfile <le la mission que le Ministère de 
l'Agriculture lui a confiée à Madagascar, où, après un court séjour dans 
l'Afrique du Sud, il est en frain d'étaWir une exploitation des plus impor- 
tantes. On lira avec agrément et prolit le récit des navigations de M. de Mahv, 
Autour de Bourbon el de Madagascar ', et le voyage du docteur ('afat, 
un beau volume orné de nombreuses illustrations (iii-4, Paris, Hachette). 
Enfin, je cite avec un plaisir particulier les Souvenirs delà côled'Afn'iiue, 
du baron de Mandal-Grancey. étincelants d'humour et bourrés d'aven- 
tures '. 

La diversité des appréciations rapportées de Madagascar par les uns et 
par les autres lient à un élat de choses qui se trouve symbolisé ie mieux du 
mon le par un vieux conte oriental : 

L'n puissant roi d'Arabiefit un jour réunir dans son palais tous les aveugles 
d'alentour et les mit en présence d'un éléphant que l'on venait d'amener. 
Celait le premier qui se trouvAt dans le pays. Le roi fil ordonner à ces 
aveugles d'étendre les mains en avant pour palper ce nouvel objet, afin de 
s'en faire une idée par le toucher, faute de mieux. L'un palpa la jambe, 
l'autre le flanc; celui-ci le dos, celui-là l'oreille; d'autres encore la léte, 
les défenses et ia trffmpe. 

« A quoi ressemble l'éléphant? n leur demanda le grand roi. 



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LA PACIFICATION, L'ORGAMSATION ET L' EXPLOIT AT ION. 337 

Celui qui avait touché la jambe répondit : < L'éléphant de notre illustre 
souverain est comme une colonne ». 

( Comme un mur •, dit celui qui avait louché le flanc. 

< Comme la crdtc d'une montagne », dit celui qui avait touché le dos. 

« Comme une large coupe », dit celui qui avait touché l'oreille. 

« Comme un mortier n, dît celui qui avait touché la télo. 

» Comme une corno », dit celui qui avait touché les défenses. 

a Comme un câble », dit celui qui avait touché la trompe. 

Puis ils se disputèrent entre eux, chacun soutenant sa conviction. 

Il m'a semblé que c'était un peu ce qui se passait à Madagascar, d'où 
tant de voyageurs, clairvoyants pour la plupart, nou.s ont rapporté des 
impressions si dissemblables, par cette simple raison que la grande com- 
plexité du pays n'a permis qu'à peu d'entre eux d'en avoir une vue d'en- 
semble : celui qui avait séjourné seulement à Tamatave n'avait pas la 
même impression que celui qui était moulé à ïananarive, el l'hùle des 
Sakalaves ne pouvait pas raisun lier comme celui des Betsiléos. 

Mt^mc quand on n'est pas aveugle, il est bien difficile de tout voir dan:i 
un pays aussi vaste. J'ai largement ouvert les yeux, malgré un soleil 
torride, et ce n'est pas faute de bon vouloir si je ne rap|iorle point des 
clartés plus étendues. 



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TABLE DES MATIÈRES 



PREMiÈnE PARTIE. — DE PARIS A TANANAniVE. 

I. Eh weh. — A bord du Yaag-Tsé. — Dépari du général Galliéni. — L'Intruse. — 
Une nuil dans Ic canal de Suez. — Tout te monde sur le pont. — Le coup de 
chaleur. — Les rafraîchis se ments de Djibouti. — Gare ou cap Guardafui!... 
II. Le BOMBARDEUENr DE ZANZIBAR. — LcB dcui sulUns. — Quinzc cents coups de 
canon en trois quarts d'heure. — La Tour du Cadran. — Exactitude britan- 
nique. — Ce que c'est qu'un prolecloraL 

III. AuToun DE Madagascar. ~ L'ne fléganlc ù Mayotlc. — Les tristesses de 

Majunga. — Nossi-Bé. — Feux de brousse sur la c4tc. — L'Iiéniicycle d'Anl- 
slrane. — Les requins de Saintc-Morie. — Ça mordt 

IV. Tauatave. — Un port & cyclones. — L'atolL — Épaves et coraux. — La ques- 

tion des bourjanes. ^ M. Laroche et les Hovas. — La politique de protec- 
torat. — Galliéni 

V. La nouTE de Ta>anarive. ~ Lo départ de l'État'major. — Ilowing malgache. 

— La bosse de zébu. — Chiens et crocodiles. — Le parc odoranL ~ Barca- 

VI. Vers l'Éuvrme. — Ravins et mamelons. — L'arbre du voyageur. - La forSL 

— IJazo et Tazo. — Une embuscade, — Les Ilaoussas. — Fahavalos sur les 
crêtes. — Le panorama de Tananarive 

VII. Le RCTOun de M. Lakoche. — Le résident ù cheval. — Tout le monde sur la 
route d'étapes. — Lu Tahavalismc aux portes do Tananarive. — La condam- 
nation des ministres. — Une explosion. — Projet de massacre général. 

— Ranavato ma) conseillée. ^- Sa déposition imminente. — Amenez le 
pavillon liovat 

VllI. La vie a Tavanaiiive. ^ Lo cité aérienne. — Crise d'approvisionnements. — Le 
• rallié - Rasanjy. — Ça manque do chemin de fer. — Le Zoma. — Les 
grands magasins du llouvc. — Une visite ou Patois de la Rcino 



DixxiÈME PARTiK. — ClIliZ LES SAKALAVES. 

LS. La mission de l'Oi.est. — Un convoi d'exploration. — Les riilèrcs de l'Ikopa. 

— Nos Sénégalais. — Colonisation militaire. ^ L'attaque de Soavinandriana. 

— Cratères et lacs volcaniques. — Le flJélc Yamodou. — Je deviens ntgrc. 



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